Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 30 - Mai 1977


Dans ce bulletin:


Les grandes orgues de St-Jean-Baptiste de Québec
par Jean-Eudes Beaulieu

En 1985, cet instrument aura cent ans. D'où vient-il? Plongeons dans l'histoire; voici un extrait du «Courrier du Canada», en date du 15 mai 1885, traitant de l'inauguration du Grand Orgue Déry en termes écovateurs.

«La cérémonie commença à neuf heures et demie par la bénédiction solennelle de l'orgue présidée par M. l'abbé Paradis, assisté comme diacre et sous-diacre par MM. les abbés Bouffard et Lessard. Mais l'orgue resta toujours silencieux. La messe commença: le chant de l'Introït se fit entendre; même silence de la part du majestueux instrument. Tout à coup, un frémissement parcourt l'assistance; un flot d'harmonie envahit le temple sacré; des accords aussi purs que les chants des anges retentissent dans toute l'église. C'est le Gloire au Père, au Fils et au St-Esprit que le nouvel orgue chante de sa puissante voix; c'est le chant de reconnaissance que l'orgue entonne en l'honneur du Maître de l'Univers. L'enthousiasme le plus vif s'empare de toute l'assistance. Nous voudrions parler; nous voudrions exprimer ce qui se passe dans nos coeurs; mais c'est impossible; nos sentiments se confondent, et au milieu de cette confusion, de cet amas de douces harmonies, nous ne pouvons que répéter dans notre for intérieur: «Oh que c'est beau! que c'est grandiose! que c'est sublime!»

Sans être un connaisseur, nous ne craignons pas d'affirmer que cet orgue est excellent et qu'il ne déparerait pas les plus belles églises du continent européen. Cet instrument est d'une grande puissance et d'une harmonie parfaite. M. Déry vient de révéler, dans cet instrument, tout son talent et tout son génie.

Québec possède aujourd'hui un facteur d'orgues qui peut compter parmi les plus célèbres du pays et même des pays étrangers. Nous n'avons plus rien à envier, sous ce rapport, aux autres villes de la confédération canadienne.

C'est un orgue des plus puissants que nous ayons entendus, et à coup sûr, le plus beau dans son ensemble et ses détails. Ses jeux d'anches sont d'une douceur que nous ne connaissions pas jusqu'ici. Citons en passant les deux trompettes, le basson, la trompette harmonique, le haut-bois, la clarinette, la voix humaine; en un mot, il nous faudrait citer tous les jeux, car tous sont d'un velouté et d'une richesse incomparables. N'oublions pas les flûtes qui sont d'une suavité admirable. Certains jeux en bois sont si bien embouchés qu'ils ont été pris, par des organistes, pour des jeux de métal. Les musiciens ont félicité M. Déry pour la grande douceur des claviers. Nous ne pouvons passer sous silence la soufflerie qui est construite d'après un système nouveau et supérieur à ceux que nous connaissions. Un seul homme suffit à donner la plus grande quantité d'air exigé par l'organiste.»

On ajoute que le facteur a été secondé dans la préparation du devis de l'orgue par M. Hébert, organiste, et M. Denis, Maître de Chapelle. Il est intéressant de noter que Napoléon Déry vivait à St-Jean-Baptiste non loin de l'église, et qu'il y vit encore de sa descendance. Cet instrument venait compléter le mobilier de l'église nouvellement construite et il avait coûté la jolie somme de 7500 piastres.

J'ai rencontré, par hasard, l'organiste actuelle du Cap St-Ignace, une ancienne élève de J. Arthur Bernier. Elle aurait joué l'instrument vers 1920; le buffet de dimension plus modeste que l'actuel prenait place sous l'arcade centrale exclusivement, et la console était en fenêtre, c'est-à-dire intégrée au buffet. Apparemment la vie musicale, très florissante à Québec, subissait l'influence des milieux musicaux européens; les grands organistes, Gagnon et Bernier, avaient séjourné là-bas. Depuis la construction de l'église à St-Jean-Baptiste, on ne cessait d'améliorer le temple; Mgr. J.E. Laberge, le curé de l'époque, avait du goût, et l'organiste Bernier, qui jouait le grand répertoire fort habilement, rêvait probablement d'un instrument plus imposant et plus souple; on agrandirait donc le Déry. Voici ce qu'on lit dans le numéro 28 de la revue «La Musique» en avril 1921:

«St-Jean-Baptiste aura enfin un orgue digne de son église et de son organiste. La fabrique vient d'ordonner, chez Casavant, un instrument magnifique au coût de $33,500. On espère en faire l'inauguration pour la Sainte-Cécile.»

Comme prévu, l'inauguration solennelle a eu lieu le 27 novembre 1921, solennité de Sainte-Cécile. On lit dans «La Musique» (décembre 1921, no 36):

«Un mot des orgues. Elles sont dignes de nos incomparables facteurs, les frères Casavant, une des gloires incontestables de notre Canada Français. Sonorités éclatantes dans les "forte", moëlleuses et capitonnées dans les jeux doux, mécanisme rapide, facile et sûr, disposition commode des registres, variété des combinaisons grâce aux multiples accouplements sur les différents claviers, ce puissant instrument remplit à merveille l'immense nef de l'église St-Jean-Baptiste, dont les conditions d'acoustique ne sont pas des plus favorables.» (Octave Bourdon)

On trouve des notes intéressantes sur l'organiste et l'instrument, dans les «Souvenirs d'un Amateur» écrit par Napoléon Levasseur, toujours dans «La Musique» no 46, 1922:

«M. Arthur Bernier, l'organiste actuel de St-Jean-Baptiste, a débuté comme organiste à l'église St-Sauveur, puis a occupé l'orgue de l'église Jacques-Cartier et enfin est monté à l'orgue de St-Jean-Baptiste en 1917 en remplacement de Georges Hébert.

M. Arthur Bernier est un organiste de grand talent, d'une virtuosité remarquable, qui a fait de fortes études. Il a aujourd'hui sous les doigts un orgue qui lui permettra de déployer toutes ses ressources, car l'église St-Jean-Baptiste vient d'être dotée de nouvelles orgues que l'on compte parmi les plus considérables qui existent au pays.

Les facteurs des nouvelles orgues sont MM. Casavant de St-Hyacinthe. Elles comportent 107 jeux distribués sur quatre claviers et un pédalier. On compte 18 jeux au grand-orgue, 17 au récit, 13 au positif, 12 au solo, 15 à la pédale et 32 aux accouplements. L'instrument est pourvu d'une série de combinaisons ajustables, représentées par nombre de boutons, d'accouplements de combinaisons, de boutons à double action, de pédales à bascule. Le pédalier est radiant et l'orgue est mû par l'électricité. Le buffet occupe la largeur de la tour et est imité en acajou.»

Il est remarquable comme la vie des instruments de musique ressemble à la vie des hommes. Fait étrange, en 1946, après la deuxième guerre mondiale, on décide d'assombrir les jeux d'anches, qui en faisait déjà la renommée (Dupré). Il y en a vingt-deux. L'idée initiale n'était pas mauvaise: on voulait l'équilibre avec les fonds et les mutations, car on ne pouvait à proprement parler encore de véritables pleins jeux à l'époque.

En automne 1974, quand j'ai essayé le grand-orgue pour la première fois, j'aurais volontiers pleuré; un si grand instrument, à si fière allure, et en si piètre état. Les anches étaient muettes, à part les épais tubas du solo; les réservoirs sifflaient leur désarroi. Seule la montre 8 du grand-orgue témoignait de la grandeur passée.

Cependant, le souvenir des grandes heures musicales dormait sous ces voûtes et c'est peut-être ce qui explique la facilité avec laquelle la flamme se ralluma. Les gens du Faubourg sont intelligents, fiers et braves: ils ont pris des informations, l'espoir et la confiance firent le reste.

J'ai eu l'occasion de voir, de toucher cette tuyauterie. C'était toujours avec une certaine émotion que je me disais: «Tiens, ces bourdons, ils ont été faits à Québec, il y a presque cent ans», et j'aimais aussi contempler la souple calligraphie de Napoléon Déry finement gravée à l'encre de Chine et au stylet, selon le cas. Les trente-cinq jeux de Déry sont à peu près tous dans l'orgue actuel, nous les avons d'ailleurs inventoriés.

Les premières constatations de Bernard Cavelier, le facteur d'orgue chargé des restaurations, furent les suivantes: «Cet orgue respire mal, a des difficultés d'élocution, la tuyauterie est en bon état, l'acoustique de l'église favorable».

Le travail de reconstruction dura dix-sept mois. Et voici comment B.J. Cavelier en parlait dans le programme des concerts de ré-inauguration:

«La restauration et la ré-harmonisation de l'orgue de St-Jean-Baptiste fut une opération ambitieuse. Construire un instrument neuf est agréable, restructurer un instrument déjà existant suppose un certain respect car il s'agit ici d'améliorer les idées d'un autre. Nous avons donc décidé de lui donner un style classique, c'est-à-dire de l'équilibrer de façon à le rendre apte à illustrer la littérature de toutes les époques. En plus, nous avons voulu lui conférer cette couleur typiquement française qui donne du piquant et de la personnalité au son; des pleins jeux clairs, des flûtes mélodieuses, des batteries d'anches (clairons, trompettes et bombardes) joyeuses et brillantes. Nous avons d'abord refait toute la mécanique de l'instrument tout en veillant à ce que l'orgue puisse quand même assurer ses indispensables services aux offices religieux. Nous avons réussi à faire oublier la malencontreuse localisation dans le buffet même (à l'extrême gauche) des tuyaux du clavier principal et nous avons pu, par des astuces d'harmonisation, lui assurer la portée souhaitable.»

Pour satisfaire la curiosité du lecteur, j'aimerais parler des caractéristiques les plus sensationnelles de cette restauration. La première mention va au grand plein jeu de 16 pieds au clavier du Grand-Orgue. On y trouvait certes une mixture et une fourniture avec tierce; Cavelier prit un mois et demi à les reconstruire à partir des tuyaux déjà existants, Déry et Casavant. Bien souvent, il fallait d'abord les couper; les douilles qui servent à accorder, comme on a l'usage de le faire dans la facture d'orgue québécoise traditionnelle, ont été enlevées, car elles ont entre autres l'effet d'altérer la belle qualité du ton. On a préféré en revenir au grand principe classique français de l'accord par cône, la qualité des tuyaux le permettant (bonne teneur en étain); l'accord tient d'autant mieux!

Le facteur refit d'abord une fourniture de V rangs, avec des résultantes de 8 pieds et ensuite une grande fourniture avec des résultantes de 16 pieds qui sonnent admirablement bien avec la montre de 16; c'est cette grande synthèse des principaux, échafaudée à partir du 16 pieds en montre, qui confère à l'instrument un ton plus grave, une espèce de solennité que l'on trouve dans les grands instruments (l'Oratoire St-Joseph de Montréal, pour ne citer que celui-là). On décida aussi d'avoir une grosse tierce et un gros nazard, éléments indispensables du grand cornet français, que l'on compose à partir de la montre 16 du grand-orgue, elle-même de large taille et de caractère flûté.

La batterie d'anches du clavier du Grand-Orgue a subi des modifications. On a d'abord installé la trompette 8 du Récit à la place de celle du Grand-Orgue. Elle vient de Déry et la taille du pavillon est très large, à la française. La bombarde 16 du Grand-Orgue était en réalité un basson 16 de Déry, que Casavant avait logé à cet endroit, alors qu'au Récit, on trouvait une magnifique bombarde romantique à la Cavaillé-Coll. On fit l'échange. Évidemment, les trompettes, bombardes et clairons de tous les claviers ont généralement subi des modifications internes profondes pour leur donner un brillant qu'elles n'ont probablement jamais connu. On sait que le type d'anche que Casavant a fait pendant des années est un mélange d'esthétique anglaise et française, assez large de pavillon (les Casavant s'inspiraient volontiers de la facture romantique française), mais le canal sur lequel repose l'anche elle-même est fort peu ouvert et la languette (anche) très étroite; c'est la touche anglaise. Par chirurgie interne, si je peux dire, les canaux furent changés ou ouverts au moins au double de leur proportion originale et des languettes plus larges et plus fines furent taillées. Maître Cavelier leur donna cette courbe dite à la française qui modèle le son d'une manière caractéristique.

À la pédale, on trouve des trompettes et bombardes avec des résonnateurs en bois (les noyaux et les canaux d'anches sont aussi en bois) qui sortent directement des ateliers Déry, et Casavant les a intégrées à l'instrument sans rien y changer. On pourrait souhaiter des anches plus puissantes à la pédale; personnellement, je les trouve très commodes et utiles; elles se mélangent bien dans la littérature polyphonique. Pour les oeuvres romantiques et contemporaines, il est facile d'accoupler les grosses trompettes du clavier de Bombarde (l'ancien Solo); ces grands tubas de Casavant (trompettes harmoniques) parlent toujours aussi fort mais avec plus de distinction.

Le clavier de Positif ne comportait pas de plein jeu. On a donc sacrifié une clarabelle pour installer à la place une fourniture neuve de cinq rangs. On a préféré à la clarinette la sonorité d'un cromorne français neuf de chez Haerpfer, en France. Avec la quarte de nazard neuve (flûte 2') et l'une des tierces au Grand-Orgue, ce sont les seuls jeux neufs que l'on ait ajoutés. Il manque une fourniture de quatre rangs au pédalier, que nous espérons acheter plus tard; un sommier est prêt à la recevoir.

Le jeu de harpe, «ô singularité inquiétante», sera remis en service; c'est en fait un genre de vibraphone, hybride descendant des zimbelstern que Bach a connu.

Détail anodin, le matin du 16 août 1975, en plein cours de restauration, à l'occasion de funérailles, un bris de chaînes dans l'entraînement des cloches déchanche une inondation et l'ineffable liquide de dévaler à travers le Récit et le Positif; cette mystérieuse épreuve compromettait le succès de l'entreprise: il faudrait tout refaire la mécanique...

Je revois les pompiers me disant: «Ta "musique" marchera pas après-midi!» Ce bon monde parti, il ne restait qu'une solution: enlever les planches en dessous des sommiers pour facilier l'évacuation des eaux et favoriser le séchage, tout en souhaitant que la solide menuiserie de Casavant tienne bon; j'essayais aussi d'imaginer la tête de Maître Cavelier à son retour, le lundi suivant.

Malgré tout, le courage l'emporta et l'énorme travail accompli commence à porter fruit.

Les Grandes Orgues de St-Jean-Baptiste connaissent un troisième souffle, elles suscitent un nouvel intérêt.

Je me permets d'évoquer, en terminant, la pensée du facteur Bernard Cavelier qui soutient qu'un travail d'art de cette sorte n'est jamais vraiment terminé, en ce sens qu'il y a toujours possibilité de perfectionner l'oeuvre!


Les Amis de l'orgue de Québec ont dix ans
par Normand Picard

Depuis la fondation des Amis de l'orgue en 1966, le public de Québec a entendu en soixante-quatre concerts, vingt-sept organistes du Québec et quinze de l'étranger.

Le 31 octobre 1972, «les Amis de l'orgue de Québec» étaient incorporés civilement. Dans la charte, on peut lire que la corporation est formée pour les objets suivants:

  • Défendre et illustrer l'orgue à tuyaux;
  • Offrir aux amateurs de musique d'orgue de Québec et des environs, des concerts d'orgue, des conférences et des visites d'instruments pour réaliser le but de corporation;
  • Publier des bulletins, revues et communiqués en rapport avec l'orgue;
  • Organiser des concours et avoir la faculté d'octroyer des bourses pour aider de jeunes organistes et les étudiants en orgue.

Les Amis de l'orgue n'ont pas atteint encore tous ces objectifs. Mais ils croient avoir contribué pour leur part au renouveau de l'orgue au Québec et ils sont fiers d'avoir aidé à la fondation d'une société similaire: «les Amis de l'orgue de Rimouski» et d'avoir collaboré avec d'autres groupes, comme Ars Organi et Pro Organo.

Le bulletin que nous publions en est à sa trentième livraison. C'est la seule publication du genre au Québec. On y rend compte, dans la mesure du possible, de toutes les activités dans le domaine de l'orgue. Ainsi avons-nous été heureux de souligner récemment le Festival de ré-inauguration du Grand Orgue de St.-Jean-Baptiste.

Enfin, parmi nos objectifs, l'aide aux jeunes a toujours occupé une place de choix. Ainsi, pendant un temps, une section des jeunes a mise sur pied des échanges Québec-Montréal pour des concerts d'étudiants. Pour ceux qui sont entrés depuis peu dans une carrière professionnelle, nous organisons maintenant chaque printemps des concerts qui leur permettent de se révéler au public.

Pour marquer le dixième anniversaire de notre société, l'Orchestre symphonique de Québec a bien voulu présenter un concert spécial avec orgue et orchestre, en hommage aux Amis de l'orgue de Québec.1 On ne pouvait mieux souligner cet événement. Nous sommes très reconnaissants à l'OSQ pour ce geste à notre égard.

Nous tenons à remercier aussi bien sincèrement tous ceux qui nous ont soutenus depuis le début.


1 Ce concert a eu lieu le 19 mars 1977 en l'église des Saints-Martyrs-Canadiens de Québec. L'OSQ avait invité son violoncelle-solo, Pierre Morin, à diriger ce concert et le soliste a été Sylvain Doyon dans des oeuvres de Saint-Saëns, Haendel et Poulenc. Ce concert a été radiodiffusé, sur les ondes de Radio-Canada, le 20 avril dernier dans la série «Les grands concerts».