Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 7 - Avril 1969


Dans ce bulletin:


Visites d'instruments
par Normand Picard

Même si la royauté de l'instrument qui nous réunit peut être contestée avec malice par un musicien ou l'autre, on peut dire qu'à Québec, l'orgue a de nombreux amis.

M. Marc Samson, du journal «Le Soleil», dans sa critique du concert du 5 février, faisait la remarque suivante:

«Alors que la plupart des organismes musicaux de Québec déplorent le peu d'intérêt manifesté par le public envers leurs manifestations, la Société des Amis de l'orgue conserve, contre vent et marée, ses auditeurs fidèles. Voilà un phénomène assez exceptionnel pour qu'on le souligne à nouveau, ne serait-ce que pour mentionner que Québec demeure la capitale de l'orgue».

Dans notre circulaire de septembre 1968, ainsi que dans le bulletin numéro 3, nous promettions, à nos membres, des visites commentées d'instruments. Le moment est maintenant venu de réaliser nos promesses.

Première visite

    La première visite commentée aura lieu dans la classe d'orgue de l'École de musique de l'Université Laval (6, rue de l'Université, dans le quartier latin). Vu l'exiguité de la salle (environ 125 places), il y aura deux séances: le mardi 22 avril et le jeudi 24 à 20h 30.

    Ceux qui ont leur carte de membre de la Société des Amis de l'orgue sont cordialement invités à l'une ou l'autre de ces séances. L'invitation s'adresse aussi à tous les intéressés, pour ces derniers, le prix d'entrée sera d'un dollar.

    L'orgue, qui nous sera présenté par l'abbé Antoine Bouchard, est un orgue de 13 jeux, à traction mécanique, qui a été construit par le célèbre facteur Paul Ott, de Gottingen, en Allemagne. Le devis a été donné dans le bulletin numéro 5. Quelques élèves de la classe d'orgue de l'abbé Bouchard nous feront entendre les possibilités de cet instrument.

    Pour les amateurs d'orgue, ce sera l'occasion rêvée de s'initier à la facture d'orgue à traction mécanique. Les dimensions réduites de la salle et de l'orgue, la place de l'orgue face aux auditeurs sont autant de facteurs qui faciliteront la présentation. Je pense que l'on peut rarement retrouver, dans une église, ces conditions idéales pour une visite d'orgue commentée. Je suis convaincu que les amateurs d'orgue ne regretteront pas leur réponse à notre invitation de venir voir et surtout entendre cet orgue.

Deuxième visite

    La deuxième visite aura lieu, le jeudi premier mai, 20h30, à l'église Saint-Thomas-d'Aquin (2125, rue Louis-Joliet à Sainte-Foy). La Maison Providence Inc. de Saint-Hyacinthe vient d'y installer un orgue de 30 jeux (20 jeux réels). Le devis de cet orgue que nous donnons ci-dessous est classique. Tous les tuyaux de l'orgue, sauf ceux du récit, sont apparents, une particularité qui ne manquera pas d'intéresser nos membres et tous nos invités. Lors de cette visite, il y aura présentation de l'instrument puis Claude Lavoie, organiste de Saints-Martyrs-Canadiens et professeur d'orgue au conservatoire donnera un récital.

    Tous les membres sont cordialement invités ainsi que tous ceux qui sont intéressés, à ces derniers, on demandera un droit d'entrée d'un dollar.

Nous expérons que la saison 1968-1969 vous a plu et que vous serez encore l'an prochain de fidèles amis de l'orgue.

Pour la saison 1969-1970, des contacts ont déjà été établis avec de grands organistes européens et canadiens mais il est malheureusement encore trop tôt pour dévoiler les noms.


Église Saint-Thomas-d'Aquin
Facteur: Orgue Providence Inc., Saint-Hyacinthe
Composition sonore de l'instrument

Grand-Orgue
Récit
Quintaton16'61 tuyaux
Salicional8'61 tuyaux
Montre8'61 tuyaux
Bourdon8'61 tuyaux
Flûte à cheminée8'61 tuyaux
Flûte à fuseau4'61 tuyaux
Prestant4'61 tuyaux
Nazard2 2/3'61 tuyaux
Flûte conique4'61 tuyaux
Principal italien2'61 tuyaux
1CornetII122 tuyaux
Larigot1 1/3'61 tuyaux
Flûte à bec2'61 tuyaux
Cymbale 2/3'III183 tuyaux
Mixture 1 1/3'IV244 tuyaux
Cromorne8'61 tuyaux
Trompette8'61 tuyaux










Pédale

Quintaton (GO)16'


2Soubasse16'


2Quinte10 2/3'


2Bourdon8'


2Gedeckt4'


2Nazard2 2/3'


3Bourdon8'


3Basse de choral4'


3Principal2'


3Quinte1 1/3'


4Bombarde16'


4Trompette8'


4Clairon4'


1 2 2/3' + 1 3/5'
2 Par extension: 63 tuyaux
3 Par extension: 63 tuyaux
4 Par extension: 56 tuyaux


L'orgue à traction mécanique
par Paul-Émile Talbot

Depuis une dizaine d'années, il est de plus en plus question de l'orgue à traction mécanique. Tout récemment, une grande revue américaine rapportait le fait que les meilleurs facteurs d'orgues aux États-Unis ouvrent, l'un après l'autre, un département d'orgues à traction mécanique. Nous savons tous qu'au Canada, après l'installation, à Montréal, d'instruments du fameux facteur Beckerath, de Hambourg, la maison Casavant a commencé, en 1960, à construire ce type d'instruments. On a beaucoup parlé depuis des instruments Casavant construits à Saint-Pascal de Kamouraska et Edmundston. Deux jeunes facteurs européens, Karl Wilhelm, d'Allemagne, et Hellmuth Wolff, de Suisse, sont maintenant établis au Québec dans le même but. Voilà les signes évidents d'une évolution qui est autre chose qu'une mode.

Ce mouvement est, depuis longtemps, bien enraciné en Europe et les grands noms de la facture européenne se rattachent tous à la traction mécanique, qu'il s'agisse de Beckerath (Allemagne), Flentrop (Hollande), Haerpfer et Erman (France), Marcussen (Danemark), Metzler (Suisse).

Cette prédilection explique, sans doute, le fait que la presque totalité des enregistrements de musique d'orgue, des deux côtés de l'Atlantique, sont faits sur des instruments à traction mécanique.

Enfin, ce voeu unanime exprimé lors des trois derniers congrès internationaux de musique sacrée (Cologne, Vienne, Paris) à l'effet que l'on favorise, avant tout, l'orgue à traction mécanique, n'est-il pas assez clair? Devant ces faits, je suis allé rencontrer l'abbé Antoine Bouchard. Ce qui suit est un résumé de notre conversation.

Q. Que signifie l'expression «traction mécanique»?

R. 1) Le tirage des jeux. 2) Le tirage des soupapes actionnées par l'enfoncement des touches. Ce tirage est rendu possible par un ensemble de pièces de bois et de métal fonctionnant suivant le principe du levier: l'abrégé, en termes techniques.

Q. Y a-t-il d'autres types de traction?

R. Le lien entre la touche et la soupape peut aussi s'établir soit par un jet d'air comprimé: c'est l'orgue pneumatique de la fin du siècle dernier; soit par un électro-aimant: c'est l'orgue électro-pneumatique qui a régné en maître pendant cinquante ans.

Q. Quels sont les avantages de la traction mécanique?

R. L'avantage suprême, c'est qu'elle permet un contrôle parfait de l'instrument, en ce sens que la réponse à l'attaque de l'organiste est immédiate et si fidèle qu'elle permet, grâce à cette souplesse et cette précision, de traduire les moindres intentions de l'exécutant. Or, ceci est essentiel au jeu de l'orgue. En effet, l'expression, qui est le but même de la musique, ne peut arriver à son achèvement que par le rythme et le phrasé, l'orgue ne répondant pas directement au phénomène de variation dans l'intensité sonore comme c'est le cas pour la voix et la plupart des instruments.

Q. Pourquoi, au siècle de l'électricité, les organistes abandonneraient-ils la traction électrique ou électro-pneumatique?

R. Pour comprendre cette réaction, il faut être au courant de l'évolution de l'esthétique musicale. La naissance des tractions pneumatique et électrique est contemporaine de l'époque symphonique à l'orgue. Les facteurs avaient renoncé aux pleins-jeux pour se tourner vers la multiplication des jeux de fonds. L'orgue s'alourdissait et la nouvelle littérature qu'on lui destinait n'avait plus besoins de la nette articulation des classiques. Cette nouvelle mode déteindra même sur l'interprétation des classiques à cette époque. Nous en sommes à peine sortis, depuis vingt ans, et grâce à des musiciens, à des musicologues et à la redécouverte de quelques instruments anciens miraculeusement conservés.

Q. Comment expliquer alors la position d'un Marcel Dupré ou d'un Jean Langlais, demeurés réfractaires à ce renouveau?

R. Il ne pouvait en être autrement puisqu'ils sont demeurés fidèles (regardez les phrasés et registrations des éditions de Dupré) à l'esthétique symphonique, dont ils furent d'ailleurs des défenseurs prodigieux. Or, l'interprétation des oeuvres à l'orgue n'est plus différente de celles des oeuvres écrites pour d'autres instruments. Quand Anton Heiller, par exemple, joue Bach, il est facile de se rendre compte que le Bach des cantates, des Suites françaises ou des Concertos brandebourgeois est le même auteur que celui qui a écrit la fugue sur la Trinité.

Q. Le type de traction exerce-t-il une influence sur la conception sonore de l'instrument?

R. L'orgue de César Franck est un instrument éminemment respectable par ses timbres, mais il est impropre à traduire la musique d'avant 1850, même si cet orgue est à traction mécanique. Voilà pourquoi, pour important que soit le type de traction, il est encore plus important de défendre l'orgue classique, puisque l'essentiel du répertoire appartient à cette conception. (D'ailleurs, la musique «symphonique» bien faite n'est pas toujours dénaturée par l'orgue classique, loin de là).

Q. Y a-t-il d'autres avantages et particularités?

R. Sur le plan de la finesse et de la variété des timbres, l'instrument de conception classique l'emporte de toute évidence. Il convient également de souligner que la présentation plastique d'un instrument est toujours avantagée par la traction mécanique. La localisation d'un tel instrument est également facilitée puisque la surface totale qu'il occupe ne représente que quarante pour cent de l'espace postulé pour un autre type d'orgue au même nombre de jeux. Quant à la durée de ces instruments, il est facile de prouver, même par des exemples canadiens (Saint-Roch-des-Aulnaies, 1874; Saint-Isidore de Dorchester (1889); Saint-Joseph de Deschambault, 1892) que de type de facture est au moins aussi durable et peu coûteux d'entretien que n'importe quel autre.