Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 19 - Avril 1972


Dans ce bulletin:


Entretien avec Gaston Litaize
par Aline et Jacques Boucher

À la demande des Amis de l'orgue de Québec, Aline et Jacques Boucher, présentement en stage d'études à Paris, ont interviewé le maître Gaston Litaize. Ils résument ainsi la conversation qu'ils ont eue avec lui.


Une heure de conversation avec le maître Gaston Litaize se résume difficilement en quelques lignes. Comment, en effet, abréger ces propos, fruits de plusieurs années de vie musicale intense, cette pensée solidifiée par la recherche, la réflexion et aussi la pratique.

Que l'on parle de musique religieuse, d'orgue, d'écriture, l'organiste de Saint-François-Xavier de Paris a des idées bien nettes sur chacun de ces sujets. «La musique religieuse est une musique comme l'autre! Lorsque Mozart écrivait une messe, très souvent il réservait à des solistes quelques versets du Gloria et en particulier, le Benedictus. Comparez cette musique avec un quatuor vocal extrait de «Don Juan» ou de «La flûte enchantée», vous trouverez quoi? Exactement la même musique. Par conséquent, il n'y a pas de grandes différences entre la musique profane et la musique religieuse; seulement, il y a un esprit dans lequel on doit écrire la musique religieuse. Lorsqu'on écrit pour la liturgie, il faut entrer dans le cadre de l'office.»

Le musicien d'Église

À notre question: «Comment concevez-vous aujourd'hui le rôle de l'organiste liturgique?», Gaston Litaize s'empresse de répondre: «Je ne le conçois pas! Ça change tous les jours!» Et de préciser tout de même: «Je n'ai pas de conception là-dessus, étant donné qu'on a réduit ce rôle d'une façon telle qu'on ne peut espérer qu'une chose, c'est qu'un jour, on reviendra à une plus saine compréhension des choses sans pour cela tomber dans certains excès fréquents au XIXe siècle. Entre le récital d'orgue pendant lequel on célébrait la messe et le rôle presque ridicule de l'orgue aujourd'hui, il y a un juste milieu: c'est la position que je défendais il y a vingt ans.»

L'autorité de Gaston Litaize en matière de musique religieuse l'a amené à diriger ce secteur à l'ORTF. Il y organise, chaque semaine, un récital d'orgue où un représentant de l'école française se produit en soliste. Responsable de l'émission protestante et de l'émission «Écoute Israël», il confie entièrement ces émissions aux spécialistes de ces deux confessionnalités. Cependant, lorsqu'il s'agit de la messe radiodiffusée, il en va autrement. «Étant catholique, je conçois moi-même le programme de la messe. Je suis autant que possible la tradition. Vous pourriez me demander alors pourquoi je ne participe pas à l'évolution actuelle. Je vous répondrai que j'y participe puisque j'ai écrit de la musique sur des textes français; mais je n'y participe pas n'importe comment, car le fait de chanter en français n'est pas tellement une évolution. En tous cas, ce n'est sûrement pas une évolution de chanter en français sur de la mauvaise musique. Avec le chant grégorien, on a une musique admirable, alors que nous rétrogradons lorsque nous avons de la mauvaise musique sur des textes français. Or, je n'ai pas du tout envie de rétrograder, j'ai, au contraire, envie d'avancer. Dans ces conditions, je garde le chant grégorien, qui est la vraie musique de l'Église. Avec le Concile, l'Église s'est donné une permission, celle de chanter en langue vernaculaire; mais une permission n'est pas un ordre! Je n'ai rien contre le français, mais contre le musique qu'on nous propose et sur laquelle les textes sont écrits. C'est très souvent une musique qui serait à peine digne d'être entendue dans des boîtes de nuit!»

L'organiste

Après une description des différents types d'instruments connus depuis la fin du XVIIe siècle en Europe, Gaston Litaize, qui a joué, en tournée, des orgues de facture et d'esthétique si différents, nous précise pour quel type d'orgue il opte: «Le type d'instrument que je préfère, c'est le type d'orgue pur... c'est-à-dire qui va à l'essentiel. Je m'explique. Vous faites un orgue de vingt jeux. Il faut donc prendre parti, car vous ne pouvez pas avoir un orgue romantique et un orgue classique dans ce même instrument. Il faudra donc aller à l'essentiel et mettre tout ce qu'on peut du point de vue timbres donnant à la fois l'élément plein-jeu et l'élément cornet; quand vous avez obtenu cela, vous ajoutez du superflu, pour moi gambe et céleste c'est du superflu, je n'ai rien contre, mais ça vient après. Voilà en fait le type d'orgue pour lequel j'opte. Un orgue ayant du vent au pied de manière à ce que la sonorité soit franche, et surtout un orgue à traction mécanique, bien sûr, parce que la mécanique est le toucher idéal de l'orgue.»

Une question délicate pour les moins initiés, fondamentale pour les organistes: celle du portato. Qu'est est-il? «Alors que le legato est le toucher qui permet de n'enfoncer une note qu'au moment précis où vous levez la précédente, d'où soudure entre les sons, et que le staccato est le toucher qui met un silence plus ou moins long entre les notes, le portato lui est le toucher qui met un petit silence entre les notes, c'est vrai!, mais un silence qui ne peut se mesurer. À partir du moment où l'on peut écrire le silence, on ne fait plus de portato.»

Constatant que l'orgue était privé d'éléments séduisants sur le plan du toucher par rapport aux autres instruments, et à la suite de certaines lacunes, entre autres d'un ouvrage ancien de Rothschild sur l'art de toucher le clavier, Gaston Litaize fut le premier à réutiliser le terme de portato et donna ainsi, à l'école d'orgue, la possiblité de rendre le phrasé de la musique; car, que ce soit à l'orgue, à la flûte, à la voix humaine ou au clavecin, il y a évidemment un phrasé de la musique. «Malheureusement, ajoute Litaize, nos écoles nous avaient appris à jouer de l'orgue d'une manière différente du reste; ainsi dans l'oeuvre de Bach avait-on un phrasé différent à l'orgue du reste de sa musique. Or Bach n'a pas eu deux phrasés; il a eu le phrasé de la musique à laquelle il pensait pour quelque instrument que ce soit. Il y a donc un phrasé de la musique, l'orgue doit le rendre et il le peut. Voilà la raison du portato.»

Le compositeur

Auteur d'un grand nombre de pièces pour piano, orgue, musique vocale, Gaston Litaize a vu de ses oeuvres inscrites par deux fois au Festival de Besançon. Un second Grand Prix de Rome, un prix Rossini et un Premier Grand Prix au Concours international de Strasbourg l'autorisent à faire quelques réflexions sur la musique de notre temps: «Il y a un petit défaut à notre époque. Je constate que presque tous les compositeurs cherchent à faire une chose originale et l'on veut absolument expliquer, lorsqu'on entend une oeuvre de quelqu'un, comment elle est faite, quelle en est la technique, d'où ça vient, où ça va?... Souvent, lorsqu'on a tout expliqué cela, on n'entend qu'une musique qu'on aime ou qu'on n'aime pas.» Ici, on est bien près de Debussy, qui, appelé à parler de musique dans une revue, disait: «Les hommes se souviennent mal qu'on leur a défendu, étant enfants, d'ouvrir le ventre des pantins, ils continuent à vouloir fourrer leur esthétique nez là où il n'a que faire. S'ils ne crèvent plus de pantins, ils expliquent, démontrent et, froidement, tuent le mystère: c'est plus commode et alors on peut causer1.» L'auteur des 24 préludes liturgiques pour orgue précise: «Je crois que, quand je compose de la musique, je la compose parce qu'elle est à faire, ou parce qu'on me l'a demandé, ou bien que j'estime nécessaire d'écrire dans les conditions où je me trouve, soit pour l'orgue, soit pour autre chose. Elle est ce qu'elle est, mais elle suit une tradition. On voit que Mozart a connu Haydn, que Beethoven a connu Mozart, que Wagner a connu Mozart, Beethoven, Weber et Berlioz. Il y a une succession. Ravel nous vient des grands classiques. Par conséquent, la musique est un langage découlant du passé, du présent et ouvrant les voies de l'avenir

Le professeur

Lorsqu'on est, comme Gaston Litaize, si actif à la tête d'une classe d'orgue, on a des idées précises sur l'enseignement. «En fait, nous dit-il, le jour où j'ai formé un organiste jouant bien mais me demandant chaque fois son phrasé, j'ai une certaine satisfaction mais elle est incomplète. Elle le devient le jour où celui que j'ai formé est un artiste complet, trouvant son phrasé lui-même, ses registrations, critiquant ce qu'il fait, ce qu'il va faire, ce que font les autres; quelqu'un qui a une personnalité sur le plan de l'interprétation.»

L'interprète et les disques

La discographie de Gaston Litaize, contenant aussi bien des oeuvres de Bach, d'auteurs espagnols et italiens que les sommets de l'orgue romantique et moderne, constitue un répertoire de styles fort différents. Mais point d'intégrales! «Faire une intégrale! Tout le monde a fait ça, alors ce n'est plus original de la faire. Moi, je préfère m'en tenir à certaines pièces maîtresses. Je ne veux pas trop me spécialiser dans un certain style de musique.»

Gaston Litaize, bon séjour au Canada!

Paris, le 6 mars 1972


1 Debussy, Claude, «Monsieur Croche», Gallimard, 1971, 332pages.


Concerts de Gaston Litaize pour:

  • les Amis de l'orgue de Québec, le 17 avril 1972: Orgue Casavant (1960), 68 jeux, de l'église des Saints-Martyrs-Canadiens.
  • Pro Organo - Mauricie, le 19 avril 1972: Orgue Casavant (1965), 75 jeux, de la basilique Notre-Dame-du-Cap.
  • Ars organi de Montréal, le 20 avril 1972: Orgue Beckerath (1961), 38 jeux, mécanique, de l'église de l'Immaculée-Conception.
  • les Amis de l'orgue de Rimouski, le 23 avril 1972: Orgue Casavant (1969), 21 jeux, mécanique, de l'église Saint-Pie X


Nouvelles
  • Pierre Boutet, président de notre société, a été nommé conseiller artistique de l'opéra du Québec en même temps que John Newmark et Edgar Fruitier. Ténor lyrique bien connu, M. Boutet est réalisateur d'émissions musicales au poste CBV de la Société Radio-Canada à Québec.
  • Intégrale de l'oeuvre de clavecin de François Couperin par Kenneth Gilbert. 16 disques «Harmonia Mundi» à paraître en 4 coffrets. On peut se procurer dès maintenant le premier coffret.
  • Une nouvelle société, Micro-Art, est à graver un disque d'oeuvres de Buxtehude et de Jean-François Dandrieu interprétées par l'organiste Antoine Bouchard au grand orgue Casavant mécanique de 38 jeux de l'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, à Edmunston, N.B.
  • Les Amis de l'orgue de Québec appuient avec enthousiasme la demande de la Société Radio-Canada concernant l'établissement de la radio en modulation de fréquences (FM) pour Québec, Chicoutimi et Ottawa. La proposition a été présentée au Conseil de la radio et de la télédiffusion canadiennes (CRTC).