Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 108 - Février 2007


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Après Mozart, le monde de l'orgue honore en 2007 Buxtehude, en l'année du tricentenaire de sa mort. Les Amis de l'orgue de Québec célèbrent pour leur part leur quarantième anniversaire et poursuivent inlassablement leur mission de faire connaître et aimer le «le pape des instruments», comme disait Liszt, dans la grande région de Québec. Grâce à Internet, nous sommes également très lus à travers le monde, à en juger par les commentaires et les nombreuses demandes de renseignements que je reçois.

Vous trouverez dans ce Bulletin un article de Claude Girard sur l'orgue de Saint-Denis-de-la-Bouteillerie, des suggestions de concerts, de disques et de lecture, ainsi que des nouvelles brèves.

Pour nos deux fois vingt ans, je nous souhaite de nous retrouver de plus en plus nombreux aux diverses activités des Amis de l'orgue.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Nouvelles du conseil d'administration

    Voici le nouveau conseil d'administration des Amis de l'orgue de Québec, élu le 24 novembre dernier, lors de l'assemblée générale annuelle des Amis de l'orgue de Québec : Claude Beaudry, président. Richard Paré, vice-président. Michel Boucher, trésorier. Noëlla Genest, secrétaire. Gilles Simard, directeur artistique. Irène Brisson, Jean-Charles Castilloux, Esther Clément, Louise Fortin-Bouchard, Nathalie Gagnon, Moira Hayes, Robert Poliquin, Louise Provencher, Jean-Claude Rivard, Stéphane Saint-Laurent, conseillers.

    Le conseil d'administration souhaite en votre nom la bienvenue à Gilles Simard, qui a accepté la succession de Noëlla Genest à la direction artistique. Détenteur d'un doctorat en éducation musicale de l'université de l'Illinois, Gilles Simard a également étudié le clavecin et l'orgue à Québec avec Jean-Marie Bussières, Kenneth Gilbert, Scott Ross et Antoine Bouchard. Il a été professeur à la Faculté de musique de l'Université Laval où il a enseigné la formation auditive pendant 29 ans.

    Les Amis de l'orgue ont exprimé leur reconnaissance à Suzanne Boulet et à Noëlla Genest : à la première, qui se retire du conseil d'administration après quatorze ans de dévouement aux communications, à la promotion des Jeux d'orgue et pour ces dernières années, au secrétariat; à la seconde, pour les neuf années qu'elle a passées à la direction artistique. Noëlla Genest reste très présente au sein du conseil d'administration, puisqu'elle a accepté de succéder à Suzanne Boulet au poste de secrétaire.


L'orgue de Siant-Denis-de-la-Boutellerie
par Claude Girard

    Située à 140 kilomètres à l'est de Québec, sur la route 132 en bordure du fleuve St-Laurent, la paroisse Saint-Denis-de-la-Bouteillerie a été fondée en 1831 mais débute officiellement en 1841 avec l'érection civile. La première église bâtie dans ces années est endommagée dans un incendie en 1886 mais on la reconstruit immédiatement et elle deviendra l'église actuelle qui est officiellement bénie en 1899. Sur le plan historique, le comte de Frontenac avait concédé en 1672 le fief de Saint-Denis à Nicolas Juchereau en l'hon-neur de Saint-Denis d'Alexandrie. Cependant, le nom de Saint-Denis-de-la-Bouteillerie a été retenu parce que la majorité de sa population provenait de la paroisse voisine, Rivière-Ouelle, appelée Seigneurie de la Bouteillerie en l'honneur de son seigneur, Jean-Baptiste de la Bouteillerie.

    L'intérieur de l'église est de style gothique et le chœur est resté dans son état original même après le Concile Vatican II. Ce magnifique temple peut contenir environ 600 personnes assises dans la nef et dans le jubé en arrière. La population s'élève à quelques cinq cents personnes et la paroisse vit exclusivement de l'agriculture depuis sa fondation.

    Dans les archives de Casavant, il est question d'une lettre envoyée en 1911 par Charles Chapais à l'organiste Ernest Gagnon de Québec pour lui demander de choisir un harmonium pour son église paroissiale. L'histoire ne dit pas si ce fut le cas, mais il y eut effectivement un harmonium dans l'église pour accompagner la chorale lors des offices religieux jusqu'à l'acquisition de l'orgue Casavant en 1940. Ingénieur civil, Charles Chapais (1879-1944) se joint à la Compagnie Casavant en 1914 et devient l'adjoint des frères Claver et Samuel. En charge de projets, il fut directement impliqué, en 1927, dans celui du grand orgue de la Basilique Notre-Dame-de-Québec. Quelques années plus tard, en 1930, une lettre de son ami Elzéar Parent, curé de Saint-Denis, mentionne que la Compagnie des Orgues canadiennes de Saint-Hyacinthe lui a écrit pour lui vendre un orgue à tuyaux. Heureusement, cette approche restera vaine puisque cette entreprise fermera ses portes pendant la Crise. Son travail l'amena occasionnellement à contacter des organistes de renommée comme Marcel Dupré ou Joseph Bonnet pour obtenir leur avis sur un projet d'orgue en particulier.

    En septembre 1939, à la demande du curé Georges Gervais, Casavant déposa, par le biais de Charles Chapais, un véritable projet d'orgues à 2 volets : un orgue de 21 jeux (17 jeux réels et 4 extensions) avec buffet. Et un orgue unifié de 13 jeux réels avec un total de 33 jeux parlants sans buffet. Il mentionna : « Nous pourrions faire à St-Denis ce qui se fait depuis vingt ans en Europe et aux États-Unis lorsque les ressources sont (plutôt ou très) limitées. Et aussi, quand le vrai bon goût peut prévaloir, l'on se donne un orgue sans buffet d'où le côté visuel a son importance ! » Pour justifier ses affirmations, il inclut à son dossier une revue d'un Bénédictin de Louvain L'Artisan liturgique, une étude exhaustive qui portait sur l'apparence des orgues sans buffet. « J'espère que nos moyens nous permettront de doter notre église d'un instrument qui soit à la hauteur des traditions musicales de notre paroisse où, durant de longues années, la plus belle musique, de Québec à Rimouski, faisait les délices, non seulement des paroissiens, mais des nombreux étrangers qui affluaient aux jours de grandes fêtes. Ce passé peut se répéter et redevenir un glorieux présent », écrit Charles Chapais.

    Finalement, pour des raisons budgétaires, le Conseil de Fabrique opta pour l'orgue unifié, mais avec certaines modifications. Le nombre de jeux réels sera désormais de onze, et un Quintaton 8' prendra la place du Bourdon 8' et cela à regret, puisque le Récit deviendra encore plus discret par rapport au Grand-Orgue. Le contrat de vente sera signé le 16 juillet 1940 au coût de 4 420$ au lieu de 5 085$ en 1939 et l'orgue sera livré à la mi-décembre de la même année. Plutôt que de le placer au jubé comme était la tradition, on a décidé de ne pas enlever de banc et de poster toute la tuyauterie à une douzaine de pieds sur un sommier principal, ce qui favorisera encore plus l'émission du son dans le vaisseau.

    Voici la composition sonore de cet instrument (opus 1663) :

    Grand-Orgue

    Récit
    (expressif / enclosed)

    Bourdon16' 1Contre-Viole16'
    2Montre8' 2Quintaton8'
    2Bourdon8' 2Viole de gambe8'
    2Dulciane8' 2Voix céleste8'
    Prestant4' Flûte couverte4'
    Flûte d'amour4' Viola4'
    Dulcet4' Célestina4'
    2Quinte2 2/3' Flautino2'
    Piccolo2' 2Hautbois (français)8'
    MixtureIII Soprano4'
    2Trompette8' Tremolo
    Clairon4'



    Pédale

    2Basse principale (Flûte)16'
    Principal16'
    2Bourdon16'
    Gedeckt16'
    Bourdon8'
    Violoncelle8'
    Bombarde16'
    Trompette8'



      Légende
        1
        À partir du 2e DO
        2
        Jeu réel

      Autres caractéristiques:
      • Nombre de jeux: réels 11, parlants 30
      • Nombre de tuyaux: 786
      • Transmission: électro-pneumatique
      • Étendue des claviers: 61 notes (C-c4)
      • Étendue du pédalier: 32 notes (C-g1)
      • Accouplements:
      • REC/GO, REC/PED, GO/PED
      • Combinaisons:
      • GO et PED 3; REC 3
        Généraux: 4
        Grand jeu
      • Pédales d'expression: Récit, Crescendo

    Le sommier principal contient toute la tuyauterie du Grand-Orgue et une partie de la Pédale. Le reste de celle-ci est disposé de chaque côté du buffet. Le Récit expressif, quant à lui, se trouve derrière les anches du Grand-Orgue. La disposition des tuyaux de ces 3 divisions se fait «par ton» (côté do/côté do dièse). Fait à noter : 36 tuyaux des anches 16', 8', 4' de cette division ont l'extrémité des pavillons «coudée» ce qui donne un effet semblable à des trompettes en chamade! De plus, comme il s'agit d'un orgue unifié, il n'y a pas d'accouplement aigu et grave.

    Contrairement au plan original et aux principes de disposition établis depuis longtemps, la console de l'orgue fut placée de côté et tout le filage part de celle-ci pour se rendre à une boîte de relais derrière le buffet. Jusqu'à maintenant, ce système de transmission fort complexe a défié l'usure du temps grâce à une fiabilité à toute épreuve! Cependant, bien que la disposition de cet instrument soit originale, cela représente un sport extrême «dans les hauteurs» lorsque vient le temps de faire l'accord, n'ayant que peu d'appuis pour garder l'équilibre.

    Même si Casavant possédait déjà un catalogue d'orgues unifiés de 3 à 7 jeux, l'orgue unifié de Saint-Denis a été construit «sur mesure» d'après les plans et devis de Charles Chapais. Cela constitua son héritage musical puisqu'il décéda quelques années plus tard, en 1944, à l'âge de 65 ans. Son fils Thomas (1929-2002) a continué de porter le flambeau à sa manière en apportant sa précieuse collaboration au sein des Amis de l'orgue de Québec pendant de nombreuses années.

    L'orgue Casavant de Saint-Denis a subi deux restaurations depuis les années soixante-dix : un relevage complet en 1973 par la compagnie Les Orgues Providence et un relevage des jeux d'anches (4) en 2004 par la firme Les ateliers Guilbault, Bellavance, Carignan de Saint-Hyacinthe. Il y a lieu ici de rendre hommage à M. le curé Jean-Baptiste Ouellet, en poste depuis 1979, qui veille à entretenir régulièrement ce bien patrimonial.

    Le mot de la fin : la Vie révèle toujours des choses surprenantes... Dans la région immédiate de Rivière-du-Loup, à 25 kilomètres au sud-ouest sur la route 230, se trouve dans l'église de Saint-Alexandre, un orgue Casavant de 18 jeux réels, sans aucune extension, qui fut installé en 1936 (opus 1535)! L'harmonisation est typique de l'époque : un Récit expressif doux et feutré, un Grand-Orgue rude et inachevé avec ses sonorités incompatibles et une Pédale étrange composée de 2 jeux de 16 pieds : Bourdon 16' et Flûte ouverte 16' disposés à l'horizontale! La Voix humaine 8' du Récit expressif est enfermée dans une mini-boîte expressive contrôlée par un indicateur à la console, (f-mp-p), un système qui n'est plus en fonction. Comme quoi les années se suivent et ne se ressemblent pas!


    L'auteur désire remercier Simon Couture, de la maison Casavant Frères, pour ses précieuses informations.


Écouté pour vous

    L'organiste français Antoine Sibertin-Blanc, formé à Paris à l'école d'Édouard Souberbielle et de Maurice Duruflé, fait carrière au Portugal depuis 1961, enseignant l'orgue et l'improvisation à l'École supérieure de musique de Lisbonne. Il est également, depuis 1965, organiste titulaire de la cathédrale de cette ville. Sa nomination coïncide avec l'installation d'un orgue néo-baroque d'une cinquantaine de jeux répartis sur quatre claviers et pédalier, construit par le facteur hollandais Dirk Andries Flentrop. Deux enregistrements viennent souligner le quarantième anniversaire de cet instrument, dont on aurait aimé connaître la composition.

    À l'âge de 75 ans, Antoine Sibertin-Blanc, un pilier du renouveau de l'orgue au Portugal, a signé deux disques très différents destinés à mettre son orgue en valeur. Le premier, enregistré en 2005, est un panorama de l'école portugaise de clavier, allant de la Renaissance (Manuel Rodrigues Coelho) à la Suite portugaise de l'interprète, une œuvre dans laquelle on reconnaîtra une certaine influence de Jehan Alain. Une pétillante Bataille d'Antonio Correa Braga et un somptueux Tiento de Juan Cabanilles permettent d'apprécier les coloris typiques de l'école baroque ibérique. Deux superbes improvisations de Sibertin-Blanc épousant le style de ses prédécesseurs - on se surprend à penser parfois à Scarlatti! - constituent un fascinant prolongement de cette école portugaise trop méconnue. Un peu hors contexte, mais servant d'entrée en matière à ce disque, la noble Introduction et Passacaille de Reger nous montre à la fois les facettes romantiques de l'orgue de la cathédrale de Lisbonne et de son titulaire.

    Sur le même instrument, Antoine Sibertin-Blanc nous propose un disque intitulé Haendel - Œuvres inédites pour orgue. Il s'agit de dix courtes pièces composées ou arrangées pour une horloge à mécanisme d'orgue de Charles Clay, «horloger de Sa Majesté» et qui ont longtemps échappé aux recherches des musicologues. Jolies petites curiosités destinées à sonner les heures, ces pages, qui préfigurent celles que Haydn, Mozart et Beethoven destineront à ce type d'automate, sont bien mises en valeur par l'orgue de la cathédrale de Lisbonne. Sibertin-Blanc les avait déjà enregistrées, sauf erreur, il y a une trentaine d'années pour la compagnie Arion, ainsi que la version pour orgue solo du concerto en sol mineur qui se trouve sur ce nouveau disque compact. Le programme est complété par les variations de Sweelinck sur Ma jeune vie a une fin, la chaconne en mi mineur de Buxtehude et la suite en fa mineur pour clavecin de Haendel, transposée en mi mineur. Une remarquable improvisation d'allure ibérique, solide et colorée, complète brillamment le tout.

    On peut se procurer ces deux disques via Internet sur le site eBay : www.eBay.fr ou communiquer avec le fils de l'organiste, François Sibertin-Blanc : francois.sibertin-blanc@wanadoo.fr


Lu pour vous

    Un fascinant exemplaire de la revue française L'Orgue est paru cet automne (n°275). Il est entièrement consacré à la posture, à l'articulation et au doigté à travers les âges.

    Benjamin-Joseph Steens, titulaire des grandes orgues de Saint-Rémi de Reims, attire notre attention sur les difficultés de trouver à l'orgue une posture idéale, à la fois confortable et pratique, qui évite les tensions bien connues du cou, des épaules et du dos, et qui facilite le jeu.

    Paul Breisch, titulaire de l'orgue de la cathédrale de Luxembourg fait une rétrospective sur la transformation de l'articulation à l'orgue au fil des siècles, allant du détaché de toute la période ancienne au legato absolu du romantisme jusqu'à l'école de Dupré, sans oublier le retour aux sources des cinquante dernières années. Une passionnante étude des doigtés à travers les époques et les pays (avec d'abondants exemples à l'appui) montre les liens qui les relient à l'articulation. Cet article se termine par une approche pédagogique sur l'art de doigter une pièce de manière à restituer naturellement les articulations désirées par l'auteur.

    À lire absolument!


Échos

  • Le 20 décembre dernier, Bernard Labadie faisait, dans le prestigieux Avery Fisher Hall, des débuts remarqués à la tête de l'Orchestre philharmonique de New York. Richard Paré était du voyage et sa participation comme organiste soliste a été très appréciée par le critique du New York Times qui a souligné son «interprétation merveilleusement fluide» du solo de la Sinfonia de la Cantate BWV 29.
  • Les membres des Amis de l'orgue de Québec auront reçu un beau cadeau en janvier : la revue Mixtures de la Fédération québécoise des Amis de l'orgue, dans un nouveau format et dans une présentation très attrayante, sur papier glacé et avec illustrations en couleurs. Ce petit bijou est l'œuvre d'un de nos membres, Robert Poliquin, dont on connaît la passion et le dévouement pour tout ce qui concerne l'orgue.


Trois concours intéressants

    Le mois de septembre 2007 sera très chargé pour les jeunes organistes du monde entier :

  • La ville de Lübeck se prépare à souligner dignement le tricentenaire de la mort de l'organiste de la Marienkirche, Dietrich Buxtehude, par diverses activités musicales, dont le premier Concours d'orgue Buxtehude, qui se déroulera du 1er au 8 septembre. Date limite d'inscription : 1er avril. Informations et formulaire d'inscription :
  • www.buxtehude-orgelwettbewerb.de

  • Le Concours international d'orgue de la ville de Paris se tiendra du 17 au 26 septembre. Les inscriptions sont acceptées jusqu'au 17 mai. Les informations se trouvent à l'adresse :
  • www.civp.com

  • Le Concours international César Franck, consacré, on s'en doutera, aux œuvres de César Franck mais aussi à celles de Jehan Alain, aura lieu les 25, 27 et 29 septembre 2007 à la cathédrale Saint-Bavon de Haarlem (Pays Bas). Les candidats doivent envoyer avant le 1er juin 2007 un enregistrement de la Pièce héroïque sur cassette, MiniDisque, CD-R ou DAT à l'adresse suivante : Concours international César Franck, Leidsevaart 146, 2014 HE Haarlem, Pays Bas. Pour plus d'informations, voir le site web :
  • www.cesarfranckcompetition.org


Mot de la fin

« Une musique de haut niveau nous purifie et nous transporte, et en définitive nous fait sentir la grandeur et la beauté de Dieu. » (Benoît XVI)

Le manque d'espace nous oblige à reporter au prochain bulletin la recension du livre de Jacques Boucher et d'Odile Thibault : Récit au grand orgue. Merci à Claude Girard pour sa précieuse collaboration et à Claude Beaudry pour son indispensable mise en page.

Le prochain Bulletin paraîtra en avril. Date de tombée : 10 mars.