Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 111 - Février 2008


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Ces quelques lignes viendront, je l'espère, adoucir les heures joyeuses consacrées au pelletage et au déneigement intensif ainsi qu'aux acrobaties urbaines que nous vaut ce bel hiver. En signe avant-coureur du printemps et pour sortir en douceur de l'hibernation, je vous offre la première partie d'un texte savoureux du facteur d'orgues Hellmuth Wolff, qui nous raconte, en puisant dans ses souvenirs, comment naissent certaines inventions.

Quelques activités musicales, des nouveautés discographiques et des suggestions de lecture complètent ce bulletin.

Au plaisir de vous voir bientôt.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Échos de nos activités

    Un public nombreux s'était donné rendez-vous aux Saints-Martyrs-Canadiens en cet après-midi ensoleillé du dimanche 18 novembre. Il a eu droit à un remarquable concert donné par Régis Rousseau, organiste de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus à Montréal. Musicien accompli, l'invité des Amis de l'orgue de Québec a débuté le concert avec une belle ampleur par la Fantaisie sur Komm, heiliger Geist et l'a poursuivi avec le solennel Kyrie de la messe Cunctipotens de Nicolas de Grigny qu'il a terminé de façon imposante. Le reste du programme ne manquait pas d'originalité : un office complet de Tournemire, à la fois austère, mystique, délicat et joliment nuancé, le Choeur des Pèlerins de l'opéra Tannhäuser de Wagner joué avec conviction et la grande sonate, combien lisztienne, de Julius Reubke, une oeuvre de virtuosité on ne peut plus romantique, préfigurant le grand orgue symphonique de la génération suivante.


Les années 1850 à Québec,
malheureuses méconnues de l'histoire musicale

par Jean-Claude Rivard

    Les recherches sur l'histoire de la vie musicale à Québec, pendant les années 1850, au cours desquelles diverses influences d'origine française, britannique et allemande ont profondément marqué l'évolution de notre vie culturelle, sont malheureusement trop peu connues de la plupart des interprètes et des mélomanes. C'est ce qu'a déploré la musicologue Irène Brisson, dans sa conférence du 3 février, présentée à la Salle Henri-Gagnon de l'Université Laval, sous les auspices des Amis de l'orgue de Québec, à l'occasion du 400e anniversaire de la Ville de Québec.

    Irène Brisson s'est servie de projections photographiques, d'enregistrements musicaux et de l'exposition de précieux documents tirés des Archives de l'Université Laval pour transporter un auditoire séduit de près d'une centaine de personnes « De Paris à Québec en 1850 ».

    Son propos s'est particulièrement attaché à la vie d'Antoine Dessane (1826-1873), pianiste, organiste, violoncelliste et compositeur qui a quitté la France en 1849 pour venir s'installer à Québec avec sa famille, afin de s'éloigner des troubles sociaux consécutifs à la révolution de 1848. En pleine terre inconnue, mais dont il adorait les paysages, la nature et la liberté, il est venu enseigner la musique, revaloriser la chanson folklorique et créer divers ensembles instrumentaux que l'on considère, aujourd'hui, comme les ancêtres de notre orchestre symphonique.

    Il y fut probablement un des maîtres d'Ernest Gagnon, lui-même à la tête de la dynastie des Gagnon, organistes d'une génération à l'autre, à Notre-Dame de Québec.

    Dans un exposé abondamment documenté, Irène Brisson a révélé que, dans une cité militaire britannique coupée de tout lien culturel avec la France depuis le Traité de Paris (1763), mais à la faveur de l'Acte de Québec (1774) garantissant aux francophones des droits culturels et linguistiques concrets, Dessane a apporté, dans ses bagages, une bouffée de la culture musicale française du temps, en plus d'un effluve des courants d'idées alors à la mode, en Europe.


Invention, quand tu nous tiens...
par Hellmuth Wolff

    Le facteur d'orgue d'origine suisse Hellmuth Wolff, qui a entre autres construit l'orgue positif du Palais Montcalm, a toujours été fasciné par la manière parfois surprenante dont naissent certaines inventions en matière de facture d'orgue. Il a bien voulu nous livrer à ce sujet quelques souvenirs et anecdotes dont nous vous proposons la première partie.

    Ma fascination envers les inventions a pour origine mes antécédents familiaux. La facture d'orgue a toujours été une mine d'or pour les inventeurs, mais mon père était dans un tout autre domaine lorsqu'il entra comme apprenti dans un atelier de rembourrage de Zurich. L'industrialisation avancée que connut la Suisse après la Première Guerre mondiale provoqua une hausse de la migration de la campagne vers les villes. Les appartements devenaient de plus en plus petits, ce que ne tardèrent pas à remarquer les rembourreurs, qui s'évertuaient à inventer et à faire breveter de nouveaux modèles de lits escamotables, qui trouvaient preneurs auprès d'une clientèle à la recherche d'espace supplémentaire. Ils n'étaient pas encore écrasés par une grande entreprise de lits escamotables, mais la concurrence féroce et les défis techniques auxquels ils n'étaient pas du tout préparés rendaient la vie difficile aux petits artisans. Cela donna à mon père l'occasion d'essayer de nouvelles façons de faire. Il inventa un nouveau genre de lit, que son patron breveta, si bien que mon père ne devint jamais riche.

    Cependant, mon père ne renonça jamais à bricoler d'autres inventions, mais il laissa le rembourrage et inventa par la suite un taille-crayons. Il fonctionnait avec une lame de rasoir qui n'avait pas besoin d'être aiguisée. Ce petit gadget, appelé Wölfli, fut distribué dans pratiquement toutes les écoles suisses et sauva des millions de crayons des autres taille-crayons voraces.

    En matière de facture d'orgue, les brevets ont été une des caractéristiques importantes du XIXe siècle. Comme dans toute autre industrie, le progrès était une obsession dans notre commerce et on mettait beaucoup d'efforts à surpasser la concurrence avec les tout derniers brevets qu'une compagnie utilisait pour ses instruments.

    Ces inventions n'étaient pas toujours dues aux facteurs d'orgue. Par exemple, bien avant le tournant du siècle, un médecin de Montréal, du nom de Salluste Duval, occupa ses heures de loisir du samedi à bricoler dans les ateliers de Casavant à Saint-Hyacinthe. Duval n'était pas seulement un médecin, mais il enseignait aussi l'ingénierie à l'École Polytechnique de Montréal et aida les frères Casavant à mettre au point leurs premières tractions électropneumatiques, par exemple à Notre-Dame-de-Lourdes (Verdun) ou, en 1892, à la cathédrale Notre-Dame d'Ottawa.

    Le Docteur Duval est l'inventeur du système de combinaisons ajustables de Casavant, qui fut utilisé durant plus de soixante ans. Ce système fit un retour dans les années 1970 avec Gerhard Brunzema, après quelques tentatives désastreuses faites par son prédécesseur Lawrence Phelps d'introduire des combinaisons électroniques.

    L'invention du système enregistreur de Duval utilise de petites étoiles en guise de mémoire mécanique pour les positions ouverte (on) ou fermée (off) de tous les jeux dans toutes les combinaisons. Pour moi, l'histoire de cette invention possède un curieux dénouement : sans savoir d'où venait l'idée, en 1960 j'avais utilisé le système des étoiles lorsque l'ingénieur Joseph von Glatter-Götz de la maison Rieger me fit construire une console avec les combinaisons d'après ses dessins. Certes, la console était en soi très ingénieuse, mais le système de combinaison était difficilement réalisable lorsque fut venu le temps de le construire. J'ai donc passé plusieurs mois à redessiner ce système de combinaison.

    Le dénouement de cette histoire survint plus tard, lorsque je travaillais en 1963 dans le nouveau département d'orgues mécaniques chez Casavant Frères, où l'on m'a demandé de concevoir un système de combinaisons mécaniques pour le premier orgue classique français et pour le premier orgue moderne à trois claviers et à traction mécanique de la compagnie. L'orgue était destiné à l'église paroissiale de Saint-Pascal de Kamouraska.

    Évidemment, pour développer le système enregistreur, je me suis fié à mon expérience chez Rieger mais, comme le système était entièrement mécanique, tout devait être élargi. Triplé, en fait, parce qu'étant directement relié au système mécanique des jeux, utilisant 30 mm de déplacement, tandis que Rieger et Casavant n'avaient besoin que de 10 mm pour actionner un jeu par contact électrique au bout de la barre des combinaisons.

    Un pur hasard voulut que monsieur von Glatter-Götz nous rendît visite pendant que nous étions en train de monter l'orgue de Saint-Pascal, et il entra dans une colère noire : imaginez, j'avais volé ses idées! Peu importe qu'il ait fait la même chose à Casavant! En fait, j'avais simplement rapporté sa version à la maison-mère, et nos collègues de Casavant utilisaient toujours le vieux système d'étoiles pour leurs consoles électriques.

    Je dois avouer que les systèmes de combinaison mécanique représentent les défis techniques les plus intéressants; cependant, ils ont fait leur temps et ont dû céder la place aux systèmes électroniques beaucoup plus compacts et moins chers!

    Traduction : Irène Brisson, avec l'aimable assistance de Benjamin Waterhouse et d'Hellmuth Wolff (À suivre)


Échos et nouvelles brèves

  • Depuis la fin d'octobre, François Grenier est organiste titulaire à Saint-Félix de Cap-Rouge. Il était auparavant organiste à Saint-Prosper (Beauce) puis à Notre-Dame-de-Foy. Prix d'orgue du Conservatoire (classes de Noëlla Genest et de Danny Belisle), il suit des cours actuellement à la Faculté de musique avec Richard Paré.
  • Claude Lemieux ne chôme pas et sera très impliqué dans le second Festival des Rivières, qui aura lieu les 24, 25, 26 et 27 avril aux Saules et à Duberger. Au programme : le Choeur des Aînés, dirigé par Chantal Masson-Bourque; Bach en voyage avec Chantal Masson-Bourque, Jean-Sébastien Bernier et Claude Lemieux; cantates baroques (Bach et Buxtehude), avec l'Atelier de musique baroque de l'Université Laval, dirigé par Richard Paré; Revecy le printans, avec Guy Ross et la Schola Cantorum dirigée par Claude Lemieux.


Nouveautés discographiques

  • Les frères Girard, Robert Patrick et Claude, qui perpétuent une longue tradition musicale familiale, ont enregistré un disque intitulé Mozart... permettez-nous, sur l'orgue à traction mécanique de l'église Sainte-Geneviève de Sainte-Foy. On sait que Mozart n'a pas écrit pour grand orgue, mais pour des horloges musicales (Fantaisie en fa mineur), ou simplement pour clavier (Petite gigue et fugue en sol mineur), ce que rend bien le petit instrument de douze jeux. Pour le reste, les deux frères ont mis l'accent sur des transcriptions et des arrangements signés Robert Patrick Girard : la Marche turque pour piano, des mélodies, de la musique de chambre. Deux morceaux d'envergure encadrent le tout : l'ouverture de la Flûte enchantée et le premier mouvement de la 40e symphonie en sol mineur. Le tout est bien léché, dans la foulée des transcriptions dont les musiciens baroques et classiques étaient friands. En ce qui concerne l'ouverture et la symphonie, l'orchestre de Mozart me semble cependant un peu à l'étroit sur l'orgue de Sainte-Geneviève. En duo ou en solo, les frères Girard nous font partager leur plaisir évident à mettre en valeur ces pages raffinées.

    Disque indépendant CRPG2007CD2, que l'on se procure à Québec chez Mélomag et chez Sillons, ainsi que via Internet :info@robertpgirard.com.

  • À ne pas manquer également : les trois disques de Pierre Grandmaison à l'orgue Casavant de la basilique Notre-Dame de Montréal, dont il est le titulaire depuis trente-cinq ans. Au programme : les douze grandes pièces de César Franck, interprétées avec ferveur et noblesse.

    ATMA, deux albums, ACD2 2573 et 2574


Lu pour vous

  • L'Orgue a publié en 2007 un numéro spécial très intéressant, consacré à La tradition musicale de la basilique Sainte-Clotilde de Paris. En 191 pages on découvre, sous la plume de plusieurs collaborateurs, l'histoire et les transformations de l'instrument qui inspira son premier titulaire, César Franck. Retrouvés en 1997, les précieux Mémoires de Théodore Dubois, qui fut organiste accompagnateur puis maître de chapelle durant le début du «règne» du Pater Seraphicus, permettent de relier la composition des Six pièces de Franck à l'achèvement en 1863 de l'orgue tant attendu. Les maîtres de chapelle, les successeurs de Franck et les organistes d'accompagnement sont passés en revue, ainsi que les hauts et les bas de leur carrière parfois contrecarrée par les autorités religieuses, comme ce fut le cas de Maurice Emmanuel (maître de chapelle de 1904 à 1907), arrivé en plein Motu proprio. Pour la petite histoire, notons au passage Antoine Reboulot et les Québécois Bernard Piché (parmi les suppléants de Tournemire) et Pierre-Michel Bédard, maître de chapelle et organiste d'accompagnement de 1989 à 1993.
  • Depuis 1913, il ne s'était écrit aucun ouvrage en français consacré à Buxtehude (1637-1707). En 2006, cette lacune a été comblée par la parution d'une importante monographie signée Gilles Cantagrel, qui arrivait à temps pour l'année du tricentenaire de la mort du grand organiste de Lübeck : 508 pages qui se laissent dévorer comme un roman. S'appuyant sur des témoignages de l'époque, l'auteur permet de bien cerner l'homme, sa carrière, ses oeuvres et de faire revivre la musique allemande de son temps. Si le répertoire d'orgue de Buxtehude a franchi la barrière du temps, sa musique de chambre et ses cantates restent encore à découvrir. Ce livre indispensable contribue à les sortir de l'ombre.

    Gilles Cantagrel, Dietrich Buxtehude. Paris, Fayard, 2006)


Mot de la fin

Puisqu'il a été question d'inventions dans ce bulletin, voici une belle phrase de Marcel Proust : « La musique est peut-être l'exemple unique de ce qu'aurait pu être — s'il n'y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées — la communication des âmes. » (La prisonnière).

Merci à Hellmuth Wolff, à Benjamin Waterhouse, à Jean-Claude Rivard, à mes informateurs et à Claude Beaudry, sans lesquels ce bulletin n'existerait pas.

Le prochain bulletin paraîtra en avril. Date de tombée : 15 mars.