Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 17 - Janvier 1972


Dans ce bulletin:


La musique d'église au Québec
par Antoine Bouchard

Plusieurs amis de l'orgue nous ont confié, verbalement ou par lettre, leur inquiétude, voire, leur désarroi devant l'état actuel de la musique sacrée dans nos églises.

C'est un sujet difficile, parce que bien des considérations doivent entrer en jeu pour évaluer cette situation. C'est aussi un sujet douloureux, puisqu'il s'agit d'une blessure à l'estime que nous portons à notre mère, l'Église. Et pourtant, il faut bien se résoudre à en parler.

Le malaise est né avec la réforme liturgique. Pourtant, l'esprit même de cette réforme était si pur que Pie XII a pu en parler comme d'un passage de l'Esprit. Pour des temps nouveaux, où la culture de la masse s'élève rapidement, il fallait une liturgie nouvelle qui permette à tout le peuple d'accéder à une participation intérieure plus grande, grâce, notamment, à une participation extérieure plus active et éclairée. L'introduction de la langue vulgaire pour les lectures et certains chants, jointe à un renouvellement de la prédication devaient naturellement enrichir la vie liturgique, conçue à la fois comme point de départ et sommet d'une vie chrétienne plus intense.

C'est dans cette perspective que la Constitution du Vatican II sur la liturgie a prôné la création d'un répertoire de chants populaires, en langue vulgaire, répertoire adapté à chaque mentalité.

Bien entendu, le grégorien devait demeurer le chant officiel de l'Église, et on devait continuer à le cultiver, avec d'ailleurs la polyphonie palestrinienne.

On reconnaissait explicitement l'apport de la musique instrumentale, notamment de l'orgue, tout en permettant des autres instruments dignes de l'Opus Dei.

L'application de ces règles devait se faire progressivement et les modalités en étaient confiées aux commissions nationales.

Ce processus, élaboré en concile, c'était la voix de l'Esprit. Aussi s'empressa-t-on, au Canada, de former une commission nationale composée de liturgistes et musiciens de qualité.

À l'instigation de ceux-ci naissent alors un certain nombre d'oeuvres qui, sans être géniales, sont honnêtes, même si elles souffrent d'être bâties sur une version française du Kyriale mesquine de proportion, pauvre au plan de la phonétique et du rythme. À Québec, Trois-Rivières, Mont-Laurier et Ottawa paraissent aussi des pièces du propre. Musique de bonne inspiration et de facture valable.

Mais en même temps que les musiciens travaillent, expérimentent, élaborent, certains liturgistes trouvent que la réforme piétine. Deux principes semblent dicter leur attitude: le latin doit disparaître; il faut que le peuple chante, qu'il chante tout. Si on n'a pas de texte officiel, qu'on chante quelque chose d'approchant, des psaumes par exemple... Ce fût l'heure de gloire de Gélineau.

À la Commission nationale, on a des réticences sur cette politique des textes «standard». Soit! La Commission sera dissoute. Alors, les décisions sont prises et promulguées: abolition de la grand'messe pour aboutir à une messe où l'on peut chanter à peu près ce que l'on veut. Puis, la Commission est remise sur pied...

Dans de telles circonstances, elle devient vite inopérante puisque les décisions importantes ont été prises, et, contre son assentiment. Je ne crois pas qu'elle se soit réunie depuis.

Devant un état de choses où il ne semblait plus possible de rien bâtir au niveau national, certains apôtres de la musique sacrée ont essayé de travailler au plan diocésain et local. Très tôt ils ont été submergés par une vague de compositions qui devenaient de plus en plus indécentes. Mêmes les grands séminaires, les noviciats et scolasticats n'échappaient pas à la corrosion véhiculée par des publications venues de l'étranger, des sessions peuplées d'étrangers, des disques et des shows venus de l'étranger. Nos musiciens, excédés, démissionnaient bientôt, tour à tour, des commission diocésaines.

Où en sommes-nous aujourd'hui? La notion même du sacré, s'opposant à profane, est battue en brèche (malgré les rappels de Paul VI): tout peut être sacralisé. L'idée d'art fonctionnel, orienté vers la prière, l'adoration, la réflexion, apparaît désuète avec celle d'assemblée vivante, de réunion fraternelle. Populaire, qui dans les textes s'opposait à hermétique, est devenu en rapport direct avec le palmarès du show business: ne faut-il pas ouvrir l'église à la masse? La notion d'art, qui sous-tendait celle d'offrande de quelque chose de digne, apparaît comme un relent de bourgeoisie, alors que l'église doit être celle des pauvres. Les pauvres, c'est connu, n'ont pas droit à l'art.

Ne soyons pas surpris que la musique d'église, qui doit conduire à la foi au Père, au Fils et à l'Esprit, apparaisse maintenant parfois comme un honteux racollage (le mot circule déjà) lorsque par l'analogie de ses rythmes et de son style, elle a l'odeur de la rue, voire du tripot. Que devient alors l'adoration en esprit et vérité?

Cette analyse ne s'applique qu'à un certain nombre de cas, malheureusement trop nombreux. Par contre, dans certaines paroisses, grâce à une équipe de liturgistes plus rassie, on a su conserver un équilibre heureux, suivant l'esprit et la lettre de la constitution conciliaire.

Il reste que, même dans ces cas, la situation est pénible parce que la création est à peu près paralysée. Il faudrait que les organisations locales puissent s'appuyer sur la pensée et le travail d'une équipe de créateurs valables.

Il faudrait, qu'au niveau des diocèses et de la commission nationale, on se décide à faire confiance à nos musiciens d'église, clercs et laïques. Jusque là, ceux-ci se sentent vraiment de top et n'osent protester que par un silence désabusé.

Il faudrait, en tout cas, que l'autorité compétente se donne l'aptitude à juger de l'évolution de réalisations comme la messe télévisée, le «Prions en église», pour ne pas parler de ces sessions de formation et de ces publications qui sont abandonnées au zèle de la libre entreprise.

L'orgue et les organistes? Ils sont livrés à la fantaisie des lieux et des personnes, jouant pleinement leur rôle à certains endroits, réduits ou presque au silence ailleurs, contraints à la musique de foire parfois, menacés de disparaître ou disparus. Et pourtant, l'orgue ne parle pas latin... Pourtant, la phalange de jeunes qui hantent nos concerts semblent le comprendre et l'aimer au moins autant que leurs aînés.

Saurons-nous bientôt répondre à la quête de mysticisme et de dépaysement de cette génération autrement que par la drogue ou l'astrologie? Ce n'est pas en transportant à l'église le tintamarre ou la lascivité, la salle de cours ou la tribune qu'on y arrivera.

L'église, pour nous chrétiens, est le lieu d'une présence, d'une présence ineffable et cachée. Ce qu'on y voit, ce qu'on y entend, ce qui s'y passe doit être en harmonie avec cette foi, autrement, c'est la qualité même de cette foi qui s'en va. Ce n'est pas en dix ou vingt ans qu'on va remplacer un répertoire qui est la décantation millénaire de l'expérience chrétienne.

Si l'église, lieu de rassemblement, n'est pas le lieu d'un ressourcement authentique, qui puise aux valeurs originales du christianisme, je me demande bien ce qu'on vient y faire. Bien sûr, la foi et la charité doivent trancender la liturgie pour inprégner toute l'activité, mais comment une liturgie qui se vide de ses sources peut-elle encore être le sel de la terre?

Loin de moi l'idée de mettre en doute la pureté d'intention de ceux, clercs et laïques, qui essayent avec les moyens du bord de rejoindre l'assemblée et veulent se faire tout à tous. Je me demande seulement avec eux si, dans tout ce brassage socio-culturel de la réforme liturgique, on n'a pas perdu souvent le sens du sacré, de l'au-delà des mots et des signes; si l'utilisation d'un répertoire qui attire l'attention sur lui-même ne diminue pas l'efficacité du message et de la présence; si, par l'introduction de formes d'art qui ne s'enracinent pas dans notre culture profonde, on n'a pas heurté la collectivité adulte et violé le respect dû aux personnes; si, par une musique qui se veut à la mode, on n'a pas présenté aux jeunes une église qui s'appuie sur des valeurs qui passent, et passent vite!

Les modes passent. C'est justement, d'une certaine façon, ce qui me rassure. Mais, cette mode passera d'autant plus vite que ceux qui en souffrent trouveront le courage de la contester de façon positive. C'est ce à quoi j'ai tenté de m'employer en cet article.


Livres et Disques

Parution

  • Éléments de facture d'orgue par Anne-Marie Sallaz, Lausanne, Chez l'auteur, 1969.

    C'est un fascicule 8 1/2" x 11" de 33 pages, comportant des croquis d'une clarté admirable. Le texte traite surtout des éléments constitutifs et de la mécanique de l'orgue en un style qui met ces connaissances à la portée de tout le monde.

Disques

  • Musique d'orgue française moderne

    André Isoir et Jean-Claude Raynaud ont enregistré, à l'orgue Cavaillé-Coll de Saint-Sernin de Toulouse, des oeuvres de Messiaen, Langlais, Litaize, Grunenwald, et Tournemire.

    TOURNABOUT TVS 34319