Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 20 - Novembre 1972


Dans ce bulletin:


L'orgue espagnol
par Normand Picard

La facture d'orgues au XVe siècle et au début du XVIe n'était pas, en Castille comme en Catalogne, foncièrement différente de ce qu'elle était en Europe, principalement dans l'Europe du Nord. Les orgues consistaient avant tout en un plenum, appelé en espagnol Ileno et en portugais cheio. Ce plenum était soit indivisible, soit divisible en 2, 3 ou 4 registres. Cet orgue ressemblait à l'orgue italien, tout au moins en ce qui concerne le clavier unique et la conception du pédalier.


Vers le milieu du XVIe siècle, on constate que le plein jeu est toujours présent mais on commence à séparer les registres, et les organiers mentionnent, à côté du plenum, des flûtes, des cornets et des anches, des régales la plupart du temps. L'instrument de Gaspard Marin de Logrono au XVIe siècle possédait un jeu de régale, jeu d'anches à corps raccoursi. Ce jeu, appelé dulzayna, était coupé en basses et dessus et vraisemblablement horizontal.

Durant le XVIIe siècle, l'orgue espagnol se stabilise. Au XVIIIe siècle, le plein jeu reste immuable. C'est toujours la base de l'orgue, mais une nouvelle esthétique apparaît, qui est dominée par le grand nombre d'anches réparties horizontalement hors du buffet (chamade) et verticalement à l'intérieur. On devine dans ces instruments, dans les plus grands comme dans les plus modestes, une recherche de l'effet, du contraste, de la couleur.

Le terme chamade désignait, à l'origine, un signal militaire qui se donnait avec le tambour ou la trompette pour avertir qu'on voulait traiter avec l'ennemi. Dans le vocabulaire de l'orgue, il signifie qu'un jeu est disposé horizontalement sur la façade de l'orgue. Il s'agit, ordinairement, de jeux d'anches (16', 8', 4') dont les pavillons de résonnance sont coniques et de longueur réelle. Cette disposition horizontale, formant éventail au-dessus de l'organiste, apporte à l'orgue beaucoup d'éclat. L'ensemble des chamades porte le nom de trompeteria extérieure. Plusieurs documents et plusieurs observations sur des buffets anciens tendent à prouver que si les chamades en général apparurent à la fin du XVIIe siècle, les régales, elles, furent quelquefois installées en façade dès la fin du XVIe siècle. Cette coutume de placer des jeux d'anches «en chamade» a peut-être été établie pour des raisons plus pratiques que musicales, probablement parce qu'il était plus commode d'accorder des jeux d'anches quand ils étaient ainsi disposés. C'est évidemment le grand attrait de l'orgue espagnol. Si bien que pour les organistes en général, parler orgue espagnol évoque aussitôt des gerbes de chamades aux pavillons dorés, plutôt que son plein jeu ou ses cornets si particuliers.

À l'orée du XVIIIe siècle, l'orgue espagnol a acquis sa forme définitive. C'est à ce moment-là que surgissent les très grandes orgues, dans les cathédrales surtout: les trois de Tolède, celui de Grenade, célèbre par son extraordinaire trompeteria extérieure, celui de Malaga et le merveilleux instrument de Salamanque qui supporte la comparaison avec les orgues baroques de l'Allemagne du Sud selon le témoignage de Francis Chapelet dans la revue «Orgues historiques». Cet orgue baroque de la cathédrale de Salamanque a été construit par l'un des plus éminents facteurs espagnols, membre de l'importante famille d'organiers du nom d'Echevarria.

Les buffets, en Espagne, sont empreints d'une profonde originalité. Le XVIIIe siècle déploie une virtuosité décorative incroyable, qu'accentue le puissant effet des trompettes jaillissantes. Ces buffets ne sont seulement riches de boiseries et de sculptures, mais aussi de peintures et de dorures. On estime que souvent la décoration des buffets coûta plus que les instruments eux-mêmes. Le buffet de l'orgue est généralement placé sur le côté de la nef au lieu d'être à la tribune comme c'est le cas le plus fréquent ailleurs.

Ce bref aperçu sur l'orgue espagnol serait incomplet s'il n'était fait mention des auteurs de l'école espagnole d'orgue dont les oeuvres sont de plus en plus appréciées des organistes et des amateurs d'orgue. Antonio de Cabezon (1510-1566), l'auteur des admirables «Variations sur le chant du chevalier» est considéré comme le père de la musique pour clavier (orgue et clavecin) et le créateur de la variation instrumentale. Avec Juan Cabanilles (1644-1712) l'âge d'or de la musique pour orgue espagnol, dont l'épanouissement a débuté avec Cabezon, touche à son zénith.

La technique du demi-registre, qui consiste à diviser chaque registre en deux moitiés au troisième ut dièze n'apparaît qu'à la fin du XVIe siècle avec Francisco Peraza pour se perfectionner au début du XVIIe siècle. Grâce à cette particularité, un même clavier peut faire entendre par exemple: soprano et alto de cornet, ténor et basse de principaux, alors que, sur nos orgues, pour réaliser la même chose, il faut utiliser deux claviers et même s'aider du pédalier à cause de l'écartement des parties. L'un des promoteurs de ce genre si particulier est, sans conteste, Francisco de Arauxo. C'est de cette époque que nous viennent les tientos de demi-registre supérieur et de demi-registre grave. Le maître andalou révolutionna profondément la musique d'orgue espagnole et portugaise de son époque; cet homme reste l'une des personnalités les plus marquantes de la musique ibérique tout entière. Ces maîtres ont donné, à l'orgue espagnol, une littérature capable de mettre en valeur la richesse et la beauté de ses timbres au caractère si particulier.


Pour avoir une idée des orgues dont nous avons parlé, on écoutera avec profit les disques de Francis Chapelet mentionnés dans le programme de son concert à Québec. Signalons en particulier: Grands Organistes: Chapelet en Espagne, au Portugal, au Danemark (HMO 34 757) et Orgues d'Esapgne (HM 739).


Nouvelles

Jeunes Organistes - Québec

  • Denis Bédard, élève de Claude Lavoie, a obtenu un Premier prix avec la mention «très grande distinction» lors du concours de sortie du Conservatoire de musique de Québec, le 5 mai dernier. Mentionnons que les organistes Gaston Litaize et Hubert Schoonbroodt faisaient partie du jury.
  • Marie-Andrée Paré-Breton a obtenu sa Maîtrise en musique de l'École de musique de l'Université Laval. Elle est l'élève de l'abbé Antoine Bouchard.
  • Huguette Robitaille-Légaré, élève de Claude Lagacé, a obtenu aussi sa Maîtrise en musique de la même institution. L'organiste français Gaston Litaize faisait partie du jury.

Jeunes organistes - Montréal

  • Hélène Dugal, élève de Bernard Lagacé, a obtenu un Premier prix avec la mention «très grande distinction» lors du concours de sortie du Conservatoire de musique de Montréal. Cette jeune organiste est lauréate des Concours de Bruges, de Genève, et de St-Albans.
  • André Laberge, élève de Bernard Lagacé, a obtenu un Premier prix avec la mention «grande distinction» ainsi qu'un Premier prix en clavecin.
  • Thomas Miles a obtenu un Premier prix tandis que Claude Dupras a obtenu un Deuxième prix. Ils sont, tous les deux, élèves de Bernard Lagacé.
  • Paul Vigeant, élève de Gaston Arel, a obtenu un Deuxième prix.

Les Concerts spirituels

Pro Organo - Mauricie

  • La société Pro Organo - Mauricie présentera, au cours de sa prochaine saison, les organistes: Jean Morissette, Monique Gendron, et Antoine Bouchard.

Disque

  • Antoine Bouchard, organiste
  • Micro Art AB-100, Orgue Casavant 1967, 38 jeux.
    Nous croyons que ce disque est une réussite tant par la qualité du jeu de l'artiste que par la qualité technique de l'enregistrement. On déplore cependant que parfois on n'a pas laissé le son s'éteindre naturellement. Les connaisseurs signalent que l'abbé Bouchard interprète fort bien les oeuvres de Buxtehude.