Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 24 - Mars 1974


Dans ce bulletin:


Pélerinage aux sources
par Antoine Bouchard

J'ai, cette année, le privilège de consacrer mon temps à l'étude des orgues historiques de la vieille Europe. J'accomplis ce travail à travers les livres et les disques, bien sûr. Mais la merveille, c'est, sur place, de pouvoir entendre, voir et surtout jouer ces instruments. L'étude se transforme alors en une expérience exaltante, si bien que le désir de tout savoir sur ces instruments devient une véritable passion. Surtout, on voudrait graver, dans sa mémoire et son coeur, le verbe éloquent de ces témoins vivants d'un passé mal connu.

À Osthuizen (Hollande), par exemple, le positif de Jan van Covelen sert le culte depuis 1521. Avec son timbre rude et chaleureux, son accord au tempérament inégal, cet orgue raconte la musique ancienne avec une évidence et une actualité telle qu'on croit découvrir pour la première fois telle oeuvre connue depuis fort longtemps. J'ai vécu cela vingt, trente fois durant ces derniers mois où j'ai sillonné la Hollande, la France, l'Espagne, l'Italie, et la Suisse. Dans ces quelques lignes destinés aux chers Amis de l'orgue de Québec, je voulais évoquer plus spécifiquement mon voyage en Allemagne du nord, où, pour être plus précis, en cette contrée dénommée Frise, qui s'étend depuis la Hollande jusqu'à Hambourg, cernée par l'Ems et l'Elbe.

C'est un pays essentiellement agricole où la précieuse terre est toujours gagnée sur la mer grâce à un système multicentenaire de digues et de canaux. Campagnes verdoyantes, villages ocres de la brique des maisons et des rues, terre vierge de toute industrie ou tourisme, et baignant dans l'air vif de la mer du nord, ses habitants sont rudes et sympathiques, calmes et limpides, résolument attachés à leur patois local, comme à leurs vieilles églises romanes qu'on achève de restaurer en cet été 1973. C'est dans ce pays, naturellement conservateur de ses richesses, qu'Arp Schnitger a providentiellement construit la plupart de ses orgues ou restauré, entre 1666 et 1719, et avec quel respect de ses prédécesseurs, de nombreux instruments plus anciens.

Le premier orgue que je verrai est à Westerhusen. C'est un positif de neuf jeux. Construit en 1642 par J. Sieborg, il a conservé un tempérament inégal qui est sans doute celui d'origine. Pour les non-initiés, je précise que le tempérament inégal est une façon d'accorder un instrument de manière à favoriser une justesse plus grande dans certaines tonalités, excluant, en même temps, la possibliité de jouer dans les autres.

Le même jour, je verrai deux autres positifs. Le premier, à Uttum, a été fait vers 1660, probablement par J. Pauly, et restauré récemment - un peu trop à mon goût - par Ahrend et Brunzema. Le plenum, établi sur fondation de seize pieds, en est fort impressionnant; le second, à Rysum, est d'une qualité exceptionnelle. Installé en 1513, il est sans doute l'instrument le plus ancien d'Allemagne qui nous soit parvenu au complet dans un tel état de conservation.

L'accueil qu'on m'accorde est partout cordial. Mis à part le problème linguistique, il est facile d'avoir accès à ces instruments. Les pasteurs sont fiers de leurs orgues et conscients de leur valeur, ce qui ne les empêche pas de permettre facilement à un organiste étranger de se rafraîchir l'oreille aux timbres nobles et toujours jeunes de ces témoins de l'âge d'or de l'orgue.

Les jours suivants, il me sera donné de jouer plusieurs Schnitger: à Dedesdorf, à Cappel (illustré par des disques de Walcha), à Ganderkesee, Steinkirchen; à Mittelnkirchen où je crois avoir trouvé le plus beau Schnitger de cette tournée. Parfois, comme par exemple à Osteel Stade ou Neuenfelde, je ne puis jouer l'orgue parce qu'il est démonté pour être restauré. Ailleurs, faute d'avoir pu rejoindre l'organiste, je dois me contenter, comme à Altenbruch ou Trebel d'admirer le splendide buffet.

L'impression dominante qui se dégage des nombreux instruments que j'ai pu jouer, c'est d'abord la parfaite adéquation sonore entre l'instrument et le vaisseau. Même les positifs de peu de jeux meublent l'espace sonore en plénitude, ceci malgré que les conditions acoustiques de ces églises soient, la plupart du temps, peu favorables, le temps de réverbération étant trop court.

Autre constante: la personnalité accusée des timbres. Les montres sont chaudes, les prestants verts, les flûtes limpides, les sesquialteras jubilantes, les anches drues. Quand aux plenums, ils sont lumineux et chatoyants. Tout cela parle clair mais avec poésie et sans agressivité.

Pour l'exécutant, il faut quand même une certaine acclimatation aux consoles dont les proportions sont très variables; aux claviers à octave courte; au pédalier droit avec les touches noires en bec d'oiseau et j'en passe... Mais, laissons de côté ces problèmes de cuisine. La merveille, c'est ce monde sonore d'une richesse incomparable, inventé par des artisans de génie pour permettre à de rudes paysans de louer le Seigneur dans la dignité et la joie. La merveille, c'est aussi que ces instruments aient pu être assez convaincants pour que, de génération en génération, on ait veillé à leur conservation avec fidélité, sans même peut-être avoir toujours su qu'on avait là la perle rare.

Vraiment, un voyage au pays des merveilles!

Nice, février 1974.


Nouvelles

L'orgue à Radio-Canada

    Le récital de Lionel Rogg, donné sur l'orgue de Saint-Pie X, à Rimouski, le 30 octobre, a été enregistré pour la série Les Grands Concerts et sera diffusé le 3 avril à 20h00. Dans la même série, vous pourrez entendre, le 8 mai, le récital donné par Antoine Reboulot à l'automne sur l'orgue de l'église Saint-Pascal de Kamouraska. Aussi, l'audition intégrale du petit Livre d'orgue de J.S. Bach enregistrée par Gaston Arel sur l'orgue Beckerath de l'église de l'Immaculée-Conception de Montréal sera radiodiffusée le 5 juin.

    À moins que les activités sportives, privilégiées de la radio et de la télévision, n'exigent un changement à l'horaire. À ce moment-là, est bien chanceux qui pourra capter ces émissions!

Choate seminar '74 - orgue et clavecin

    À Wallingford, CT. (États-Unis) auront lieu, pour le 6e année, des cours destinés aux professeurs, aux organistes et aux clavecinistes de tous les âges. Dates: 23 au 29 juin; 30 juin au 6 juillet. Bernard Lagacé et Mireille Lagacé, de Montréal, y enseigneront respectivement l'orgue et le clavecin et donneront plusieurs récitals durant l'été 1974. Notons qu'il y a, sur ce campus, un magnifique orgue Casavant à traction mécanique de 45 jeux construit en 1969.

Les Amis de l'orgue de Rimouski

    M. Gilles Gauthier, directeur du Conservatoire de musique de Rimouski, est le nouveau président des Amis de l'orgue de cette ville. Il a succédé à l'abbé Raoul Roy, président-fondateur. C'est l'organiste Mireille Lagacé qui donnera le 4e et dernier concert de la saison, à la fin de mars.

Les lundis du Conservatoire de musique de Québec


Discographie

Dictionnaire de l'orgue

    Un disque Harmonia Mundi - HM 960.

    Pour qui veut connaître l'orgue, voici un disque excellent où le monde sonore de l'orgue est bien illustré et clairement expliqué.

Jan Peterszoon Sweelinch (1562-1621)

    Gustav Leonhardt interprète, sur un côté du disque, trois pièces de l'organiste d'Amsterdam à l'orgue d'Alkmaar et six pièces sur un clavecin français du début du 18e siècle. Leonhardt interprète les variations sur le choral «Ich ruf zu dir» à l'orgue et les variations «Est-ce Mars» et «Moro Palatino» au clavecin. Son option est tout à fait justifiée et l'interprétation est excellente. Les variations «Moro Palatino» sur un chant populaire allemand du 17e siècle sont exquises. On souhaiterait entendre les autres variations bien connues des organistes sur le même clavecin et avec le même interprète.

    Cambridge CR 3508

    Louis Thiry, organiste français, aveugle comme plusieurs autres organistes bien connus, interprète les fantaisies 3, 4 et 9 ainsi que les fantaisies en écho 14 et 15 à l'orgue Kern (1968) de l'église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux de Paris - orgue choisi par Marie-Claire Alain pour sa dernière intégrale Bach. Notons que Thiry est l'organiste qui a enregistré l'intégrale de l'oeuvre pour orgue de Messiaen pour la maison Calliope.

    Arion ARN 27178

Concertos transcrits - Vivaldi-Bach

    Lionel Rogg a enregistré, à l'orgue Marcussen de l'église Saint-Nicolas à Aabenraa (Danemark), trois concertos de Vivaldi et un de Johann Ernst de Saxe-Weimar transcrits pour orgue seul par Bach lui-même. On peut préférer la version originale mais il n'en reste pas moins vrai que ce disque de Rogg nous donne une brillante illustration des possibilités de l'interprétation de ces concertos à l'orgue. Il semble y avoir une adéquation entre cette musique très vivante et l'instrument Marcussen. À noter en particulier l'interprétation des mouvements lents des concerts en do et en sol et celle de l'allegro initial du concerto en la mineur.

    EMI-Odeon HQS 1293