Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 29 - Novembre 1976


Dans ce bulletin:


L'orgue au couchant
par Lucien Poirier

Aux yeux de nombreux mélomanes, musiciens et musicologues actuels, la musique occidentale a atteint le terme de sa course, et il n'est guère possible d'assigner de nouvelles voies à son évolution. La méfiance, le mépris parfois, et presque toujours l'incompréhension dont une oeuvre musicale récente fait l'objet d'une part, l'ésotérisme du système dit d'avant-garde, l'anticonventionalisme et le rejet a priori, de la part des compositeurs, de la notion de musique «humanisante» d'autre part, ont pour conséquence l'isolement quasi absolu de cette forme d'«expression» artistique, qui semble momentanément donner raison aux pessimistes. Il n'est que de parcourir attentivement les programmes des solistes et formations diverses pour se rendre compte qu'il s'agit là d'un courant de pensée répandu et conséquent. Et l'orgue n'échappe pas à cette constatation. Voilà en partie l'explication de l'engouement porté à l'art musical du passé.

Nous vivons en musique la plus grande époque néo qu'ait connue l'histoire. La civilisation actuelle projette à cet égard l'image d'un vieillard qui, épuisé d'une trop longue et périlleuse escalade, tourne avec fierté son regard sur les flancs de la montagne dont il ne perçoit pas le sommet, mais dont le vertige suscite cependant en lui le remord de n'avoir pas su mieux profiter des étapes qui marquèrent son ascension, alors que déjà ses exploits échappent au regard de ses admirateurs. Jamais époque n'a vu jaillir une telle source d'études, d'éditions, de disques, de concours, de concerts, récitals ... centrés presque exclusivement sur un art certes immortel mais qui n'en constitue pas moins un «héritage» avec tout ce que ce mot comporte de signification.

Époque-Musée! Nous déterrons, dépoussiérons, étiquetons, emmagasinons, conservons! Geste louable et essentiel. Mais ne sommes-nous pas dupes de la notion inculquée de Musée lorsqu'on passe au stade de l'exposition des oeuvres? Alors qu'on remet en question la portée véritable d'offir à l'admiration publique un membre détaché d'un corps de statue, un fragment de vitrail accroché à un mur de béton, etc. dont l'impuissance à susciter une réelle émotion est notoire, le disque et le concert reprennent à leur compte, en matière de musique d'orgue, l'idée d'élever leur musée sur une base traditionaliste. Il semble bien que ce geste n'ait guère été précédé d'une réflexion sur le problème que soulève une «renaissance». Il apparaît plutôt comme le résultat d'un engagement commercial qui, sous des airs sérieux, se rie bien de l'art, comme en fait foi la folie des intégrales - entendez lecture sur lecture d'un couvert à l'autre d'une masse de partitions.

Cette aventure est néfaste en ce qu'elle fausse les rapports unissant nombre de compositions anciennes à leur contexte, et prive ainsi ces oeuvres non seulement du relief qui en faisait l'intérêt, mais également de tout vie, de toute émotion qu'elles pourraient autrement distiller à profusion. Un exemple parmi tant d'autres: la musique d'orgue française jusqu'à Clérambault (1710), offre essentiellement des Messes d'orgue et Hymnes consistant en versets séparés, conçus pour une alternance avec d'autres versets chantés en grégorien. Dans une telle optique, la variété des formes, la richesse de la mélodie, du rythme et de l'harmonie, la couleur des timbres de l'orgue français offraient contraste frappant par rapport au plain-chant dont les données sont tout autres. Ce complaisant dialogue de sourds n'était pas sans comporter un certain charme en ce que la supériorité de l'organiste s'établissait sur une base à partir de laquelle chacun était en mesure de le juger. De plus, cette rivalité entre partenaires inégaux accentuait l'idée de contraste dans l'unité qui est une loi fondamentale du baroque. Considérez maintenant la déformation qu'en réalisent nos concertistes: ces versets liés originalement à l'art liturgique, ne sont plus que des mouvements d'une Suite qui, elle, a ses racines dans l'art profane et mondain. Et on pourrait appliquer un commentaire analogue à l'art actuel de jouer les Fiori Musicali de Frescobaldi, et à l'ensemble des préludes de chorals luthériens chez les Allemands.

Cette attitude générale invite à réflexion. D'abord, soit par manque de culture, et d'imagination, soit par le souci trop exclusif de voir l'orgue couronné à tout prix instrument de concert, à l'instar du piano qui se situe dans une sphère absolument différente, l'art de l'orgue s'écarte radicalement de la tendance actuelle observée en musicologie. Cette science, en effet, ne se contente pas d'accumuler les faits et de dresser des inventaires. Elle a pour objectif avoué le rattachement de l'oeuvre musicale à l'ensemble des phénomènes culturels d'une époque, d'un lieu, etc., de façon à la faire apparaître dans toute son originalité, à lui restituer sa véritable entité. Ensuite, nos techniciens actuels oublient trop aisément le caractère singulier de leur instrument, à la fois instrument d'église ou profane, et de sa littérature. Selon qu'ils s'adressent à l'un ou l'autre de ses aspects, leur attitude est identique. Ne pourrait-on au contraire préconiser deux manières différentes? Ainsi n'y aurait-il pas avantage à ce que si l'on adopte le parti de traiter l'orgue en instrument de concert, on s'en tienne à un répertoire de musique pure (ricercars, canzones, toccates, fantaisies, caprices, préludes, fugues, variations, sonates, symphonies ...) dont les sources sont inépuisables, et de pièces de genre; alors que si l'on veut présenter et faire connaître la musique d'église, on s'assure le concours d'un choeur vocal, ce qui nous vaudrait le retour de l'institution de ces fameuses Abendmusiken?

Je pense qu'un devoir prioritaire de l'organiste actuel est à la fois de sauver le répertoire de son instrument de la sclérose dont il est gravement atteint, et de trouver une formule plus souple, variée, plus vraie aussi de présentation, sachant bien que si l'orgue s'est tristement engagé sur les chemins de l'Ouest, il y va non seulement de la responsabilité des institutions ecclésiastiques, mais aussi de ceux qui font profession d'exécutants, et qui, paradoxalement, se multiplient sans raison d'être apparente, sans souci d'originalité trop marqué au demeurant. En outre, les organistes et associations de concert ont, à mon sens, le devoir non moins impérieux de voir à ce que la littérature musicale ne se borne pas à un reflet de l'art du passé mais sollicitent et encouragent la création d'oeuvres, seule promesse de vie et d'avenir. L'impopularité immédiate de l'oeuvre nouvelle ne devrait pas étouffer l'idéal d'une recherche poussée au-delà de l'acquis. Et si la limitation de nos vues actuelles est de nature à fausser notre appréciation, gardons toutefois en mémoire cette parole d'espoir du psaume: «La pierre qu'avaient rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue pierre de faîte.»


Un peu d'histoire
par Normand Picard

Dans son volume sur les arts en Nouvelle-France, M. Gérard Morisset nous dit en parlant du facteur d'orgues Joseph Casavant: «en 1850, c'est un instrument de trois claviers qu'il fournit à l'église d'Ottawa» (p. 119). Ma curiosité a été piquée par la mention de cet instrument de trois claviers, sans doute le premier de Casavant, mais je ne pouvais en trouver la composition sonore. Grâce à une référence dans le premier tome de l'histoire des Oblats du Père Gaston Carrière, o.m.i. (p. 256, r. 61), j'ai pu repérer, à la Bibliothèque nationale, le compte-rendu de l'inauguration de cet orgue paru dans "The Packet" (ancêtre du «Ottawa Citizen») le 9 mars 1850 (p. 2, col. 2), à By-Town (Ottawa).

Le titre du compte-rendu est assez révélateur de l'événement «Triumph of Canadian genius». La console est placée entre les deux parties du buffet de manière à ce que l'organiste voie l'autel. La traction est mécanique. Il y a 1063 tuyaux dont 900 sont en métal et les autres en bois. L'orgue est muni de trois claviers de cinq octaves chacun. On dit aussi qu'il y a des accouplements, que le mécanisme et l'ensemble de l'oeuvre sont dus au talent et à l'habileté de M. Casavant, originaire de Montréal.

Je site maintenant la composition sonore de cet instrument de 18 jeux telle que paru dans le journal:

    Grand Orgue
      Grand open Diapason - pipe 24 feet
      Stop Diapason
      Open Diapason
      Principal
      Sesquialtera
      Fifteenth
      Cornet of three sections
      Grand Trumpet
      Flute Pedal

    Positif
      Principal
      Open Diapason
      Stop Diapason
      Flute with chimney
      Dulciana

    Récit
      Open Diapason
      Stop Diapason
      Dulciana
      Hautboys

L'inauguration a été marquée par deux discours: l'un en français par l'évêque de By-Town, Mgr. Guigues, et l'autre en anglais par le Rev. Mr. Boyle. Il y avait aussi une chorale au programme et ce concert d'inauguration fut grandiose, le journal dit «was grand beyond description». M. Damis Paul, organiste à la cathédrale de Montréal, a touché l'orgue. Croyez-le ou non, le journal dit qu'il y avait 1,500 personnes au concert d'inauguration et c'était un jeudi, le 7 mars 1850. En parlant de l'orgue, le journal dit que c'est «one of the most powerful in America». Il va sans dire qu'on ne le retrouve plus tel quel aujourd'hui dans la cathédrale d'Ottawa.


Nouvelles

Festival d'orgue à l'église St-Jean-Baptiste

    L'inauguration des grandes orgues de l'église St-Jean-Baptiste, rénovées par la maison Cavelier Organ Builders de Buffalo, N.Y. sera l'occasion d'un festival d'orgue au cours des mois de novembre et décembre prochains. En effet, l'inauguration proprement dite aura lieu le 7 novembre avec Antoine Bouchard comme organiste invité. Suivra une série de 4 concerts avec les organistes suivants: Lucien Brasseur, de Rouen (France), le 16 novembre - qu'on pourra entendre également le 14 novembre à la Basilique de Québec avec un programme entièrement différent; Antoine Reboulot, le 21 novembre; Yvon Larrivée, le 28 novembre; Jean-Eudes Beaulieu, le titulaire, clôturera ce festival, le 5 décembre. Ces concerts seront présentés à 20h30, et l'entrée sera libre.

Intégrale Bach à Montréal

    Commencée l'an dernier à l'église de l'Immaculée-Conception de Montréal, l'intégrale de l'oeuvre pour orgue de J.S. Bach, avec Bernard Lagacé, se poursuit actuellement sur le merveilleux instrument du facteur allemand Rudolf von Beckerath.

    Comme cette intégrale est présentée dans l'ordre chronologique, on pourra entendre, cette année, beaucoup des grands chefs-d'oeuvre du célèbre Cantor, répartis en 6 concerts s'échelonnant d'octobre 1976 à avril 1977, et dont voici le calendrier:

    • «Les années de maturité» - 2e partie
    • 3 octobre 1976
      7 novembre 1976
      5 décembre 1976
    • «Les oeuvres de Leipzig»
    • 6 février 1977 (3e partie du Clavierübung)
      6 mars 1977
      3 avril 1977 (L'Art de la Fugue)

    Ces concerts sont présentés le dimanche soir à 20h30. Billets et abonnements en vente à «L'Alternatif», 1587 St-Denis, à l'«International Music Store», 1334 ouest rue Ste-Catherine, et à la Librairie Renaud-Bray, 5219 Côte-des-Neiges.

Pro Organo - Mauricie

    La sixième saison de Pro Organo - Mauricie débute le dimanche 31 octobre prochain avec Noëlla Genest, à la Basilique Notre-Dame-du-Cap, Sylvain Doyon, organiste, Murielle De Blois, soprano et Roger Cantin, flûtiste, se feront entendre le 28 novembre, à la Chapelle du Séminaire des Trois-Rivières. Le dimanche, 6 février 1977, on pourra entendre Réjean Poirier, organiste, et André Bernard, trompettiste, également à la Chapelle du Séminaire. Raymond Daveluy terminera la saison à la Basilique du Cap, le dimanche, 3 avril 1977.


Discographie
  • Veni Sancte Spiritus
    Chorale du Saint-Coeur-de-Marie
    direction: Claude Gosselin
    ALPEC A-76009
    • Ce très beau disque tire presque de l'oubli cet «art souverain» que constitue le chant grégorien. Presqu'abandonné, malheureusement, dans nos églises, cette forme de musique sacrée n'en suscite pas moins l'attachement de mélomanes de plus en plus nombreux, à preuve, l'intérêt sans cesse marqué des maisons de disques pour cette musique. Grâce à la chorale du Saint-Coeur-de-Marie et au Centre ALPEC, nous pouvons apprécier ici un enregistrement de tout premier ordre, tant du point de vue de l'interprétation que de la gravure. Bravo à Maurice LeBel et Armand Chouinard, respectivement responsables de la prise de son et de la réalisation.

  • Anthologie de l'organiste, volume 1
    Antoine Bouchard, à l'orgue Wilhelm de l'église de Beaupré
    ALPEC A-76011
    • Cet enregistrement, réalisé sur le très bel orgue de Beaupré, se veut l'illustration sonore de la première livraison de la nouvelle anthologie intitulée «L'Organiste», publiée par l'ALPEC. Ce recueil imprimé, constitué par Antoine Bouchard, contient 23 pièces brèves écrites spécifiquement pour l'orgue. Il est diversifié tant par l'origine que par l'époque des pièces, et se destine principalement aux organistes qui n'ont pas eu la chance de faire des études poussées en orgue. En effet, les pièces proposées, sauf exception, ne présentent pas de très grandes difficultés d'exécution, et peuvent être jouées sur un instrument de dimension modeste, même dépourvu de pédalier.

      Ce qui caractérise principalement cette anthologie, outre sa très belle gravure, c'est sa présentation essentiellement pratique: classement par catégories; mention de la registration à la fin de chaque morceau, dont on indique la fonction liturgique possible; signalisation du degré de difficulté; suggestions de doigtés, phrasés et articulations; indications sur le style et l'exécution de chaque oeuvre. «Une notice sur la registration, un tableau explicatif des ornements et une explication des signes expressifs permettent à l'usager de se familiariser rapidement avec tout ce qui est signifié dans cette édition». Nul doute que de nombreux organistes - même les plus chevronnés - apprécieront au plus haut point ce répertoire, dans l'exercice de leur fonction liturgique, car il est un instrument de travail immédiatement pratique.

      Quant au disque, il a non seulement le mérite de faire connaître un magnifique instrument de facture récente (1968), touché par un organiste dont la réputation n'est plus à faire, mais également de permettre aux musiciens qui voudront étudier les pièces contenues dans l'anthologie, d'y trouver «une référence sonore et stylistique» fort valable. La prise de son de Maurice LeBel est bien équilibrée et très présente. La gravure est bonne, si l'on excepte quelques sporadiques légers bruits de surface.

Ces disques sont disponibles chez plusieurs disquaires de Québec, ainsi qu'au Centre ALPEC, C.P. 10,000, Ste-Foy, Québec G1V 4C6, au coût de $6 chacun. Le recueil «L'Organiste» est aussi disponible, au centre ALPEC, au coût de $9.