Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 109 - Avril 2007


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Voici le dernier bulletin de notre 40e saison qui, elle, nous offrira encore de beaux moments avec deux concerts et le traditionnel voyage culturel. Vous trouverez dans nos colonnes la recension du livre sur Antoine Reboulot, par un de ses anciens élèves, Benjamin Waterhouse, et un court hommage, par Claude Girard, à Rolande Falcinelli, dont le décès, en juin 2006, est passé plutôt inaperçu chez nous.

Comme chaque année, le printemps et l'été voient éclore, à Québec et dans les environs, de belles saisons de concerts et de festivals dont nous sommes heureux de vous présenter le calendrier.

Des échos de nos dernières activités complètent ce bulletin.

Bons concerts et, avec un peu d'avance, bonnes vacances et bon été à tous,

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Échos de nos concerts

    Le 18 février, à la cathédrale épiscopale de la Sainte-Trinité, un auditoire nombreux et passionné est venu découvrir le manuscrit dit de la cathédrale anglicane, conservé de nos jours aux archives diocésaines de Lennoxville. Louis Brouillette, organiste et musicologue, qui fait des études très poussées sur ce manuscrit à l'Université de Montréal, a obtenu la permission de ramener spécialement pour cette conférence, dans les lieux où il a servi, ce précieux manuscrit du début du XIXe siècle, sans doute relié directement au premier organiste de la cathédrale, le Britannique John Bentley, qui fut également organiste à la Basilique de Québec. Ayant pour thème le Voluntary dans la musique d'orgue anglaise, de la Renaissance à l'époque du manuscrit de la cathédrale anglicane, la très intéressante conférence de Louis Brouillette était ponctuée de généreux exemples de ce type de répertoire, interprétés sur l'agréable petit orgue England & sons du XVIIIe siècle.

    Le 18 mars, c'était au tour de François Grenier, Prix du conservatoire 2006, formé par Noëlla Genest et Danny Belisle, de nous offrir à l'église Saint-Sacrement un concert de haut calibre. François Grenier possède une technique solide, qu'on a pu apprécier dans le Prélude et fugue en mi bémol majeur de Bach, dans l'Allegro de la 6e symphonie de Widor et dans le Choral-Improvisation de Tournemire sur le Victimae paschali laudes. Il a su nous toucher avec le Récit de Cromorne en taille de Nicolas de Grigny, les délicats chorals de Johann Gottfried Walther et dans le très intimiste Adagio de la 3e symphonie de Vierne. Le tout registré avec goût et originalité.


Lu pour vous
par Benjamin Waterhouse

    Jacques Boucher et Odile Thibault. Récit au Grand Orgue — Entretiens avec Antoine Reboulot.
    Éditions de la Taille, 2006. 374 pages avec illustrations et photos.

    Antoine Reboulot, l'organiste, pianiste et pédagogue français qui s'est éteint à Montréal en 2002, est venu s'établir au Québec dans les années 1960. Aveugle de naissance, il a reçu l'essentiel de sa formation à l'Institut National des Jeunes Aveugles et au Conservatoire de Paris, une filière à laquelle on doit plusieurs des organistes français les plus réputés du XXe siècle.

    J'ai eu la chance, comme beaucoup d'organistes au Québec, d'étudier avec Antoine Reboulot. Je le vois encore, assis comme un enfant sage à côté de l'orgue, sa mallette posée par terre et ses partitions en braille devant lui sur une table d'écolier. Un veston brun clair, une large cravate — années 80 obligent — une écoute infaillible, une attention soutenue, mais surtout une voix intarissable, prête à souligner la moindre fausse note, mais aussi à nous pousser toujours plus loin.

    C'est cette voix qui nous est restituée ici, une voix qui sera familière non seulement aux organistes, mais aussi aux pianistes qui ont suivi ses cours sur la littérature du piano et au grand public, grâce aux nombreuses émissions commentées par Antoine Reboulot à la radio de Radio-Canada. Les auteurs de cette biographie, Jacques Boucher et Odile Thibault, ont fait le choix audacieux de nous livrer, sans retouches, les propos mêmes de Reboulot, en réponse à des questions en apparence toutes simples, mais qui mènent loin.

    Car Reboulot était un virtuose non seulement de la musique, mais de la parole. À partir de deux éléments — la question posée par son interlocuteur, qu'il saisissait dans tous ses sens jusqu'au énième degré, et son fonds inépuisable de souvenirs et d'expériences —, il tissait en improvisateur de génie une réponse où se mêlaient des images, des impressions et des évocations d'un monde où la musique était non pas un agrément, mais une réalité. Mais attention, ce n'était jamais un monologue, car Reboulot avait toujours une conscience aiguë de son interlocuteur, et il fallait poser les questions avec circonspection : les réponses pouvaient être tranchantes.

    La qualité énorme de ce livre est de nous livrer l'intégrale Reboulot. Chacun de nous avait une partie de l'histoire; ici, elle nous est racontée dans sa totalité. Tous ses élèves connaissaient l'histoire de Reboulot en moto avec Jehan Alain, mais on découvre, à travers la description du concours des Amis de l'orgue, que leur relation n'était pas si simple. La question que tout le monde se posait : était-il aveugle de naissance? Oui, et on apprend que son frère aussi l'était. Et le jeune Antoine qui se promenait seul dans tout le village — n'est-il pas venu plus tard au Canada commencer une nouvelle vie presque à l'âge de la retraite?

    Reboulot a fait partie d'une génération mythique d'organistes français — il suffit de citer les noms de Messiaen, Alain, Litaize, Langlais, Duruflé, qu'il a connus comme confrères de classe ou collègues — et ce livre sur sa vie retrace aussi l'histoire de l'orgue en France dans la première moitié du XXe siècle. L'abondante documentation, qui comprend par exemple des programmes de concert, une discographie, et des écrits d'Antoine Reboulot, offre un aperçu fascinant de l'évolution du répertoire. La place de l'orgue à l'église, le rôle de l'organiste improvisateur, le chant grégorien, sont tour à tour passés en revue. Et en filigrane, sa déception face à la disparition d'une certaine école d'orgue française, qui explique peut-être aussi sa déception face à certains aspects de la vie musicale au Québec.

    En somme, un livre remarquable sur un homme remarquable. La division en chapitres thématiques permet un regard en profondeur, mais crée aussi une structure très dense, les personnages et les sujets revenant sans cesse sous un éclairage différent. La documentation offre une multitude de détails en apparence anodins, mais qui ont une immense valeur historique, puisqu'on a souvent sous les yeux l'original même d'un programme de concert ou d'une affiche. Une expérience à répéter!


Nouvelle brève

    L'inauguration tant attendue du Palais Montcalm rénové a eu lieu : outre une magnifique salle de concert, les Violons du Roy disposent maintenant de deux nouveaux claviers : un orgue continuo signé Hellmuth Wolff, utilisé comme tel dès la grande rentrée du 23 mars (Bourdon 8, Flûte 4, Doublette 2. Larigot 1 1/3, Tierce 1 3/5), et un clavecin Yves Beaupré. On pourra entendre ces deux instruments en solo, dans de la musique de chambre et dans des concertos le 25 mai, sous les doigts de Richard Paré.


Nécrologie
par Claude Girard

    Rolande Falcinelli (1920-2006), organiste française de réputation internationale s'est éteinte en juin 2006 à l'âge de 86 ans. Entrée au Conservatoire de musique de Paris en 1932, elle y a étudié auprès des plus grands maîtres du temps : Simone Plé-Caussade, Samuel Rousseau, Isidor Philipp, Henri Büsser. Au fil des années, elle remporte de nombreux prix, mais la Seconde Guerre mondiale vient changer son orientation musicale. En effet, du piano, elle passe à l'orgue, d'abord avec Gaston Litaize puis avec Marcel Dupré. En 1942, elle obtient un Premier Prix d'orgue et d'improvisation et un Second Grand Prix de Rome.

    Organiste titulaire à la Basilique du Sacré-Coeur de Montmartre de 1946 à 1973, elle fut professeure d'orgue au Conservatoire américain de Fontainebleau et à l'Ecole normale de musique de Paris. En 1955, Marcel Dupré l'a choisie pour lui succéder à la classe d'orgue du Conservatoire de Paris pour sa prodigieuse technique et sa formation musicale complète : compositrice, improvisatrice, pédagogue, pianiste et organiste. Pendant ses trente-deux années d'enseignement, elle a formé de brillants organistes tels : Sophie-Véronique Choplin, Naji Hakim, Jean-Pierre Leguay, Odile Pierre, Pierre Pincemaille, Daniel Roth, Thierry Escaich.

    Son catalogue d'ceuvres musicales est très imposant et de style varié : il comprend 71 opus composés en 1938 et 1987. On y trouve non seulement 23 opus pour orgue seul, mais aussi une multitude de pièces pour piano, clavecin, orchestre, musique de chambre, instruments divers, voix et choeur, entre autres une Messe de Saint-Dominique pour choeurs mixtes a cappella op. 25 et Le Mystère de la Sainte-Messe pour deux orgues op. 59.

    Elle a produit plusieurs enregistrements sur disques consacrés à l'oeuvre pour orgue de Marcel Dupré, dont un avec quelques-unes de ses compositions et des improvisations. Figurent aussi une dizaine de volumes (à caractère pédagogique) traitant de l'orgue moderne, des réflexions sur son enseignement, sa technique, son devenir et sur l'art d'improviser.


Mot de la fin

Lorsque j'entends de la musique, je trouve une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums. Il me semble que toutes ces choses ont été engendrées par un même rayon de lumière et qu'elles doivent se réunir dans un merveilleux concert.
Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822)

Je remercie nos précieux collaborateurs Benjamin Waterhouse et Claude Girard, ainsi que Claude Beaudry, qui parvient toujours à faire des miracles pour mettre harmonieusement en page ce bulletin.

Le prochain Bulletin paraîtra au début de l'automne. Date de tombée : 20 août.