Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 11 - Avril 1970


Dans ce bulletin:


Une saison prometteuse...
par Normand Picard

En vous présentant le concert Gilbert à Loretteville, le dernier de la présente série, nous songeons déjà à notre prochaine saison qui marquera le cinquième anniversaire de fondation de notre société. Nous tenons à remercier, encore une fois, tous ceux et celles qui nous ont encouragés, soit par leur collaboration soit par l'achat d'une carte de membre.

La réalisation de nos concerts a été facilitée par une subvention du ministère des Affaires culturelles, par les cent cinquante (150) réponses que nous avons reçues lors de la souscription de septembre dernier, et enfin par la fidélité des Amis de l'orgue à nos concerts, où il est toujours intéressant de remarquer la présence de nombreux étudiants. C'est donc avec enthousiasme que les dirigeants des Amis de l'orgue préparent la prochaine saison qui ne le cédera en rien aux précédentes.

En effet, c'est la célèbre organiste française Marie-Claire Alain qui ouvrira la saison, le 7 octobre prochain. Les amateurs d'orgue connaissent certainement cette grande artiste par son intégrale de l'oeuvre d'orgue de J.S. Bach (24 disques ERATO).

Nous espérons aussi profiter du passage de M. Olivier Messiaen à Québec pour vous offrir un concert ou une conférence.

Au début de décembre, nous pourrons entendre Geraint Jones, l'un des meilleurs organistes anglais.

En 1971, nous aurons le plaisir de vous présenter, de nouveau, deux organistes de Québec: MM. Claude Lavoie et Jean-Marie Bussières. Le dernier concert nous sera donné par Mireille Bégin-Lagacé, claveciniste et organiste de Montréal.

Nous songeons aussi à l'organisation d'un concours national et festival d'orgue à Québec en juin 1971, il est encore trop tôt pour vous communiquer les détails de ce festival-concours.

Dans le présent bulletin, vous pourrez lire un article sur nos orgues historiques; dans l'avenir, nous espérons trouver des collaborateurs qui pourront vous présenter l'un ou l'autre de ces instruments anciens.


Coup d'oeil sur l'histoire de l'orgue au Canada
par Guy Thérien

«Il y aura une trompette, un tremblant doux et un tremblant fort, deux claviers...» Cet extrait d'une lettre du Chanoine de La Corne, datée du 27 février 1753, annonce à Monsieur de Lavillangevin l'achat d'un orgue pour la Nouvelle-France.

À vrai dire, l'histoire de l'orgue au Canada débute bien avant l'année mentionnée ci-haut. Déjà, en 1661, Québec possédait son orgue, mais nous ne pouvons en retracer l'origine. En septembre 1663, Monseigneur de Laval rapporte avec lui un orgue qui sera installé dans la cathédrale; seul un achat de 300 clous pour construire l'escalier des orgues peut confirmer l'installation de cet orgue.

Cet instrument céda la place à celui envoyé par le Chanoine de La Corne, lequel fut, à son tour, détruit par l'invasion anglaise de 1759.

En 1765, Halifax possède un orgue d'origine espagnole qui avait été saisi sur un bateau en destination de l'Amérique du Sud. Encore là, il ne s'agissait certainement pas d'un instrument vraiment important puisque, en 1784, on le remplaçait, et son buffet servit à ranger des instruments de musique.

Le Canada a connu, au cours des siècles derniers, plusieurs sources d'importation d'instruments, notamment la France et l'Angleterre. Et ce n'est qu'au milieu du siècle dernier que notre pays a vu naître ses facteurs d'orgues issus de familles canadiennes: Louis Mitchell, Napoléon Déry, Joseph Casavant et ses fils.

De tous les artisans de cette époque, le plus grand fut, sans aucun doute, Louis Mitchell.

D'abord, dans les ateliers du maître Samuel Warren, établi à Montréal depuis 1836, il apprend toutes les règles de l'art; ensuite, en 1861, il ouvre son propre atelier à Montréal, au coin des rues Saint-Antoine et Cimetière. C'est de cet endroit que sortiront plusieurs chefs-d'oeuvre de facture canadienne.

Ses débuts ne furent certainement pas faciles, puisque déjà à cette époque, il existait, à Montréal, plusieurs facteurs d'orgues: Warren, Auguste Fay, et Joseph Casavant de Saint-Hyacinthe.

En peu de temps, il a su faire la preuve de son habileté. Les commandes affluaient de tous côtés: Haut-Canada, Nouvelle-Angleterre, Québec.

En 1874, il ouvre, à même ses ateliers, un atelier de plomberie pour la fabrication des tuyaux de métal, entreprise hardie pour l'époque, vu le manque de main-d'oeuvre spécialisée et les matériaux difficiles à trouver.

On peut dire que les instruments de Louis Mitchell étaient construits d'une façon remarquable et d'une solidité à toute épreuve. Bien qu'aucune liste des instruments de Mitchell n'ait été établie, on peut évaluer à une cinquantaine les instruments sortis de ses ateliers.

Les caractéristiques principales de la facture du Maître sont très précises. Il s'inspire des traditions anglaises, étant naturellement influencé par Warren.

Chez tous les instruments que j'ai pu examiner, j'ai trouvé les mêmes données: la console en fenêtre, les registres disposés de chaque côté des claviers, à la verticale, le pédalier à l'horizontale, très court, un système mécanique de combinaisons fixes.

La disposition des plans sonore s'inspire des traditions anciennes: le récit expressif surplombe de très haut le grand-orgue, la pédale est divisée de chaque côté.

Le buffet enveloppe le tout d'une façon simple et gracieuse, presque tous les tuyaux de façade sont parlants.

Le mécanisme des claviers est précis et bruyant, probablement à cause de l'usure.

Les sonorités sont amples et limpides, d'une esthétique purement romantique, les rares anches sont d'une exquise beauté.

Actuellement, plusieurs de ces instruments sont disparus, seuls quelques-uns peuvent témoigner de l'habilité du facteur. Même s'ils ont dû souffrir de mauvais traitements, ils se dressent fièrement et ont l'air de défier les générations à venir.

Nous devons rendre hommage à ces témoins des générations passées et préserver ainsi de purs joyaux de l'artisanat canadien.


Qu'est-ce que le cornet?
par Antoine Bouchard

On sait qu'un son musical n'est jamais pur: le son fondamental, par lequel on identifie la hauteur de la note, s'accompagne toujours de sons secondaires, les harmoniques, dont la disposition, par rapport au son fondamental, est immuable. Mais, bien avant la découverte des harmoniques par le Père Mersenne, en 1636, les organiers avaient découvert qu'en superposant, sur une même touche, plusieurs tuyaux avec certains rapports de quinte, d'octave ou de tierce, on aboutissait à une synthèse sonore génératrice d'un timbre. C'est ainsi que sont nées, empiriquement, un certain nombre de synthèses qui ont donné à l'orgue sa physionomie propre.

Le cornet est l'une de ces synthèses. Il comprend, pour chaque note, cinq tuyaux dont l'étagement se fait ainsi:

1. son fondamental;
2. octave;
3. quinte de l'octave (douzième);
4. suroctave (quinzième);
5. tierce de la suroctave (dix-septième).


Cet étagement correspond d'ailleurs à celui des premiers harmoniques naturels.

C'est la tierce, plafond du cornet, qui lui donne sa spécificité et distingue le cornet des mixtures qui ne comprennent, elles, que des quintes et octaves.

Le cornet a une sonorité bien particulière se rapprochant de celle des jeux d'anche, mais avec quelque chose de plus chaud et plus fin. C'est le jeu rêvé pour chanter une mélodie au soprano, et c'est le rôle qu'on va lui attribuer en Espagne et en Allemagne. Mais en France, la tierce va prendre une telle importance qu'en plus de chanter au soprano, elle le fera au ténor, à la basse. Bien plus, avec les anches, elle va former un mélange typiquement français: le grand-jeu et le petit-jeu, qui feront naître chez Couperin et Grigny ces Dialogues tour à tour grandioses ou gais, truculents ou graves.

En France, les tuyaux du cornet sont larges et flûtés. La fondamentale est une flûte bouchée. Son octave est tantôt une flûte, tantôt un prestant, c'est-à-dire un jeu de la famille des principaux. Le son 3, quinte de l'octave, est appelé nasard 2 2/3' et c'est une flûte ouverte (sauf parfois dans le grave) de grosse taille. Le son 4, suroctave, peut être un principal, la doublette 2', ou une flûte qu'on appelle alors quarte de nazard. Le son 5, la tierce 1 3/5', élément essentiel du cornet, est toujours large.

Ces cinq rangs de tuyaux peuvent être disposés pour parler sur un même registre: c'est le cornet. S'ils sont disposés sur cinq registres différents, on parlera alors de jeu de tierce, ou, selon un usage récent, de cornet décomposable.

L'orgue français classique estime hautement cette synthèse flûtée couronnée par la tierce. Il comportera habituellement:

  1. un dessus de cornet au grand-orgue
    (On l'appelle dessus parce qu'il commence seulement au deuxième fa ou même, plus souvent, au troisième do);
  2. un jeu de tierce au même grand-orgue;
  3. un jeu de tierce au positif;
  4. un dessus de cornet au récit;
  5. un jeu de tierce à l'écho.
Cette disposition n'est pas invariable, mais le cadre de cet article ne nous permet pas d'en écrire plus.

Nous ne saurions cependant passer sous silence la grande tierce 3 1/5'. C'est à Paris, vers 1660, que cette grande tierce va donner naissance à une synthèse grave d'une beauté incroyable. Les éléments en seront constitués à partir d'un bourdon 16' auquel on ajoute flûte 8', gros nasard 5 1/3' (vers 1750), flûte 4', grosse tierce 3 1/5'. La France a conservé peu d'exemplaires, hélas, de cette grande tierce, mais nous avons le bonheur d'avoir chez-nous, un grande tierce magnifique au clavier de bombarde de chef-d'oeuvre qu'est l'orgue Beckerath de l'Oratoire Saint-Joseph, à Montréal.


Disques

C'est d'Angleterre, sous étiquette Oryx, que nous vient un disque d'orgue en tous points remarquable.

Il s'agit de deux Suites de Louis-Nicolas Clérambault, jouées par Kenneth Gilbert aux grandes orgues Beckerath de l'Oratoire Saint-Joseph. Si M. Gilbert a bien saisi le charme et la grâce de cette musique souvent apparentée au clavecin, il n'en a pas moins compris la grandeur lyrique de certaines pages, et c'est à un concert de noble musique que nous assistons. L'orgue, cet orgue unique, a été capté avec une perfection qu'on retrouve difficilement dans la nef de l'Oratoire. La pochette est splendide et les notes de l'interprète très instructives. Un disque indispensable.

Oryx 1737