Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 107 - Octobre 2006


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Deux fois vingt ans! C’est ce que fêtent les Amis de l’orgue de Québec durant cette saison 2006-2007. Une aventure qui a commencé en septembre 1966, avec un concert d’Antoine Reboulot aux Saints-Martyrs-Canadiens. Quarante ans plus tard, au même endroit, un autre concert exceptionnel, celui d’Olivier Latry, précédé du lancement d’un livre sur Antoine Reboulot. On ne pouvait souhaiter meilleure synchronisation!

Fidèles à leur mission, les Amis de l’orgue de Québec continuent inlassablement à soutenir la cause de l’orgue dans la région. Un tour de force, alors que décline la pratique religieuse avec les conséquences que cela entraîne : maintenir l'intérêt du grand public pour l'instrument, susciter une relève chez les organistes (encore faut-il leur assurer un salaire décent) comme chez les auditeurs, et trouver des bénévoles disposés à reprendre le flambeau dans notre organisation. Nous regrettons tous le bon vieux temps de la Tribune de l’orgue hebdomadaire à la radio de Radio-Canada, réalisée par Jacques Boucher ou Denis Regnaud, dont il sera question dans ce bulletin.

Vous lirez avec plaisir le compte rendu, toujours aussi savoureux, de l’excursion culturelle annuelle des Amis de l’orgue, par le journaliste Gilles Lesage. Des nouvelles brèves complètent ce bulletin qui vous accompagnera précieusement, nous l’espérons, jusqu’au début de 2007.

Je vous souhaite donc de joyeuses fêtes, celles de nos quarante ans, et celles, par anticipation, de Noël.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Lancement de la 40e saison

    C’est le 14 octobre qu’a eu lieu aux Saints-Martyrs-Canadiens le concert « portes ouvertes » qui inaugurait les festivités du 40e anniversaire des Amis de l’orgue : le renom de l’organiste invité, Olivier Latry, et la gratuité de l’événement ont dépassé toutes les attentes. L’église était pleine à craquer : pas une place libre sur les bancs, de nombreux auditeurs assis par terre, d’autres restés debout durant tout le concert, des ovations après chaque pièce et deux rappels!

    Comme l’écrit Nathalie Gagnon, « on doit à cet homme de savoir amener ou ramener les gens au concert d'orgue et de rallier les plus sceptiques à la cause du plus grand des instruments. » Avec un répertoire alliant virtuosité, méditation et improvisation, Olivier Latry, qui interprète toutes les œuvres de mémoire, a fait l’unanimité : « un Bach à vous couper le souffle, un Mozart tout enjoué et ces compositeurs français à l'esprit rêveur, principalement la Méditation de Duruflé. Et que dire de l'improvisation : tout simplement génial! » nous écrit Robert Poliquin. « Au début, on se dit qu'il charme l'oreille, puis, bientôt, c'est le corps tout entier et finalement l'âme elle-même qui se trouve conquise, séduite par cette expérience de ravissement ultime. Virtuose prodigieusement doué, Olivier Latry perpétue brillamment la lignée des improvisateurs français. » (Paul Saccà). C’est « un artiste dans l'âme et un instrumentiste virtuose et raffiné, qui sait exploiter au maximum les ressources de l'orgue » (Normand Paradis). Il « nous plonge corps et âme dans le feu de son interprétation et nous y tient jusqu'à ce que s'éteigne le dernier son de l'orgue. » (Claude Lagacé). Selon Alain LeBlond, ce fut « plus qu’un organiste, plus que de l'orgue... une pensée musicale à l'état pur! »

    Pour le président, Claude Beaudry, dont on a souligné les 32 ans d’implication à tous les niveaux chez les Amis de l’orgue, et pour tous les autres bénévoles du conseil d’administration, il y avait de quoi jubiler à l’issue de ce concert mémorable. Et, à la directrice artistique, Noëlla Genest, au service des Amis de l’orgue depuis 1984, qui termine son troisième mandat avec ce concert, ayant occupé ce poste durant neuf ans, on peut dire : bravo et mission accomplie! Elle saura se rendre utile aux AOQ d’autres manières.

    Lors de ce concert, les Amis de l’orgue de Québec ont procédé au lancement du livre d’Odile Thibault et de Jacques Boucher, Récit au grand orgue, qui consiste en une série d’entretiens avec Antoine Reboulot, disparu en 2002. Une recension de cet ouvrage abondamment illustré et très percutant sera faite dans le prochain bulletin.


De Cap-Santé à Trois-Rivières:
cinq organistes remarquables

par Gilles Lesage

    D'un mois de mai à l'autre, depuis 22 ans, il est très agréable de le répéter : l'excursion culturelle des Amis de l'orgue de Québec est un succès remarquable. De Cap-Santé à Trois-Rivières, en passant par le Cap-de-la-Madeleine, cette fois, cinq instruments notables et autant d'organistes éminents ont enchanté une centaine d'amateurs et de mélomanes. Une autre randonnée mémorable, grâce à Gilles Carignan, Louise Provencher, Claude Beaudry, Michel Boucher et Robert Poliquin, des Amis de l'orgue de Québec; l'historien de l'art Roland Sanfaçon; le professeur et pianiste Michel Kozlovski; les artistes et bénévoles, pour leur accueil extraordinaire.

    Cap-Santé

    Premier arrêt tout près du fleuve dans Portneuf : l’église historique de la paroisse Sainte-Famille de Cap-Santé, qui date du milieu du 18e siècle et un orgue de 20 jeux, construit par Napoléon Déry, inauguré en 1880. Avec son imposante façade à deux tours, son intérieur baroque sans colonnes, un retable néo-classique et deux niveaux d'ouvertures, ce vénérable monument religieux date du régime français. (Il y en a un semblable à Sainte-Famille de l'île d'Orléans, sur le modèle de la basilique-cathédrale de Québec). Un presbytère à cinq lucarnes, conçu par Charles Baillairgé, et un cimetière ombragé complètent ce magnifique ensemble patrimonial.

    Érigé par un facteur de Québec, l'orgue originel à traction mécanique avait 20 jeux répartis sur deux claviers et un pédalier. Il a été retouché en 1956 par Casavant, et en 2000 par Jean-François Mailhot. À église insigne, titulaire éminent. Né dans la région, formé à Québec et résident de Donnacona, Serge Laliberté enseigne et touche l'orgue depuis plus de 30 ans, notamment à l'église Saint-Denys du Plateau (de 1987 à 1994) et à la Trinity Anglican Church de Sainte-Foy, en plus de donner de nombreux concerts d'orgue et de clavecin à Cap-Santé depuis trois ans. Ce premier récital d'une fort belle journée de congé débute dans le recueillement et se termine avec deux belles œuvres de notre ex-concitoyen Denis Bédard ("expatrié" à Vancouver avec son épouse Rachel Alflatt).

    Un nouveau titulaire au Cap

    Depuis mai 2006, Martin Brossard est le nouveau titulaire à la basilique de Notre-Dame-du-Cap, où il touchait l'orgue au sanctuaire depuis juin 1990. Durant près de 20 ans, il a été organiste à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Nicolet, dont il est originaire. Tout comme son collègue Laliberté, il a étudié à Québec sous la direction de l'abbé Antoine Bouchard à l’Université Laval. Chef de chœur et compositeur, il est fort actif en Mauricie.

    Inauguré en 1965 par le réputé Claude Lavoie, l'orgue Casavant néo-classique compte 75 jeux et 5544 tuyaux, répartis entre trois claviers et pédalier. Professeure d’orgue durant plus de trente ans et récitaliste, Noëlla Genest en a été titulaire de 1964 à 1988.

    Inspirée par le style de Dom Paul Bellot, bénédictin, œuvre de l'architecte Adrien Dufresne, la moderne et puissante basilique octogonale, inaugurée en 1964, a donné lieu à des prouesses d'ingénierie. Les couleurs de la Vierge, bleu et or, y prédominent, et aucune colonne n'obstrue la vue des 1660 fidèles qui peuvent y prendre place. Les superbes vitraux de l'Oblat et maître verrier Jan Tillemans relèvent de la tradition médiévale. Ainsi, chaque vitrail, constitué d'une rosace de 8 mètres de diamètre et de cinq lancettes, représente un thème particulier de l'Évangile, de la Vierge ou de Notre-Dame-du-Cap.

    Chapelle historique des Ursulines

    À l'heure du midi, après le repas au Collège Marie de l'Incarnation, la très belle chapelle des Ursulines, presque tricentenaire, nous accueille. Fière, elle a conservé sa beauté originelle et ses caractéristiques architecturales, en particulier sa magnifique coupole sur pendentifs. La décoration en a été faite il y a une centaine d'années par le muraliste italien Luigi Giovanni Vitale Capello (qui fut le maître d’Ozias Leduc), qui peignait directement sur le plâtre sec.

    Construit en 1958 par Maurice Guilbault (Providence, de Saint-Hyacinthe), l'orgue de 20 jeux a été restauré en 1996 par Casavant et inauguré l’année suivante par Raymond Perrin, professeur d’orgue du Conservatoire de Trois-Rivières. L'un de ses jeunes diplômés (maîtrise), Philippe Bournival, fait chanter pour nous l'orgue des Ursulines. Nouveau directeur musical au sanctuaire (sous-sol) de Notre-Dame-du-Cap, il touche aussi l'orgue de la basilique et dirige de petits ensembles musicaux. Soliste et accompagnateur, improvisateur et compositeur, il participe à la création de productions théâtrales; son catalogue compte déjà de nombreuses œuvres. Il nous en offre un bel échantillon avec son arrangement de l'air irlandais Mary Young and Fair. Le versatile musicien joue le Prélude, fugue et variation de César Franck, fort en vogue ce jour de mai (présenté aussi par Serge Laliberté et Gilles Rioux), presque autant que Bach, le cinquième évangéliste qui, pour ma part, m'enchante toujours.

    Un chef d’œuvre gothique

    Fondée en Bretagne au 18e siècle, la communauté des Filles de Jésus est établie au Canada depuis une centaine d'années, et elle rayonne à Trois-Rivières, Rimouski, Moncton et Edmonton. La chapelle de Kermaria, à la maison-mère trifluvienne, date de 1934. C'est l'un des plus beaux monuments religieux du Québec, et l'une des meilleures illustrations de l'art gothique au Canada. Il s'en dégage une richesse architecturale, une atmosphère et un sentiment spirituel impressionnants. Kermaria possède un orgue de 20 jeux de la maison Providence, inauguré en 1967, et restauré en 1998 par la maison Guilbault-Thérien. Il est de type néo-classique, à traction électro-pneumatique, avec 18 jeux réels, 30 registres et 1212 tuyaux répartis sur deux claviers et pédalier.

    La réputée organiste invitée, Michelle Quintal, a été professeure pendant trois décennies au Conservatoire de Trois-Rivières. Elle promeut la création d’œuvres québécoises, notamment celles d'artistes trifluviens, dont Bernard Piché (1908-1989). Elle a produit deux disques compacts sur l'orgue et le chant sacré en Mauricie.

    Le fleuron du séminaire

    Centenaire, la superbe chapelle du séminaire de Trois-Rivières, fondé en 1860, fait partie d'un majestueux monument d'inspiration classique. De style roman, elle étonne par sa clarté et son vaste espace. Une chaude couleur ocre jaune baigne le vaisseau. De discrètes dorures accentuent le relief des éléments décoratifs de l'ensemble. Les piliers cruciformes, les chapiteaux corinthiens, les petits oratoires, font de cette chapelle un précieux fleuron du patrimoine québécois.

    L'orgue Casavant d'inspiration française a été installé dès 1903. Il était doté de 26 jeux répartis sur 2 claviers et pédalier. Pendant 50 ans, la console était reliée à la tuyauterie par un mécanisme pneumatique tubulaire, et l'ensemble était alimenté par une soufflerie hydraulique. Au cours des années 1950, Casavant exécuta une restauration complète : système de traction électrique, nouvelle console à 3 claviers et ajout de 6 nouveaux jeux. L'inaugurant en 1960, le grand organiste français André Marchal en a loué les sonorités fines, efficaces pour l'accompagnement, et les timbres plus authentiques pour le répertoire classique. L'orgue a été restauré à nouveau en 1982 par la maison Orgues Létourneau.

    Né en 1965, étudiant de Gaston Arel et de Raymond Daveluy à Montréal, diplômé, boursier, Gilles Rioux a gagné le Premier prix au nouveau Concours d'orgue de Québec en 1992. Membre fondateur de la Fédération québécoise des Amis de l'orgue, il donne de nombreux récitals, accompagne, improvise et compose pour l'orgue et pour différentes formations instrumentales et vocales. Titulaire à la basilique Notre-Dame-du-Cap pendant 15 ans, il a pris en 2005 la direction musicale de l'Orphéon de Trois-Rivières et de l'Ensemble vocal de l'UQTR (Université du Québec à Trois-Rivières). Le grand Bach est à l'honneur de son récital pour les AOQ, ravis et enchantés de son enthousiasme à improviser brillamment sur le thème de C'est dans le mois de mai que les filles sont belles.

    Entreprise dans le recueillement, notre randonnée se termine dans une apothéose fervente, grâce à cinq artistes hors de pair. Encore une fois, l'ami Gilles Carignan a frappé dans le mille. Nous formons des vœux ardents pour que sa santé lui permette encore longtemps d'enchanter nos excursions annuelles, enviées par les amateurs des autres régions.

    En cours de route, nous avons appris deux nouvelles. Une mauvaise : une autre GO (gentille organisatrice et coordonnatrice de ce Bulletin), Irène Brisson, absente cette année, a récemment perdu sa vénérable mère, qui vivait avec elle à Québec depuis plus de 30 ans. Une bonne : le réputé organiste bénédictin Dom André Laberge, fort estimé par les AOQ, vient d'être choisi Père Abbé de l'abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, en Estrie. Nos condoléances à la réputée musicologue. Nos félicitations au père Laberge.

    Question brûlante. Où irons-nous en mai prochain, pour notre 23e excursion annuelle, marquant de manière radieuse et avec ardeur les 40 ans des Amis de l'orgue de Québec ?

    Ndlr : bien qu’il soit trop tôt pour en parler, le nom de Toronto tinte aux oreilles de la coordonnatrice. Entendrait-elle des voix comme Jeanne d’Arc? À suivre…


Nouvelles brèves

  • Les frères Robert-Patrick et Claude Girard ont donné, le 28 septembre, à l’église du Très-Saint-Rédempteur de Montréal, un concert Mozart à quatre mains dans le cadre du festival Orgues et couleurs. Le 29 octobre, ils ont récidivé à Saint-Patrice de Rivière-du-Loup, sur l’orgue dont leur père Adrien (1912-2000) a été titulaire durant 47 ans, avant de transmettre le flambeau à Claude Girard.
  • Le 21 octobre, Danny Belisle était l’invité du concert inaugural de l’orgue de l’église Sainte-Geneviève de Sainte-Foy, offert aux bienfaiteurs qui ont permis l’acquisition et l’installation de l’instrument.
  • Jacques Boucher, organiste depuis vingt ans à l'église Saint-Jean-Baptiste de Montréal, vient d’être nommé doyen de la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Il succède à Réjean Poirier, qui retourne à l’enseignement après neuf ans à ce poste. Concertiste réputé, Jacques Boucher occupa de nombreuses fonctions dans le domaine de la musique, en particulier à la Société Radio-Canada où il fut jusqu’en 1997, pendant vingt-cinq ans, un infatigable réalisateur, assurant notamment une généreuse diffusion de l’orgue sur les ondes radiophoniques.
  • Depuis septembre, les organistes Dominique Gagnon et Esther Clément sont les heureux parents d’un troisième fils prénommé Louis-Philippe. Toutes nos félicitations!
  • Nous sommes nombreux à déplorer la rareté de l’orgue à Radio-Canada depuis la suppression de la Tribune de l’orgue. Savez-vous qu’un de nos membres, Denis Grenier, anime, un dimanche sur deux, de 8 h à 11 h, sur les ondes de CKRL-FM (89,1), une émission de musique ancienne, intitulée Chaconne, qui accorde une belle place à l’orgue? Voilà une bonne nouvelle!
  • Le 14 juin dernier, décédait des suites d’une longue maladie, à l’âge de 61 ans, Denis Regnaud. Organiste, claveciniste, professeur, il fut durant plusieurs années réalisateur d’émissions musicales à Radio-Canada à Moncton puis à Montréal. J’ai eu le plaisir de faire sa connaissance à Vienne, vers 1970, durant ses études avec Anton Heiller. Personnage très attachant, durement touché par différentes épreuves, il trouvait sa force dans la musique et dans la fidélité de ses amis. À l’occasion du tricentenaire de la naissance de Bach, il m’avait invitée à collaborer, comme rédactrice et coanimatrice, à une série hebdomadaire de trente émissions consacrées à l’orgue du grand maître : des moments de pur bonheur pour moi que de le voir, d’un calme toujours olympien, travailler à la « mise en boîte » de ces petits bijoux enregistrés par différents organistes québécois.
  • En 2001, l’université de Calgary a commandé au réputé facteur germanique Jürgen Ahrend un orgue pour la salle de concert Eckhardt-Gramatté de l’Université Rozsa. Installé en 2006, cet orgue est un des quatre Jürgen Ahrend d’Amérique du nord, et c’est le seul du genre au Canada. Avec ses deux claviers (15 jeux) et son pédalier (6 jeux), il se prête très bien au répertoire baroque germanique. Il a été inauguré en septembre dernier. Parmi les interprètes invités : John Grew, Luc Beauséjour, Bruce Wheatcroft et les Britanniques John Butt et Neil Cockburn.
    http://www.ffa.ucalgary.ca/rozsa-organ/home/index.php


Mot de la fin

« Si nous n’avions pas été aveugles, tous, les Langlais, Litaize, Marchal, Vierne… Que serions-nous devenus? Sans doute, moi, serais-je devenu un bon ouvrier dans ma région… »
(Antoine Reboulot dans Récit au grand orgue, p. 267).

Merci à Gilles Lesage et aux « critiques d’un soir » pour leurs commentaires, et à Claude Beaudry, pour ses impeccables mises en page.

Le prochain bulletin paraîtra en février 2007. Date de tombée : 10 janvier 2007.