Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 105 - Mars 2006


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Nous voilà donc en pleine année Mozart, que notre association soulignera en mars avec une conférence par la soussignée (le 5 mars), et un concert commenté de Louise Fortin-Bouchard (le 19 mars), ce qui sera l'occasion rêvée de faire connaissance avec l'orgue à traction mécanique, récemment acquis, de l'église Sainte-Geneviève de Sainte-Foy.

L'enfant-prodige de Salzbourg ne doit toutefois pas nous faire oublier les nombreuses activités qui nous conduiront progressivement vers un printemps que nous espérons plus agréable que le festival des pluies verglaçantes de janvier et du début de février.

Notre fidèle collaborateur Claude Girard, organiste titulaire de Saint-Patrice de Rivière-du-Loup, consacre un article à l'orgue unifié et à ses origines. Quelques nouvelles brèves complètent ce bulletin qui nous réunit tous autour d'une même passion.

Bonne lecture!

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:

Un événement à ne pas manquer!

La saison 2006-2007 sera marquée par le 40e anniversaire de fondation des Amis de l'orgue de Québec. En avant-première d'une programmation très prometteuse, nous avons le plaisir d'annoncer que le concert inaugural de ces célébrations aura lieu le samedi 14 octobre 2006 à 20 heures aux Saints-Martyrs-Canadiens. Ce concert gratuit sera présenté sur écran géant par Olivier Latry, organiste à Notre-Dame de Paris.


Nouvelles des Amis de l'orgue

  • Le récital de Robert Gosselin à Saint-Roch (16 octobre) a inspiré à l'organiste titulaire Esther Clément le commentaire suivant : « Robert Gosselin a offert une solide performance (...). 11 a su mettre en valeur les magnifiques couleurs symphoniques de l'instrument dans un répertoire tout à fait approprié. Les oeuvres de Vierne sur ce grand instrument symphonique étaient sublimes. Malgré sa jeune expérience de concert, il a su jouer avec l'écho de l'église et nous a offert plusieurs oeuvres de grande envergure. »
  • Présenté à Cap-Rouge le 26 novembre, le concert de Sylvain Barrette et de la flûtiste Lucie Laneville a permis à un auditoire enthousiaste de savourer le raffinement du répertoire italien de la fin de la Renaissance, à l'orgue seul ou en duo, de suivre les contours subtils de l'air célèbre Amarilli de Caccini transcrit pour flûte à bec seule par Jacob van Eyck, d'apprécier non sans surprise deux Noëls pour orgue de Daquin et de Balbastre adaptés astucieusement pour la flûte à bec et l'orgue, tandis que la deuxième partie du concert était entièrement consacrée à Bach : noble présentation des Variations canoniques et du Prélude et fugue en do majeur, BWV 547. On retiendra de ce concert le jeu solide et coloré de Sylvain Barrette, la belle musicalité de Lucie Laneville et la complicité artistique qui l'unit à son collègue organiste.


Nouvelles brèves

  • Lors du dernier concours d'orgue Lynnwood-Farnham (anciennement John-Robb) qui s'est tenu à Montréal en novembre, Mathieu Latreille et François Grenier ont remporté respectivement le premier et le deuxième prix. Rappelons que Mathieu Latreille, un ancien élève de Danielle Dubé au Conservatoire de Gatineau, et actuellement élève de Jean Lebuis au Conservatoire de Montréal, avait été un des finalistes du Concours d'orgue de Québec 2004. François Grenier, dont les Amis de l'orgue suivent le parcours au fil des années, termine cette année ses études d'orgue au Conservatoire de Québec avec Danny Belisle. Il était jusqu'en mai 2004 l'élève de Noëlla Genest.
  • La chorale de Saint-Charles-Garnier a célébré en décembre dernier son 25e anniversaire. Sa directrice, Anne-Marie Lapalme, en a profité pour rendre hommage à l'organiste Jean-Charles Castilloux, en poste depuis 1985, et dont elle a souligné le dévouement et « la référence en matière liturgique » (L'Appel, 17 décembre 2005).
  • Triste nouvelle : le 6 janvier dernier, l'église Christ-Roi de Lévis était sérieusement endommagée par un violent incendie. L'orgue Casavant de 1917 (3 claviers, pédalier, une trentaine de jeux), que la paroisse avait acquis en 2004 et inauguré le 20 novembre de la même année semble être irrécupérable : une perte de quelques 750 000 dollars...
  • Bonne nouvelle : la Première sonate op. 42 de Guilmant interprétée en concert le 24 janvier dernier par Jean-Guy Proulx sur l'orgue Casavant de l'église presbytérienne Brick de New York (voir Bulletin no 103) peut être écoutée via Internet : on y accède en recopiant l'adresse ci-dessous (bon courage!) ou, plus simplement, en faisant un copier-coller de cette adresse à partir du site Web des Amis de l'orgue (Bulletins) ou en tapant avec Google les trois mots suivants : Brick Church Proulx.
  • http://web.mac.com/keithstoth/iWeb/Site/Podcast/631F65F9-C96A-465D-ACB0-EE6A82C89E8D.html

  • Le 21 février, le Conservatoire de musique de Québec et la Faculté de musique de l'Université Laval ont uni leurs forces pour présenter au studio 29 du Conservatoire un cours de maître de Dominique Joubert, organiste titulaire de la cathédrale de Valence (France), dont le passage aux Amis de l'orgue en 2002 avait été très apprécié.


L'orgue unifié (1935-1960) chez Casavant Frères
par Claude Girard

L'orgue unifié, un principe de construction, qui a été instauré par la compagnie Casavant Frères vers 1935, a permis de sauver l'entreprise pendant la Récession. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient de cerner brièvement la période précédente.

De 1879 à 1930, Casavant a porté la facture d'orgues québécoise vers de hauts sommets en introduisant des innovations constantes sur le plan du mécanisme (traction électro-pneumatique, sommiers à membranes...). L'extension géographique des marchés et la conjoncture économique très favorable sur tout le continent nord-américain ont joué un rôle déterminant dans les succès obtenus. Les organistes étrangers en visite au Canada, tels Guilmant, Vierne, Bonnet et Dupré appréciaient la précision de la traction électro-pneumatique, la perfection et la finition de la console et du « son Casavant » qui s'avérait un mélange de la tradition française et anglo-saxonne.

Toutefois, la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale sont venues ralentir la stabilité du climat économique : le crash de Wall Street (1929) fut le début d'une interminable récession qui aboutit à un appauvrissement et à un taux de chômage généralisés et ce, jusqu'en 1939. Le marché des affaires étant complètement paralysé, Casavant subit une baisse vertigineuse de sa production. La chute brutale des prix entraînant aussi un manque à gagner important, des licenciements majeurs firent passer les emplois de 205 en 1929 à quinze en automne 1933 puis à dix en 1936. L'entreprise craignait beaucoup pour sa survie et ne voulait pas subir le même sort que la Compagnie des Orgues Canadiennes, un concurrent qui avait fermé ses portes en 1931 et dont Casavant avait racheté l'équipement.

Le décès de Samuel Casavant (1929) et de Claver quatre ans plus tard entraîna de gros changements : la tradition familiale se poursuivit d'abord avec la nomination d'Aristide Casavant qui succéda à son père Samuel à la vice-présidence puis à la présidence en 1933 jusqu'à sa mort en 1938. Cependant, c'est Frederic N. Oliver, un avocat de New York marié à Juliette Casavant (fille de Samuel) qui devint vice-président puis président en 1939 et Stephen Stoot, harmoniste en chef depuis 1918 qui occupa le poste de directeur technique. Des conditions économiques très difficiles poussèrent le conseil d'administration à prendre des mesures draconiennes pour compresser les dépenses et limiter les dégâts (réduction des heures de travail, coupures dans les pensions, réduction de tous les gages, etc.). En 1934, on décida de rompre « pour un certain temps » avec les pratiques antérieures de la maison et on opta pour l'orgue unifié et plus tard, pour la création d'un département d'ameublement et de boiseries d'églises (1938).

L'orgue unifié

L'idée de concevoir un orgue unifié part du principe du « Unit Organ » élaboré par Robert Hope-Jones, qui avait été appliqué pour la première fois dans un orgue de théâtre à New York en 1907. Cependant, dans un article intitulé L'orgue simplifié, écrit en 1887, H.V. Couwenbergh expliquait déjà les principes de base de l'unification dans un orgue à tuyaux et proposait un orgue de 6 jeux réels extentionnés au maximum, du 32' au 1' pour un total de 540 tuyaux!

L'orgue unifié différait complètement d'un orgue traditionnel qui était composé de jeux réels classés dans des divisions distinctes et indépendantes (Récit, Grand-Orgue, Positif, Pédale). De son côté, la composition sonore de l'orgue unifié se résumait à quelques jeux de base, de 2 à 7, qui étaient placés sur un sommier unique et non sur des sommiers séparés, à l'exception des tuyaux de basse (première octave), et servait à alimenter tout l'orgue au moyen de l'extension. Par exemple, un Bourdon 8' pouvait servir en Flûte 4', en Nasard 2 2/3', en Flûte 2' et même en Bourdon 16'. C'était une question de filage, chaque soupape/boursette étant munie d'un électro-aimant et chaque tuyau possédant une action indépendante. Selon la hauteur du jeu désiré, il s'agissait de décaler les tuyaux au moyen de fils électriques et d'ajouter les octaves manquantes dans les aigus ou dans les graves (pour faire un 16'), des 12, 24 ou 36 tuyaux (chaque octave comprend 12 tuyaux). Le but était de construire des orgues à un coût très bas avec un nombre plus restreint de tuyaux encastrés dans un buffet plus petit : un orgue unifié de 3 jeux pouvait donner l'apparence d'un orgue de 17 jeux.

La stratégie de prôner l'unification dans l'orgue permettait d'atteindre une clientèle différente par le biais des marchands de musique qui en faisaient la promotion, les petites chapelles, les maisons privées et les chapelles de salons funéraires.

En 1937, un comité de production fut formé pour « changer la manière de manufacturer ». On proposa à la clientèle un choix d'orgues unifiés disponibles par catalogue, partant de deux à sept jeux réels et donnant de 16 à 25 jeux en totalité. Les résultats furent significatifs et la compagnie en fabriqua quelques 247 jusqu'en 1962.

Dès que la traction électro-pneumatique fut mise au point, Casavant utilisa systématiquement le principe de l'unification uniquement à la Pédale en extensionnant les jeux réels qui s'y trouvaient : Bourdon 16' et 8', Flûte ouverte 16', 8' et 4', Contrebasse 16' et Violoncelle 8', Bombarde 16', Trompette 8' et Clairon 4'. Les raisons principales en étaient l'économie d'argent et d'espace, et la différence entre les jeux réels et unifiés étant donné que l'on ne joue la plupart du temps qu'une seule note au pédalier à la fois — qui était très peu perceptible, même pour une oreille avertie.

Comment reconnaître un orgue unifié?

En dehors des endroits mentionnés plus haut, il reste quelques orgues unifiés de différents facteurs dans les églises de la région de Québec, par exemple à Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle (5 jeux réels, 23 jeux) et à Saint-Louis-de-France (5 jeux réels, 27 jeux) à Sainte-Foy (un instrument sur lequel je reviendrai dans un prochain article), à Saint-Rodrigue et à Sainte-Maria-Goretti à Charlesbourg, à Breakeyville (partiellement unifié). L'année de construction de l'instrument est inscrite sur une petite plaquette à l'intérieur de la console : si la date mentionnée se trouve entre 1935 et 1960 et que le buffet est de taille réduite par rapport au nombre de jeux à la console, il y a de fortes chances pour que ce soit un orgue unifié.

Généralement, dans ce type d'orgue, les jeux sont disposés en rangée (à l'horizontale) face à l'organiste comme dans un orgue Hammond : si le nombre de jeux présents semble « anormal » par rapport à la grosseur du buffet, il s'agit probablement d'un orgue unifié. Enfin, il faut vérifier si les jeux principaux, comme la Montre 8', le Principal 8', le Bourdon 8', la Viole de gambe 8' se dédoublent à l'octave supérieure (en 4', 2 2/3', 2', 1 3/5' ou inférieure - en 16'). Prenons par exemple le 3è do au centre du clavier : si cette note de la Montre 8' a le même timbre que le 2è do du Pressant 4', ce jeu est unifié. S'il y a une Doublette 2', il faut vérifier le 1er do avec le 3è do de la Montre 8'. Si le timbre est identique, le jeu de Montre est unifié 2 fois. Il faut procéder de la même façon s'il y a un Violon 4' ou Gambe 4', un Bourdon 8' et une Flûte 4' ou 2'. Cela touche aussi les jeux d'anches comme le Hautbois 8', la Trompette 8', la Clarinette 8' qui peuvent se transformer en 4' ou en 16' (au niveau de la Pédale).

Conclusion

En résumé, l'orgue unifié a été introduit par Casavant en 1935 pour des raisons purement économiques et aussi pour contrer la concurrence. Bien que l'on considère ce principe comme une aberration puisqu'il vient fausser la véritable nature du « Roi des instruments », l'entreprise n'avait vraiment pas le choix d'agir de cette façon pour assurer sa survie : des jours meilleurs allaient commencer dès le début des années 1960, avec le retour de l'orgue à traction mécanique et la venue de l'orgue néo-classique.

Dans un prochain article, il sera question de quelques exemples d'orgues unifiés de la région du Bas Saint-Laurent, particulièrement à Saint-Denis-de-la-Bouteillerie (Kamouraska), où se trouve un orgue unifié de 11 jeux réels (30 jeux parlants) que Casavant a installé en 1941.


L'auteur remercie Simon Couture, chargé de projets et historien chez Casavant pour ses précieuses informations, ainsi que Robert Poliquin, Claude Beaudry, Noëlla Genest et Jean-Philippe Soucy pour la localisation d'orgues unifiés à Québec.

Pour en savoir plus :

Laurent Lapointe. Casavant Frères 1879-1979. Société d'Histoire régionale de Saint-Hyacinthe, 1979.
Antoine Bouchard. «Casavant Frères ». Forces, no 2, Printemps-Été 1967.


Disques

  • Jean-Charles Ablitzer, organiste titulaire de la cathédrale de Belfort, qui a notamment enregistré, en 1987, une intégrale Buxtehude, nous informe qu'il vient de réaliser à compte d'auteur, à l'orgue Hans Scherer (1624) de Tangermtinde (le seul grand orgue du début du baroque allemand), un disque présentant l'intégrale des pièces d'orgue de Michael Praetorius (1571-1621), ce qui semble être une première : dix oeuvres (hymnes grégoriennes et chorals) qui devraient apporter un éclairage intéressant sur l'école d'orgue allemande contemporaine de celle de Sweelinck. Ce disque se vend exclusivement par correspondance au prix de 25 euros.
  • jean-charles.ablitzer@wanadoo
    .

  • Rectification : le disque de Gilles Leclerc, recensé dans le précédent bulletin ayant suscité de l'intérêt auprès de nos lecteurs, voici la bonne adresse électronique de cet organiste-compositeur d'Ottawa :
  • gilles.leclerc7@sympatico.ca


Mot de la fin

« Nous vivons en ce monde pour apprendre avec une ardeur toujours plus grande, pour nous éclairer les uns les autres au moyen d'entretiens et pour nous efforcer toujours de faire progresser davantage les sciences et les arts » (Mozart, à l'âge de vingt ans!).

Le prochain bulletin paraîtra en mai. Date de tombée : 1er mai.