Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 21 - Mars 1973


Dans ce bulletin:


L'orgue aujourd'hui
Entrevue d'André Isoir avec François Picard

Alors que des organistes quittent leur tribune en fin de carrière, heureux d'échapper à ce qu'ils appellent «la décadence»; alors que d'autres abandonnent leur poste parce qu'ils sont traités comme des employés encombrants par des administrateurs incompréhensifs, certains organistes réussissent à tenir le coup.

Dans le bulletin de janvier 1972, l'abbé Antoine Bouchard nous livrait ses observations sur la musique d'église au Québec. Plusieurs lecteurs ont manifesté leur intérêt et leur satisfaction.

Le but des Amis de l'orgue de Québec est de défendre et d'illustrer l'orgue à tuyaux. Notre société est d'abord un organisme à caractère culturel mais elle ne se désintéresse pas de tous les problèmes qui concernent l'orgue et les organistes. C'est pour cette raison que nous aimerions livrer à la réflexion de nos lecteurs une interview qu'accordait André Isoir à François Picard de la revue «Musique et musiciens d'Église» (avril 1972).

Nous savons gré à M. François Picard, secrétaire général de l'Union fédérale française de musique sacrée, de la bienveillante autorisation de reproduire ce texte pour les Amis de l'orgue de Québec. Les habitués de nos concerts se souviennent sans doute d'André Isoir qui a été notre invité en mars 1971 à l'église de Loretteville.

André Isoir est sans doute, à 37 ans, l'un des meilleurs représentants de l'école d'orgue française. Il est titulaire de l'orgue de Saint-Séverin de Paris, titre qu'il partage d'ailleurs avec Michel Chapuis et Francis Chapelet.


Q. Nous avons pensé à vous interroger parce que vous avez montré, dès le lendemain de la réforme, une notable aisance à vous y adapter dans votre rôle de «titulaire d'une tribune». Après des années écoulées, quelles difficultés percevez-vous aujourd'hui pour l'organiste liturgique?

R. Pour être franc, je dois mettre en cause l'insuffisance du niveau musical de certains membres du clergé, qui entraîne la pauvreté du répertoire qu'ils choisissent. J'ajouterai cependant que cet inconvénient me paraît, tout compte fait, moindre que celui d'un clergé «snob» en ce domaine, qui croit savoir et veut régenter sans avoir en fait la compétence souhaitable.

Q. Quelles solutions proposez-vous à ce sujet?

R. La solution la plus favorable serait évidemment que tous les prêtres possèdent comme il en existe, une formation appropriée. Mais ce ne serait là qu'une étape préparatoire: la formule idéale consiste en une réflexion commune, en une concertation permanente entre les différents responsables liturgiques et musicaux d'une paroisse. Malheureusement, la chose est souvent difficile à réaliser en pratique, pour des raisons matérielles.

Q. Sur un plan plus large, voyez-vous des chances nouvelles s'offrir à l'orgue actuellement?

R. Si j'en juge, par example, à partir de mon expérience de professeur, je suis amené à constater que l'on n'apprend plus l'orgue aujourd'hui en fonction de l'église. La pratique de l'instrument est considérée comme un élément de culture, sans arrière-plan liturgique ou religieux. Je pourrais citer, à l'appui de cette affirmation, la vogue importante rencontrée par les disques, l'affluence qui s'observe aux concerts, et jusqu'aux effectifs des classes d'orgue qui ne cessent de croître.

Q. En face de ce regain d'intérêt, l'orgue vous paraît-il en bonne position pour y faire face?

R. L'orgue, en effet, commence à être pris sérieusement en considération. Les pouvoirs publics, notamment, s'en préoccupent activement: la commission des orgues du ministère des Affaires culturelles exerce une influence agissante. Jamais comme aujourd'hui on n'a classé autant d'orgues «monuments historiques», en leur assurant les avantages attachés à cette reconnaissance officielle.

Q. Qu'est-ce qui provoque, à votre avis, une telle recrudescence du goût pour cet instrument: s'agirait-il uniquement d'un engouement passager?

R. J'estime, au contraire, que les causes en sont profondes, et relèvent d'une requête d'authenticité nouvelle pour le langage propre à l'orgue. On attend de lui, de plus en plus, qu'il exprime une vérité et ne risque plus d'être traité comme une pièce rapportée ou un élément ornemental. Nous assistons en quelque sorte à un phénomène de démythification de l'orgue, à l'évacuation du contexte conventionnel de personnage cérémoniel qui l'enveloppait trop souvent - et le cadre des églises n'échappait pas à ce travers.

Je me rappelle une soirée où j'avais été invité. Il y avait là des gens rassemblés et un orgue. Certaines de ces personnes, des poètes, ont lu des poèmes. De temps en temps, quand l'envie me venait, je me mettais à l'orgue. Et je jouais comme l'inspiration me venait. Il s'agissait pour moi de commenter musicalement ce qui venait d'être exprimé poétiquement. C'était une espèce de transfert lyrique spontané, dans un effort de continuité et de communion. C'est une occasion dont j'ai gardé un bon souvenir.

Q. Vous jouiez, dites-vous; il est évident que, pris au dépourvu comme vous l'étiez, vous improvisiez?

R. Sans doute. Et nous touchons là un fait qui me semble indiscutable et dont la certitude procède de l'expérience quotidienne: à l'orgue, l'improvisation «passe» de façon privilégiée. Je ne veux certes pas dire que les oeuvres écrites ne retiennent pas l'attention, souvent fervente, des auditeurs. Mais la vertu de l'improvisation - et l'attachement pour elle qui en découle - réside dans cette faculté dont elle dispose d'exprimer les sentiments, les états d'âme du moment, d'actualiser les composantes affectives d'un groupe. C'est là, peut-être, dans cette possiblité d'actualisation, qu'il faut découvrir la force propre de l'improvisation: elle permet, en somme, une sorte de «happening» au meilleur sens du terme, et le langage de la conversation courante et familière, noble sans doute, mais non artificiellement solennel.

Q. Ces intéressantes remarques vont probablement touver un terrain d'application dans l'usage liturgique?

R. Ce sont elles précisément qui vont nous y ramener: car il fournit peut-être un domaine d'élection pour les possibilités qu'elles énoncent.

À la messe dominicale dans mon église, l'orgue intervient, en soliste, aux moments prévus ou permis par la liturgie, et selon un cadre vraisemblablement applicable à tous les endroits ou presque: je joue à l'occasion du chant d'entrée, à la suite de la première lecture pour préluder au psaume responsorial, puis après celui-ci pour introduire l'acclamation à l'Évangile, après l'homélie, à l'offertoire (sans limitation de temps), à la communion, à la fin.

J'improvise le plus souvent, au moins après la lecture et après l'homélie. C'est dans ce qu'elles expriment que je puise mon inspiration, qui, en général, vient spontanément: je me sens beaucoup plus à l'aise, beaucoup plus «vrai» qu'en interprétant un «morceau». Je dois avouer, d'ailleurs, que je n'écoute pas toujours le détail de ces textes: je réagis sur tel ou tel passage qui m'a frappé et que je m'applique à commenter; je crois sincèrement que le mécanisme joue sans difficulté.

Interlude - À noter ici une intervention de Madame André Isoir, elle-même organiste titulaire dans une autre église mais non improvisatrice: elle déclare éprouver de grandes difficultés, en dépit de l'habitude qu'elle a d'interroger les textes plusieurs jours à l'avance, à trouver les pièces écrites appropriées à leur encadrement, et reconnaît qu'elle n'y parvient parfaitement jamais à son sens.

Q. Vous parlez en improvisateur à la technique éprouvée. Les organistes qui n'improvisent pas seraient-ils acculés à une impasse?

R. Il me paraît sûr que l'improvisation peut rendre de grands services, pour les raisons que j'ai dites. Loin de moi cependant l'intention de dogmatiser ou même de généraliser: il est bien clair que l'on peut faire très bien autrement. D'autre part, je n'improvise, de façon habituelle, qu'aux endroits cités et pour les motifs évoqués: je joue beaucoup de musique imprimée. Mais il faut ajouter surtout que d'autres éléments interviennent puissamment dans les chances de bon fonctionnement du rôle de l'orgue à l'église.

Q. Lesquels, par exemple?

R. J'en retiendrai deux, pour faire court: la qualité de l'instrument, qui compte énormément, et le savoir-faire de l'animateur liturgico-musical, dont les interventions sont évidemment déterminantes. La première de ces notations concerne l'orgue lui-même, la seconde le considère dans l'ensemble des acteurs de la célébration.

Q. Ainsi, vous estimez qu'il existe à la conception de l'orgue dans la liturgie un aspect communautaire?

R. Tout à fait prédominant: l'organiste se conforme à sa mission dans la mesure où il se sent engagé dans la communauté, partie prenante de celle-ci et à son service; il a, vis-à-vis d'elle, une responsabilité immense qu'il ne doit jamais perdre de vue.

Il faut bien souligner l'importance pour l'organiste d'une volonté de désintéressement et, si je puis dire, d'un parti-pris d'altruisme. L'organiste liturgique ne doit évidemment pas jouer pour lui; j'ajouterai qu'il ne doit pas davantage avoir pour objectif de se metter en valeur, forme de recherche de soi aussi fâcheuse, ceci, bien entendu, sans abdiquer en rien pour autant sa personnalité. Sa fidélité est à ce prix.

En contre-partie, il faut affirmer bien haut qu'un organiste joue d'autant mieux qu'il se sent davantage écouté et compris: rien n'inspire un exécutant autant qu'un auditoire. Cette remarque, bien entendu, conduit à faire comprendre qu'en chaque circonstance concrète se poseront immanquablement des questions de personnes, ce qui est propre, après tout, à toute situation humaine.

Q. Comment conclure?

R. Dans la mesure où l'orgue, de nos jours, se dépouille d'étiquettes conventionnelles qui l'affectaient traditionnellement (la majesté, la solennité, etc.) pour retrouver des valeurs de vie, d'échange humain réel, de communication dans la simplicité, d'intimité qui n'exclut pas la dignité, ni le respect, ni la grandeur, ni la ferveur, il ne me paraît pas téméraire de conjecturer que l'Église, sa prière et sa vie peuvent à leur tour devenir sans peine bénéficiaire d'un semblable enrichissement.


Discographie

Collection «Encyclopédie de l'orgue» EDO de Erato

  • L'École italienne de l'orgue de Trabaci à Zipoli
    • L.-F. Tagliavini nous présente, à l'orgue Serassi de Pisogne, des oeuvres de Trabaci, Merula, Frescobaldi, Rossi, Pasquini, Scarlatti et Zipoli. Disque excellent pour qui veut connaître le monde sonore de l'orgue classique italien aux XVIIe et XVIIIe siècles.
      EDO 232

  • Pachelbel: L'oeuvre d'orgue
    • Marie-Claire Alain a enregistré l'intégrale de l'oeuvre pour orgue de Johann Pachelbel à l'orgue Metzler de l'église de Boden et à celui de l'abbatiale de Muri (Argovie, Suisse). La collection, l'oeuvre et l'interprète constituent une recommandation de première valeur.
      EDO 235 à 240