Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 13 - Février 1971


Dans ce bulletin:


L'orgue Warren de l'église Saint-Joseph de Deschambault
par Marie-Andrée Paré

L'église de la paroisse Saint-Joseph de Deschambault fit l'acquisition d'un orgue en 1892. Il venait remplacer un harmonium allemand Schiedmayer utilisé pendant une vingtaine d'années. Alexis Dufresne fit des démarches auprès des marguillers et du curé afin que l'église soit dotée d'un instrument de la maison Warren. Les pourparlers furent entrepris avec cette maison de Toronto. Un contrat fut signé le 19 mai 1892 entre Ulrich Rousseau, prêtre et curé et Chasto Abrey pour S.R. Warren & Son, Organ Builders, 39 McMurrich Street, Toronto, Ont. (Texte en français conservé dans les archives paroissiales).

Le devis, approuvé et exécuté, se lit comme suit:

Grand-orgue
Récit
Montre8'
1Cor Principal8'
Dulciana8'
2Salicional8'
3Clarabella8'
2Voix céleste8'
3Bourdon (basse)8'
3Bourdon (dessus)8'
Flûte harmonique4'
3Bourdon (basse)8'
Prestant4'
Flûte traverse (harmonique)4'
Doublette2'
Hautbois-Basson8'
Mixture (Cornet)III


Trompette8'







Pédale

1Sous Basse16'


4Bourdon16'


1 métal et bois
2 46 notes
3 Bourdon (basse) en bois
4 bois

Traction mécanique
Claviers manuels: 58 notes
Pédalier: 27 notes
Accouplement: REC/GO, REC/GO 16, GO/PED, REC/PED
Pédales de combinaisons: 3
Signal du soufflet

L'orgue fut installé définitivement en 1893 dans la tribune supérieure sud dans un espace très restreint, ce qui explique la forme inusitée de certains tuyaux de la Sous Basse (extrémité supérieure recourbée). L'instrument fut déplacé à l'arrière de la tribune supérieure douze ans plus tard. Le buffet de l'orgue est en bois de châtaignier. Le pédalier est droit et non rayonnant comme celui des orgues de fabrication plus récente.

À l'automne 1966, l'orgue a été restauré par Karl Wilhelm de St-Hyacinthe. Cette restauration respecte le caractère historique de l'instrument: traction mécanique et authenticité des timbres. Le jeu de trompette vendu quelques années auparavant a été remplacé. Soulignons à ce sujet l'heureuse influence de l'abbé Antoine Bouchard, la vigilance et la tenacité de l'antiquaire Du Sault et de l'organiste de la paroisse. La subvention accordée par le Service des monuments historiques a permis l'exécution des travaux.

La paroisse de Deschambault peut être fière de l'instrument qu'elle possède. Ses timbres sont beaux, en particulier celui de la montre, et sa mécanique rafraîchie satisfait les connaisseurs. Nous souhaitons que cette restauration ne soit pas un cas unique mais l'amorce d'un mouvement qui atteindra tous les instruments historiques négligés.


Nouvelles
  • Hélène Dugal, organiste de Montréal et élève de Bernard Lagacé, s'est classée première avec un deuxième prix lors du Concours de Genève 1970.
  • Bernard Lagacé, professeur d'orgue au Conservatoire de musique de Montréal, fera partie du jury lors du festival international d'orgue de St-Albans (Angleterre) en 1971.
  • Les Amis de l'orgue de Québec, section des Jeunes, ont inauguré leurs activités le 19 décembre dernier avec le récital de Louise Fortin à l'orgue Ott de l'École de musique de l'Université Laval.


Les mixtures
par Antoine Bouchard

Mixture. Ce mot ne vous a-t-il jamais intrigué? S'agit-il d'un mélange de jeux ou plutôt d'un jeu soliste? Ni l'un, ni l'autre. La mixture entre dans un mélange de jeux. Composée de tuyaux aigus donnant une quinte ou une octave par rapport à la fondamentale, elle «chapeaute» les jeux de principaux (montre, prestant, doublette) pour donner le plein-jeu, ce timbre caractéristique à l'orgue. Elle revêt donc une importance capitale, puisque c'est surtout grâce à elle que l'orgue sera ou ne sera pas le roi des instruments.

Les mixtures sont dites simples lorsqu'elles comportent un seul tuyau par note. De ce type sont les diverses quintes 5 1/3', 2 2/3', 1 1/3', 2/3' et les octaves 1', 1/2', ou 1/4'.

Les mixtures composées comportent, elles, plusieurs tuyaux par note et s'appellent fourniture ou cymbale. Si l'on prend, comme illustration, la fourniture III de l'orgue Ott de l'École de musique de l'Université Laval, le premier do comporte trois tuyaux, le plus grave étant une quinte 1 1/3', le second une octave 1', le troisième une quinte 2/3'. Comme à chaque octave, les tuyaux rapetissent de moitié, normalement, le do2 comporterait les mesures suivantes 2/3', 1/2, et 1/3', le do3 1/3', 1/4', et 1/6' et, le do4 des toyaux de 1/6', 1/8', et 1/12'.

Or, il n'est pas possible de faire parler esthétiquement des tuyaux si petits. Il faut donc faire des reprises, c'est-à-dire qu'à partir de certaines notes, on revient à des tuyaux plus graves, ce qui explique l'aspect des tuyaux d'une fourniture, qui n'est pas une ligne continue mais une ligne brisée en trois ou quatre endroits, selon qu'il y a trois ou quatre reprises (voir graphique). La fourniture de l'orgue cité plus haut se compose donc comme suit:

Le graphique indique la longueur des tuyaux: des tuyaux plus longs donnent des sons plus graves; en diminuant de volume, ils donnent des sons plus aigus.

do 1la 1sol 3 do 4
2/3'1'1 1/3'2'
1'1 1/3'2'2 2/3'
1 1/3'2'2 2/3'4'

Il est à noter, à propos de ce tableau, que, si les mensurations du do 1 sont réelles, les mensurations données pour les reprises sont établies en fonction de la longueur réelle qu'auraient les tuyaux du do 1 si on avait procédé sans reprises.

Quand on parle de plein-jeu, il ne faut pas penser au tutti de l'orgue, car ce mélange de tous les jeux de l'orgue était inconnu des anciens. Il ne faut pas confondre non plus plein-jeu et grand-jeu. Le grand-jeu désigne la réunion des éléments flûtés et des jeux d'anches au clavier du grand-orgue; le petit-jeu en est l'équivalent, mais au positif.

Le plein-jeu est la base de la compostion d'un orgue bien fait et c'est lui qui apporte à l'orgue son timbre particulier. Il en fut d'ailleurs ainsi dès l'origine de l'orgue. Le plein-jeu est essentiel à l'orgue et jamais il ne manque. L'orgue Cavaillé-Coll de la période romantique a toujours conservé le plein-jeu au grand-orgue.

L'orgue classique en Italie ignore les jeux bouchés; en France, la tierce occupe une place de choix, on a même parfois un cornet sur chaque clavier; l'Allemagne cultive avec soin les nombreux jeux de 8 pieds mais délaisse un peu les anches tellement vivantes chez les Français et qui pointent sur toutes les faces des buffets en Espagne (trompettes en chamade).

Mais les instruments de tous les pays ont un point commun qui ne souffre aucune exception: le plein-jeu. Il n'est certes pas identique dans toutes les pays et le nom peut changer: organo pleno, plenum, ripieno; mais il s'agit toujours du plein-jeu.

En Italie, par exemple, chaque mixture est indépendante et appelée par un registre: l'ensemble s'appelle ripieno.

On ne se lasse jamais d'un plein-jeu réussi. La musique polyphonique, pensons à celle de Bach et de Buxtehude, retrouve une saveur exceptionnelle, jouée sur un beau plein-jeu. Je pense ici au plein-jeu que l'on retrouve sur les orgues réalisées par nos facteurs québécois depuis une dizaine d'années; on y trouve vraiment la preuve que le plein-jeu est ce qu'il y a de plus harmonieux dans l'orgue, selon l'expression de Dom Bédos de Celles dans «l'Art du facteur d'orgues».


Disques

La maison britannique Oryx a réalisé deux disques sur l'orgue Beckarath, de l'Oratoire Saint-Joseph de Montréal, avec le concours du titulaire de l'instrument, Raymond Daveluy, et d'un autre excellent organiste montréalais, Kenneth Gilbert.

Dans leurs annotations, Gilbert et Daveluy signalent l'analogie entre les caractéristiques du grand orgue baroque de l'Oratoire et les instruments de l'époque de Clérambault et de Corrette (première moitié du 18e siècle), et tous deux utilisent des registrations en conséquence.

  • Gaspard Corrette: Messe du VIIIe ton
  • Raymond Daveluy
    Oryx 1736

  • Louis-Nicolas Clérambault: Livre d'orgue
  • Kenneth Gilbert
    Oryx 1737

De la même maison Oryx, signalons aussi les disques de l'intégrale de l'oeuvre d'orgue de J.S. Bach, réalisés à l'orgue Metzler, de la Grossmünster de Zurich, par Lionel Rogg:

  • Volume 6: Six chorals Schübler
  • Oryx 1006

  • Volume 16: Partitas en do mineur, en fa mineur, et en sol mineur
  • Oryx 1016