Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 114 - Février 2009


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

C'est toujours avec plaisir que je vous présente ce bulletin qui nous permet de constater le dynamisme de la vie de l'orgue à Québec.

Nous vous proposons le troisième et dernier volet de l'article du facteur d'orgues Hellmuth Wolff, qui nous raconte comment certaines inventions inattendues ont contribué à faire évoluer notre instrument préféré.

Quelques nouvelles brèves et des suggestions originales de lecture complètent comme d'habitude ces quelques colonnes.

Au plaisir de vous rencontrer lors d'un de nos prochains concerts.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Échos de nos dernières activités

    Un récital d'orgue donné par Rachel Laurin n'est jamais banal : cette artiste passionnée et enthousiaste possède un vaste répertoire et le sert avec un immense plaisir. Il fallait la voir, le 16 novembre dernier, à l'orgue de l'église Saints-Martyrs-Canadiens, oser une abondance de contrastes de claviers dans un prélude de Buxtehude et, de la même façon, transformer le jubilatoire « ré majeur» de Bach en un véritable concerto de couleurs et d'échos. En dehors de cette incursion dans le domaine baroque, Rachel Laurin a noblement abordé Widor et Daveluy et a interprété plusieurs de ses compositions, dont deux extraits de sa généreuse Symphonie n° 1 et son Étude héroïque dont on se souviendra qu'elle fut spécialement composée pour le Concours d'orgue de Québec 2004. Rachel Laurin en a livré une interprétation hallucinante de virtuosité : une vraie tornade musicale! Le concert a pris fin avec une solide improvisation.


L'orgue a-t-il seulement un passé?
Compte rendu par Claude Beaudry

    C'est le titre d'une conférence présentée aux Amis de l'orgue de Québec, le 8 février 2009, en la salle Henri-Gagnon du Pavillon Casault de l'Université Laval, par le professeur Paul Cadrin, doyen de la Faculté de musique de l'Université Laval. Monsieur Cadrin a souligné, devant un auditoire d'une quarantaine de personnes, l'évolution de l'orgue depuis la période baroque jusqu'à nos jours. En effet, il a affirmé que l'orgue a été l'objet d'une évolution constante liée tant aux développements de la technologie qu'à l'évolution des goûts musicaux de la société. Par exemple, avant le XIXe siècle, l'orgue baroque était actionné uniquement par un système mécanique (soufflerie et traction) et l'accent était mis davantage sur les sons aigus que sur les jeux de fond; la notion d'expression n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui et les nuances s'exprimaient uniquement par des changements de plans sonores (changements de claviers, ajout ou retrait de registres).

    Avec l'arrivée du XIXe siècle, la technologie se développe concurremment avec l'évolution de la musique de concert : les instruments de l'orchestre se perfectionnent et se regroupent en de grandes formations symphoniques. Cela contribue à faire évoluer le goût des auditoires et incite les facteurs d'orgue à concevoir, sur le modèle de l'orchestre, des orgues de plus en plus grands et puissants, dotés de nouvelles sonorités, comportant une palette sonore plus étendue, moins de sons aigus et plus de jeux de fond. De plus, ces instruments sont maintenant dotés d'un nouveau dispositif appelé « boîte d'expression » qui, en enfermant les tuyaux dans une chambre dotée de volets mobiles contrôlés par une pédale, permet à l'organiste de faire des nuances à l'infini ! L'augmentation du nombre de jeux provoque aussi plus de résistance aux claviers et rend ces instruments plus difficiles à jouer. C'est pourquoi les facteurs – dont le plus réputé est le français Aristide Cavaillé-Coll – vont mettre au point un mécanisme pour alléger le toucher des claviers (machine Barker). Ce dispositif permet aux organistes de présenter plus aisément des oeuvres de plus en plus grandioses, à l'image du répertoire symphonique, à l'église mais aussi dans les salles de concert maintenant dotées pour la plupart, en Europe et en Amérique, de ces nouvelles grandes orgues.

    Au début du XXe siècle, l'arrivée de l'électricité permet la construction d'immenses instruments dotés de toutes les commodités, facilitant l'interprétation d'oeuvres de plus en plus complexes, tant à l'église qu'à la scène – et même en plein air ! – où on présente, entre autres, des transcriptions d'oeuvres orchestrales et de la musique de théâtre. On assiste égalementau développement de l'improvisation à l'orgue, plusieurs organistes devenant des maîtres en ce domaine.

    Au cours du XXe siècle, la redécouverte des répertoires anciens des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles par les musicologues provoque un retour au passé, que l'on reconstitue en faisant revivre l'orgue baroque à traction mécanique, dans le but de reproduire le plus fidèlement possible cette musique. Parallèlement, au milieu du XXe siècle, apparaît un tout nouveau type d'instrument faisant appel d'abord uniquement à l'électronique, avec plus ou moins de succès puis, tout récemment, à la synthèse numérique, qui permet de reproduire numériquement et fidèlement les sons de n'importe lequel orgue dans le monde. Devant cet éventail de possibilités, monsieur Cadrin affirme qu'il n'est pas possible de prévoir, actuellement, quel sera l'avenir de l'orgue tel qu'on le connaît présentement.

    Cette présentation, illustrée d'exemples sonores, a soulevé beaucoup d'intérêt et suscité de nombreuses questions et de commentaires de la part de l'auditoire.


Invention, quand tu nous tiens (fin)
par Hellmuth Wolff

    Nous vous présentons le troisième volet de l'article du facteur d'orgues Hellmuth Wolff, consacré à la manière parfois étonnante dont naissent certaines inventions. Les deux premiers volets ont été publiés dans les bulletins n° 111 (février 2008) et 112 (avril 2008).

    Une autre particularité que l'on trouve dans l'article de Kimberly Marshall est l'affaire des anti-secousses commandées par les organistes. Il est plutôt rare que les organistes parlent ainsi de détails techniques, mais de toute façon, je réclame la paternité de ce type d'anti-secousses (contrôlables à la console). Un tel dispositif a été employé pour la première fois en 1974 sur notre orgue de Saint-Jean-l'Evangéliste de New York. Les sommiers étant divisés en sections pour les basses et pour les dessus, chacun ayant son porte-vent, le vent était trop stable pour nécessiter des anti-secousses! Par contre, lorsqu'on bloquait les anti-secousses, on obtenait le bénéfice du tremblant du Positif affectant l'orgue entier! L'idée des anti-secousses commandées à la console a cependant fait son chemin avec d'autres instruments et d'autres facteurs d'orgue, mais j'admets que je ne sais pas depuis quand les dispositifs de blocage des anti-secousses figurent dans le catalogue de l'Organ Supply Corporation; car, par définition, les anti-secousses, annulent les tremblants.

    Quelqu'un de l'atelier Fisk, probablement Charles Fisk lui-même, a appliqué au vent de l'orgue le principe des amortisseurs de l'industrie automobile, en rendant les anti-secousses étanches et en laissant une petite ouverture régulariser le débit d'air de l'intérieur de l'anti-secousse vers l'extérieur.

    Le même principe est aussi utilisé pour la mécanique compensée : plutôt que de mettre du poids sur les barres d'équerres ou de bascules, des amortisseurs hydrauliques ou pneumatiques peuvent les empêcher de sauter, lorsqu'il vous arrive de jouer un cluster. Très tôt. John Brombaugh et Charles Fisk ont raffiné la mécanique compensée, en faisant flotter simultanément les claviers et les accouplements, au moment où les mécaniques suspendues avaient un besoin criant de système auto-régulateur. Même dans des conditions climatiques plus stables comme il y en a en Europe, la mécanique traditionnelle peut faire bouger la course de la touche de 6 mm en hiver à 12-15 mm en été!

    Les claviers flottants ne sont quand même pas très commodes — l'orgue de la Salle Redpath de l'université McGill en est un exemple — ce qui nous a donné l'idée d'utiliser un levier flottant entre les claviers et le sommier. Lorsque la vergette est accrochée au milieu du clavier, la course est très petite, mais ledit levier peut l'augmenter, disons de 5 à 7 mm. S'il est monté sur une barre flottante, il ajuste la mécanique de sorte que les touches font la même course, en été comme en hiver.

    Ces quelques développements sont intéressants et j'y ai participé activement dans bien des cas. Bien sûr, de nos jours, la plupart des inventions sont destinées à améliorer les méthodes de production : on invente rarement de nouvelles patentes révolutionnaires. À titre d'exemple d'une amélioration de production : j'ai vu la maison Rieger1 utiliser « ma » méthode pour fabriquer les sommiers. Selon cette manière, on n'a pas besoin d'affleurer les barrages au rabot, puisqu'on les rentre sans colle dans les rainures du cadre. En collant d'abord une des tables du sommier, les barrages s'affleurent automatiquement par la pression des serres, ou encore, dans notre cas, par la presse à vacuum.

    Une autre invention a été trouvée par nécessité alors que j'étais pris dans un petit bled des Ardennes belges : j'étais en train d'installer un orgue pour mon ancien patron d'Amsterdam. Les gars de l'atelier ne fraisaient pas suffisamment les trous pour les tuyaux de façade. Comme je ne pouvais pas trouver de cône, ni de feu pour brûler les fraisages, je me fabriquais un cône en chêne, le mettais dans la perceuse et, en tournant longtemps, le cône commençait par brûler et agrandir les fraisages. Quelques années plus tard, en rendant visite à mes anciens collègues de chez Rieger, je les vis utiliser encore une fois une de « mes » idées, sauf qu'ils utilisaient une meule conique pour fraiser les trous des chapes. C'est beaucoup plus pratique qu'un cône en bois, qu'on doit refaçonner souvent en ne fraisant qu'un seul trou!

    Dire qu'il y a rarement du nouveau sous le soleil est un cliché. D'autre part, il est surprenant de réaliser combien de bonnes idées se font souvent oublier pour réapparaître quelques siècles plus tard, et cela arrive dans tous les domaines, bien sûr. Par exemple, dans la facture d'orgue, placer la laye sur le chant plutôt qu'en dessous du sommier d'un positif n'est pas une idée des années soixante — ce n'est qu'une de ces idées qui a resurgi dans la maison Rieger - mais elle était connue en France au XVIIIe siècle et, bien avant cela, d'Esaias Compenius (1560-1617).

    Plusieurs idées généralement attribuées à Cavaillé-Coll ont été inventées un siècle plus tôt par Jordi Bosch, en Espagne. Par exemple, Bosch utilisa des doubles layes en 1765, à l'église Santo Domingo de Palma de Mallorca et plus tard au Palais Royal de Madrid. Pour permettre aux tuyaux de « parler fort » dans son Opus Magnum à Séville, il utilisait même trois soupapes au Grand-Orgue. Jordi Bosch inventa également les flûtes harmoniques, utilisa des lames d'expression, des entailles harmoniques dans les tuyaux en plus d'une mécanique à vilebrequin pour les soufflets. Cette dernière fonctionne toujours parfaitement et silencieusement au palais royal de Madrid. De plus, il fabriqua vraisemblablement les premiers soufflets à plis parallèles pour la cathédrale de Séville, qui était alors le plus grand bâtiment d'Europe, et qui fut malheureusement détruite en 1888 par un tremblement de terre2.

    On pourrait facilement écrire tout un livre au sujet des inventions, mais les facteurs d'orgues sont trop occupés pour des telles choses. Avec cet article, j'espère avoir donné des idées aux étudiants en quête de matière pour une dissertation.


    Notes

    1 Rieger a toujours été une compagnie inventive, surtout sous le régime de Joseph von Glatter-Götz, au point qu'on quittait parfois des bonnes méthodes, sous prétexte qu'on les a utilisées assez longtemps, pour les remplacer par de nouvelles, non éprouvées...

    2J'aimerais vous référer à un article fascinant sur Jordi Bosch, paru dans l'Annuaire 1993 de l'ISO, que j'avais l'honneur d'éditer. Cet article de Gerhard Grenzing se trouve par ailleurs sur le site web de M. Grenzing : http://www.grenzing.com/pdf/Jordi Bosch ISO.pdf

    Traduction : Hellmuth Wolff et Irène Brisson, avec l'aimable assistance de Benjamin Waterhouse.

    Les illustrations relatives à cet article seront mises en ligne prochainement sur le site web des Amis de l'orgue (http://www.amisorguequebec.org). En attendant, on peut consulter le site http://www.orgelwolff.com


Introyable mais vrai!


    Le Livre d'orgue de Montréal, le plus volumineux manuscrit de musique d'orgue française de l'époque de Louis XIV à nous être parvenu, découvert par Elizabeth Gallat-Morin, est maintenant disponible en ligne, gratuitement, sur le portail de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) :

    http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/livreorgue

    Et ce n'est pas tout. On peut écouter presque toutes les pièces interprétées par Kenneth Gilbert! Qui dit mieux?


Lu et écouté pour vous


    La prière de l'orgue de Nicole Morelle (Éditions Arsis) est un curieux petit ouvrage de 121 pages, rédigé en 2007 par une romancière et biologiste, qui est également une organiste qui a étudié avec André Marchai et Maurice Duruflé. Ce livre qu'elle a écrit à l'âge de 75 ans et dans lequel elle a mis beaucoup d'âme, montre sa dévotion envers le roi des instruments et comprend huit chapitres ayant pour propos, nous apprend la couverture du livre, de révéler au lecteur les mystères de l'instrument. Pris en quelque sorte par la main par l'auteure, le lecteur pénètre dans une église, s'imprègne de l'atmosphère sonore qui y règne et se fait initier sommairement, en quatre chapitres, à l'évolution musicale de l'instrument (p. 35 à 71). De ce résumé historique, je retiens essentiellement les quelques pages consacrées à Maurice Duruflé, dont Nicole Morelle fut la dernière élève. Trois chapitres constituent, selon moi, les points forts de ce livre : celui consacré à la place occupée par l'orgue dans la littérature principalement française (p. 13 à 33), celui qui traite de la transmission du savoir — transmission plus spirituelle que technique — d'un vieil organiste à un jeune disciple (p. 73 à 94) et la conclusion, qui insiste sur la « mission mystique de l'organiste liturgique » (p. 95-107). Environ 18 euros.

    Titulaire de l'orgue historique (XVIIe siècle) de Baugé (ville située à 40 kilo-mètres d'Angers), Nicole Morelle, qui compte plusieurs disques à son actif, a inséré dans son livre un enregistrement réalisé aux grandes orgues Cavaillé-Coll de la cathédrale d'Angers. On écoutera avec plaisir une Marche épiscopale improvisée de Vierne, reconstituée par Maurice Duruflé, la Pièce de Franck, le Banquet céleste de Messiaen et une solide improvisation de l'organiste. Ces oeuvres ont été choisies par Nicole Morelle pour montrer l'influence de Cavaillé-Coll sur les organistes français et comme répertoire « en harmonie avec la liturgie de la messe ».


    Une nouvelle revue trimestrielle consacrée à l'orgue est née à Lyon en juin dernier. Elle s'appelle... Orgues nouvelles. Après un numéro spécial de lancement (n° 0), le premier numéro, que l'on peut consulter sur Internet (http://orgues-nouvelles.weebly.com/numeacutero-de-preacutesentation.html) présente l'orgue de Saint-Maximin et un itinéraire des orgues de la célèbre route méridionale « Nationale 7 ». Le numéro d'octobre souligne le 150e anniversaire de la mort d'Alexandre Boëly. Quant au n° 3, que j'ai en main, il nous fait découvrir l'Alsace de l'orgue (facteurs d'orgue, enseignement, interprètes), ainsi que des dossiers sur l'orgue en Europe, sur des organistes compositeurs (Jean-Pierre Leguay) et des rubriques diversifiées.

    Ce n'est pas tout : chaque exemplaire de la revue comprend un « cahier de musiques » comprenant des partitions d'orgue, et un CD mixte à écouter, à regarder, à lire (plusieurs dossiers) et à télécharger. En rédigeant ces quelques lignes, je me régale en écoutant la dernière fugue de l'Art de la fugue de Bach, telle que complétée par Boëly en 1833, et interprétée par Georges Guillard (qui est également le directeur de rédaction de la revue) sur l'orgue Kern de Notre-Dame des Blancs-Manteaux (Paris). Richement illustrée, cette revue attrayante a l'avantage de ne pas enfermer l'orgue dans une tour d'ivoire : elle l'intègre à tout un milieu musical, comme en atteste le CD qui comprend également des oeuvres pour différents instruments. Orgues nouvelles est disponible par abonnement à un prix très raisonnable (66 euros par année pour l'étranger) à partir du site web (http://orgues-nouvelles.weebly.com/). Souhaitons-lui longue vie!


Mot de la fin

Merci à Hellmuth Wolff et à Claude Beaudry pour leurs articles, et à mes informateurs pour les précieux renseignements qui alimentent ces colonnes.

Le prochain Bulletin paraîtra en avril et comprendra notamment les concerts du printemps et de l'été.