Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 14 - Mars 1971


Dans ce bulletin:


L'orgue Mitchell de Saint-André de Kamouraska
par Jacques Boucher

Les archives de la paroisse Saint-André de Kamouraska nous apprennent peu de choses concernant l'achat de l'orgue de l'église. Quelques citations nous disent que le 6 juillet 1973, l'assemblée des marguillers approuve un emprunt de 1 000$ (mille dollars) qui permettra de payer l'orgue en argent comptant, condition pour profiter d'un rabais consenti par le facteur.

L'Archevêque de Québec, Mgr. Elzéar-Alexandre Taschereau approuve la résolution d'emprunt le 31 janvier 1874. Le 22 février suivant, le conseil de fabrique autorise le curé, l'abbé Louis-Philippe Hallé, à enlever quelques bancs au centre du jubé pour y placer l'orgue.

Louis Mitchell, le facteur d'orgues à qui la fabrique a commandé l'orgue, est un canadien-français malgé son nom à consonnance anglaise. Tout comme Joseph Casavant, père de Samuel et de Claver, fondateurs de la maison Casavant Frères en 1879, Mitchell est un ancien élève du curé Ducharme au Séminaire de Sainte-Thérèse. Vers 1855, il entre en apprentissage chez Warren, il en sort en 1860 avec tout le savoir et l'expérience de son patron.

En 1864, s'offre à Mitchell l'occasion de déployer tout son talent: il s'agit de la réfection de l'orgue Elliott de quatorze jeux de la cathédrale de Québec. Mitchell en fait un orgue de trente-deux jeux. À l'inauguration, c'est un triomphe.

C'est donc un Mitchell en pleine possession de ses moyens qui signe le contrat de l'orgue de Saint-André en 1874.

L'orgue, à traction mécanique, comprend un clavier de 54 notes et un pédalier «droit» de 26 notes. En voici la composition sonore:

Grand-orgue
Pédale
Principal8'
Bourdon16'
Bourdon8'


Dulciane8'


1Prestant4'


1Flûte harmonique4'


Doublette2'


Trompette8'


1 divisé

Traction mécanique
Accouplement: MAN/PED
Arrêt des pédales

La pédale d'expression est située plus près du clavier que du pédalier ce qui rend son usage pour le moins inconfortable. La console est «en fenêtre», c'est-à-dire que les claviers sont situés dans la base de l'orgue, l'organiste y a accès en ouvrant deux panneaux.

La bénédiction de l'orgue eut lieu le 15 juillet 1874 et fut présidée par le curé de Sainte-Marguerite, cousin du curé de la paroisse. Un fait à signaler: les cloches furent bénites le même jour que l'orgue car on avait fait coïncider l'achat de l'orgue avec celui des cloches. Aucun événement musical ne souligne cette bénédiction. Il semble que ce soit l'organiste de la paroisse qui inaugura l'orgue en jouant aux différents offices de ce dimanche. Un détail qui intéressera les organistes: l'organiste d'alors jouissait d'un traitement de 40$ par année.

L'état actuel de la mécanique et le manque de justesse des tuyaux nous empêchent d'apprécier, à leur juste valeur, les réelles qualités sonores du bourdon et de la flûte harmonique. Malgré tout, les principaux sonnent bien et sont d'un bel équilibre. Le jeu de trompette impressionne par son éloquence et son caractère assez exceptionnel.

Une sérieure restauration s'impose, d'abord pour rendre justice au facteur, ensuite pour sauver et conserver un des rares instruments encore existants du grand facteur d'orgues que fut Louis Mitchell.


Nouvelles
  • Section des jeunes - Les Amis de l'orgue de Québec
  • Lors d'une assemblée générale tenue le 7 janvier dernier, les membres de la «section des jeunes» des Amis de l'orgue de Québec, après rapport du comité provisoire, ont décidé d'élire un coordonnateur et trois conseillers représentatifs des deux principales écoles d'orgue de Québec, soit le Conservatoire de musique et l'École de musique de l'Université Laval.

    Furent élus:

    Claude Beaudry, coordonnateur
    Pierre Bouchard, conseiller
    Richard Gagné, conseiller
    Serge Laliberté, conseiller

    Ce nouveau mouvement, qui fait partie intégrante des Amis de l'orgue de Québec, se propose d'exercer ses activités au niveau des jeunes organistes et des jeunes amateurs de musique d'orgue.

    Il y a, en effet, dans la région de Québec, un bon nombre de jeunes étudiants qui, fascinés par la richesse et de la beauté de l'orgue et de son répertoire, font du bon travail en vue de maîtriser cet instrument.

    Ce mouvement se propose:

    • de favoriser les échanges avec d'autres villes;
    • de sensibiliser les amateurs d'orgue à l'esthétique de la facture classique.

    Nous offrons nos félicitations aux nouveaux dirigeants de ce mouvement et nous leur souhaitons beaucoup de succès dans leurs activités qui s'annoncent très prometteuses.


Les anches
par Normand Picard

Après avoir parlé des cornets (synthèse de flûtes) et des pleins-jeux (synthèse de principaux), il nous reste à vous présenter les jeux d'anches.

Le tuyau à anche est très différent du tuyau à bouche dont se sert pour composer le cornet et le plein-jeu.

Dans le tuyau à anche, il y a trois parties essentielles:

1. L'anche proprement dite, pièce de métal semi-circulaire vidée à l'intérieur en forme de rigole. Le son est produit par la vibration de l'air, modifiée par une languette de cuivre battant contre la partie plane de l'anche. La languette et l'anche sont encastrées dans la partie inférieure d'un noyau de métal qui s'emboîte dans le pied du tuyau.

2. Le pavillon de résonnance, conique ou cylindrique, qui surmonte ce noyau de métal. Contrairement au tuyau à bouche, la longueur du pavillon n'affecte pas la hauteur des sons. Le pavillon a pour rôle de modeler et d'amplifier le son.

3. La rasette, petite tige de métal qui vient glisser sur la languette et permet d'accorder le tuyau. La hauteur du son est ici déterminée par la longueur donnée à la partie battante de la languette.

Quels noms portent ces jeux d'anches? Ils sont des plus variés. Nous ne mentionnerons que les plus caractéristiques.

  1. Au grand-orgue, on trouve bombarde 16' - trompette 8' - clairon 4' dont les pavillons de résonnance sont coniques et de longueur réelle. Dans certains pays, notamment en Espagne, on en dispose les tuyaux en chamade, en les plaçant horizontalement à l'extérieur du buffet. La trompette est «le principal» des jeux d'anches et elle a ordinairement un caractère incisif et brillant si elle est bien construite.
  2. Au positif, on trouve le cromorne dont les tuyaux cylindriques sont de demi-longueur environ. Les tuyaux cylindriques courts du cromorne émettent un son caractéristique, riche en harmoniques. On dit qu'il «cruche bien», ce qui veut dire que la languette râpe un peu sur l'anche et que le tuyau fait bien «son bourdon», c'est-à-dire qu'il n'a pas besoin d'être rendu moins maigre par l'adjonction d'un jeu de fonds. Selon Dom Bédos, tous les jeux d'anches doivent faire aussi leur bourdon.
  3. Au récit, on retrouve les jeux de bombarde, trompette, clairon et, à partir de la fin du XVIIIe siècle, le hautbois dont le pavillon conique est plus étroit que celui de la trompette et un peu plus évasé à l'extrémité. Le hautbois est un jeu de solo. Les basses du hautbois français sont des tuyaux construits comme ceux d'une petite trompette. De ce type est le schalmei appelé parfois, en français, chalumeau, dont le pavillon est de demi-longueur.
  4. À la pédale, on a les jeux de bombarde, trompette, clairon, qui ne sont pas identiques à ceux des claviers, s'ils sont construits par un bon facteur. Si le corps du pavillon de résonnance du jeu de 16' est rétréci pour tamiser la sonorité et si son calibre est plus petit, le jeu prend le nom de basson.
  5. Mentionnons maintenant la voix humaine que l'on trouve au grand orgue pendant la période classique de l'orgue français. Plus tard, elle trouvera place au récit. La voix humaine est un jeu dont les tuyaux cylindriques sont très courts (1/4 de la longueur ou moins).

    Avec des tuyaux plus courts et ouverts, on a la régale. La régale, le primogenitus des jeux d'anches, figure depuis fort longtemps dans de petits instruments dits «orgues de table». Ses anches qui n'ont pas - ou presque - de résonateurs, tiennent peu de place. La régale est le type des nombreux jeux d'anches à corps raccourci.

Les anches, plus que les autres jeux de l'orgue ont contribué à entretenir dans les esprits que l'orgue est une imitation de l'orchestre, à cause des noms que portent ces jeux. D'ailleurs, lorsqu'au 19e siècle, l'orgue va tendre à imiter l'orchestre, les anches vont prendre le pas sur les pleins-jeux. Ces anches de l'orgue symphonique diffèrent quant à la forme de l'anche, du pavillon, et aussi quant à la pression.

Cette question de pression reste encore discutée, il semble cependant, d'après les experts, que les classiques employaient des pressions moins fortes.

Le nom d'un jeu d'anches est une chose, mais autre chose est sa réalisation; c'est là qu'entre en jeu l'art très délicat du facteur d'orgues qui doit réaliser des anches qui ont du caractère à côté de principaux qui chantent bien et des flûtes au timbre clair. En France, on cherche un son éclatant à l'opposé des anches allemandes qui sont légèrement «bassonantes».

En Espagne, la trompette «en chamade» a beaucoup d'éclat mais sans lourdeur. Le cromorne français est aussi très caractéristique. Il faut entendre les anches de Clicquot à l'orgue de la cathédrale de Poitiers, ou encore celles d'Isnard à St-Maximin, pour savoir vraiment ce que sont les anches des orgues classiques françaises.

Au Québec, nos facteurs ont fait beaucoup de progrès en ce domaine. On a dépassé la réalisation des trompettes tonitruantes à forte pression d'air du début du siècle, ou des trompettes «bassonnantes» qui leur ont succédé. Les cromornes ne sont plus des clarinettes.

On a eu le courage de sortir le traité de Dom Bédos et de faire des recherches. Cependant il est permis de penser que la facture canadienne n'a pas encore donné tout ce qu'elle pourrait donner en ce domaine.

L'allemand Beckerath a réalisé, pour les grandes orgues de l'Oratoire Saint-Joseph, des anches d'une grande beauté. Elles servent tout aussi bien la musique française ancienne que la musique de Franck ou des autres romantiques.

Le jeu d'anches vient ajouter à l'orgue une couleur très opposée au traditionnel plein-jeu et donne à l'orgue son scintillement et sa clarté pour la polyphonie.

Le plein-jeu est essentiel à l'orgue, par contre, on s'habitue difficilement, surtout si la tierce manque aussi, à l'absence d'un jeu d'anches sur un orgue.


Disques

Collection «l'Encyclopédie de l'orgue»

ERATO, EDO 201 à 223, 23 disques parus à date. Cette entreprise collossale couvre quatre siècles de musique d'orgue.

  • Vol. 20: Cinquième symphonie de Widor et Toccate de Gigout
    Marie-Claire Alain à l'orgue de Saint-Étienne de Caen
  • Vol. 21: Musique d'orgue de Franz Liszt
  • Vol. 22 et 23: Deux messes de Couperin
    Marie-Claire Alain à l'orgue de Poitiers