Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 25 - Novembre 1974


Dans ce bulletin:


Restauration des grandes orgues de la basilique de Québec
par Claude Beaudry

Les Amis de l'orgue de Québec seront heureux d'apprendre que les célèbres grandes orgues de la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, orgueil et fierté de quantité d'organistes, de musiciens et de mélomanes québécois, depuis un demi-siècle, viennent d'être l'objet d'une restauration d'envergure confiée, par voie de soumission, à monsieur Bernard Cavelier, facteur d'orgues d'origine française, et président de la maison Cavelier Organ Builders, Inc. de Buffalo.

Le facteur

Installé aux États-Unis depuis 1963, M. Cavelier fit ses premières armes chez Müller, en France, et étudia l'harmonisation avec quelques maîtres harmonistes de la célèbre maison Cavaillé-Coll. En 1957, M. Cavelier s'inscrivit à l'École de facture d'orgues de Ludwigsburg, en Allemagne, où il obtint le diplôme de maître facteur d'orgues, et où il se spécialisa en harmonisation et en facture d'orgues à traction mécanique. Après avoir travaillé comme harmoniste pour la firme allemande E.F. Walcker dont il est le représentant, il vint travailler, aux États-Unis, comme chef harmoniste chez Aeolian-Skinner de Boston et pour la firme Schlicker de Buffalo.

Note historique

Plus d'un se rappellera avec émotion les circonstances entourant l'installation et l'inauguration des orgues de la cathédrale. En effet, c'est à la suite de la reconstruction de celle-ci, détruite par un incendie en 1922, que Mgr. Laflamme, alors curé de la paroisse Notre-Dame, signait avec la maison Casavant Frères, un contrat en vue de la construction des grandes orgues actuelles. M. Charles Chapais, attaché à la célèbre maison depuis 14 ans, fut chargé de l'élaboration du nouveau projet, en collaboration avec l'illustre maître Henri Gagnon, alors titulaire.

Il est intéressant de noter que le devis de ce nouvel instrument est une réplique presque exacte - le clavier de solo excepté - de celui de l'ancien orgue, également construit par la maison Casavant en 1903 et détruit en 1922. Un article, paru dans le journal Le Devoir de l'époque, rapporte que ce premier instrument «était remarquablement beau, et qu'il avait fait l'admiration de tous les grands musiciens visitant la capitale; mais, de l'avis de ces musiciens - mentionnons en passant, Joseph Bonnet et Marcel Dupré - de même que celui de Gustave Gagnon, ancien organiste de la basilique, l'instrument (de 47 jeux) était de dimensions un peu modestes pour la grande église ...»1. C'est pourquoi il fut décidé d'augmenter le nombre de jeux au devis en étoffant le positif et la pédale, et en ajoutant un quatrième clavier dit de solo «où sont groupés les jeux à sonorité plutôt moderne (sic) tels que tubas, stentorphones, grosses flûtes... L'orgue de la basilique n'aurait pas été à la page s'il n'eût pas son quatrième clavier. En composant le devis, l'on a voulu s'éloigner le plus possible de tout ce qui aurait pu être théâtral: pas de viole d'orchestre, ni de viole céleste, pas de cornet de violes, pas de hautbois d'orchestre - simplement des flûtes, une montre, des mixtures et des tubas quasi obligatoires pour les cérémonies de grandes circonstances»1.

L'inauguration de l'instrument eut lieu, en grande pompe, le 8 novembre 1927, d'abord par le titulaire, M. Henri Gagnon, qui interpréta «avec tout le talent et la maîtrise qu'on lui connaît»2 le premier mouvement de la sixième symphonie de Widor (de Windsor, lit-on dans un quotidien de l'époque!). M. Gagnon céda ensuite la console au réputé organiste belge Charles-Marie Courboin, dans un programme consacré à Bach, Schumann, Wagner, Nardini, A. de Boeck, et Franck, et destiné à «faire ressortir les diverses beautés du roi des instruments»2.

S'il se trouve encore aujourd'hui, dans la ville de Québec, un si grand nombre d'amateurs d'orgue, ce n'est certes pas là l'effet d'un hasard, mais plutôt le résultat d'une tradition qui s'est implantée solidement; et cela, nous le devons en grande partie à cet orgue et surtout à son illustre titulaire, le regretté Henri Gagnon, qui, pendant 34 ans, a su tirer parti de toutes les ressources de cet instrument avec un art consommé et une fidélité sans égale à son devoir d'organiste liturgique.

Le public québécois est toujours, sinon plus encore, attaché au «roi des instruments»; son goût a cependant évolué, suite à la découverte des merveilleuses sonorités des instruments anciens européens, qui nous ont été révélées soit par le disque, soit par les facteurs d'orgues qui, depuis une quinzaine d'années, s'appliquent maintenant à redécouvrir l'art de faire parler naturellement un tuyau, grâce, en partie, à l'harmonisation «plein vent», et à construire des instruments dont les divers plans sonores sont mieux équilibrés.

L'orgue de la basilique, construit et harmonisé selon le goût d'une époque maintenant révolue, ne répondait plus aux exigences de la nouvelle génération d'organistes et d'amateurs d'orgue, et ne pouvait véritablement rendre justice aux oeuvres des grands maîtres tant classiques que romantiques ou modernes qui composent l'ensemble du répertoire organistique, et qui exigent, en plus de flûtes, des principaux et des mixtures «parlant» clair et des anches brillantes et colorées. Il fallait donc agir pour corriger cette situation et revaloriser cet orgue.

Le relevage

Monsieur Claude Lagacé, titulaire des orgues de la basilique depuis la mort de monsieur Henri Gagnon, avait constaté certaines faiblesses, notamment au niveau de l'harmonisation et de l'équilibre de l'instrument. Une rencontre fortuite avec M. Cavelier fit germer, en lui, l'idée d'une réharmonisation, de transformations et d'additions susceptibles de rendre cet orgue capable de traduire le plus fidèlement possible tout le répertoire pouvant être joué dans cette église. Grâce au ciel, M. Lagacé n'eut aucune difficulté à convaincre les autorités de la cathédrale de la nécessité de procéder à un «relevage» des orgues. C'est donc à la suite d'un appel d'offres auprès de différents facteurs que les services de M. Cavelier furent retenus. Des plans avaient alors été établis, après consultation entre M. Lagacé et M. Cavelier, selon lesquels, outre le nettoyage et la réharmonisation de l'ensemble, certaines transformations de jeux qui se dédoublaient furent déterminées afin d'alléger la sonorité totale de l'instrument et d'équilibrer davantage les plans sonores. C'est dans le même but que M. Lagacé demanda que soit ajouté, à la disposition originale de l'orgue, une cymbale au positif et une fourniture à la pédale.

Les premières constatations que fit M. Cavelier, en entendant l'instrument pour la première fois, il y a de cela environ un an, furent les suivantes: l'orgue souffrait d'un manque d'alimentation en vent et, de plus, avait besoin d'un bon nettoyage, ce qui n'avait jamais été fait, semble-t-il, depuis son installation il y a maintenant près de 50 ans! Enfin, certains problèmes sérieux commençaient à apparaître au niveau de la mécanique.

Les travaux commencèrent donc en juin dernier par le démontage complet de la tuyauterie et un nettoyage systématique de l'intérieur du buffet. On procéda ensuite au «recuirage» des réservoirs et à la réparation des porte-vent. Les pneumatiques des sommiers, les ressorts et les cuirs ont été changés dans une proportion d'environ 60%. Dans la console, les contacts ont été également nettoyés et redressés; les pneumatiques ont aussi été changés et le pédalier réparé.

La partie la plus importante - et le plus délicate - consistait dans la réharmonisation de tous les tuyaux, afin d'équilibrer l'instrument et de lui enlever cette lourdeur qui lui était caractéristique. C'est à ce niveau que la compétence du facteur prend toute son importance, et c'est là qu'on distingue l'artiste de l'amateur, M. Cavelier s'est appliqué particulièrement à réharmoniser les principaux et les mixtures, de façon à les rendre plus clairs et plus brillants, dans la mesure du possible, à leur enlever cette sonorité flûtée (il y a déjà suffisamment de flûtes!) et à les équilibrer sur les différents claviers. En plus de refaire la bouche des tuyaux et d'en enlever les dents, il en a agrandi le pied ainsi que les trous des sommiers pour permettre au vent d'entrer librement, et il a diminué la pression d'environ un pouce. Voici les transformations qui ont été faites pour chacun des claviers:

  • au grand-orgue:
    • la disposition et la taille des fournitures ont été transformées pour leur donner plus d'éclat;
    • la trompette possède maintenant des canaux et des languettes à la française;
    • la flûte 4' est devenue un octavin 1';
    • le cornet de principaux a été équilibré;
    • l'ensemble du grand-orgue a été allégé et équilibré.

  • au récit:
    • l'éoline devient une quinte;
    • la sesquialtera devient une fourniture (moins la tierce);
    • la tierce de la sesquialtera a pris la place de la flûte harmonique 8', pour devenir un jeu de tierce indépendant;
    • le violon 4' va compléter la fourniture;
    • les anches ont été réharmonisées à la Cavaillé-Coll, les tailles s'y prêtant. (À noter que la trompette du récit est un peu plus riche en sons fondamentaux que celle du grand-orgue; l'échange n'a cependant pas été fait afin de conserver la batterie d'anches du récit qui n'est pas complète du grand-orgue);
    • la flûte à cheminée a été débouchée!!! et réharmonisée;
    • la flûte octaviante devient flûte traversière;
    • la gambe a été réharmonisée en salicional à cause de sa forme;
    • l'ensemble a été équilibré et réharmonisé.

  • au positif:
    • disparition de la boîte d'expression afin de rendre ce clavier plus présent;
    • ajout d'une cymbale de 3 rangs faite de tuyaux neufs à 75% d'étain, supportés par un nouveau sommier indépendant;
    • disparition du principal 8' et de la dulciane 16' dont les tuyaux étaient irrécupérables;
    • réharmonisation de la clarinette (il n'a pas été possible d'en faire un vrai cromorne français à cause des tailles);
    • réharmonisation de l'ensemble de façon plus délicate.

  • au solo:
    • tout le clavier devient, dans la mesure du possible, un clavier de bombarde.

  • à la pédale:
    • addition d'une fourniture de 4 rangs (tuyaux neufs);
    • le violon 16' devient un principal 8';
    • le violoncelle 8' devient un principal 4' s'ajoutant à un principal 16' déjà existant, ce qui rend maintenant la pédale indépendante;
    • le flûte 16' disparaît pour faire place à la fourniture, installée sur un sommier spécial;
    • les anches ont plus d'éclat et de mordant.

Les douilles servant à accrocher les tuyaux ont été éliminées autant que possible et remplacées par des cônes comme dans les orgues anciennes. L'accord tient mieux et le tuyau gagne en sonorité. Les prolongements des octaves aiguës ont été enlevés, les tuyaux étant brisés, mais les tirasses d'octaves aiguës et graves, bien que devenues inutiles, ont été conservées.

Le résultat de cette transformation est vraiment étonnant et il est désormais possible d'écouter sur cet orgue, avec un égal bonheur, aussi bien un prélude et fugue de Bach, une suite de Clérambault, une symphonie de Vierne, un choral de Franck ou une oeuvre de Messiaen. Et cela, nous le devons d'abord, bien sûr, au talent et à l'habileté de M. Bernard Cavelier, maître facteur d'orgues, qui a su tirer le meilleur parti de tous les éléments existants, mais aussi à M. Claude Lagacé, l'âme de ce projet devenu maintenant réalité, qui a été présent tout au long des travaux, et qui n'a pas hésité à faire valoir ses opinions et à les discuter franchement avec le facteur. Il ne faudrait pas oublier, non plus, le curé de la paroisse, monsieur l'abbé Jean-Charles Racine, que nous nous devons de féliciter, pour avoir compris que l'importance du rôle de l'orgue dans la liturgie justifiait un tel investissement. Soulignons, enfin, la collaboration des organistes les plus réputés de Québec qui, par leurs avis et leurs conseils judicieux, ont certes contribué pour une bonne part, à la réussite de ces travaux de relevage.

Devis original

Grand-Orgue

Récit
(expressif)

Montre16' Bourdon16'
Montre8' Principal8'
Principal8' Clarabelle8'
Flûte double8' *Flûte harmonique8'
Salicional8' *Flûte à cheminée8'
Bourdon8' *Viole de gambe8'
Prestant4' Voix céleste8'
*Flûte harmonique4' *Éoline8'
Principal4' Principal4'
Nazard2 2/3' *Flûte octaviante4'
Doublette2' *Violon4'
*FournitureIV Piccolo2'
*CornetIII *SesquialteraIV
*Trompette8' *Trompette16'
*Clairon4' *Cor8'


*Hautbois8'


*Voix humaine8'


*Clairon4'


Trémolo

Positif
(expressif)


Solo
(expressif)

*Dulciane16' Quintaton16'
*Principal8' Stentorphone8'
Mélodie8' Flûte ouverte8'
Gemshorn8' Grosse gambe8'
Cor de nuit8' Gambe céleste8'
Quintaton8' Flûte harmonique4'
Prestant4' CornetIV
Flûte d'amour4' *Tuba magna16'
Quinte2 2/3' *Tuba mirabilis8'
Flageolet2' *Tuba clairon4'
Tierce1 3/5' Trémolo
*Clarinette8'

Cor anglais8'

Trémolo


Pédale



Flûte32'

*Flûte16'

Bourdon16'

Principal16'

*Violon16'

Dulciane16'

Flûte8'

Bourdon8'

*Violoncelle8'

Flûte4'

*Bombarde16'

*Trompette8'

*Clairon4'

* Jeux qui ont subi des transformations majeures


1Le Devoir, Montréal, 29 octobre 1927

2L'Action Catholique, Québec, 9 novembre 1927