Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 32 - Septembre 1978


Dans ce bulletin:


L'orgue avec Pierre Cochereau
par Normand Picard

Profitant du passage de M. Pierre Cochereau à Québec, le 26 avril dernier, j'ai recueilli, pour vous, l'interview suivante.

Q. M. Cochereau, je voudrais d'abord vous entendre parler de l'orgue de Notre-Dame de Paris, dont vous êtes le titulaire. Que se passe-t-il à cette tribune?

R. Depuis que j'y suis, il s'y est passé beaucoup de choses. Je suis nommé en effet à Notre-Dame depuis le 8 janvier 1955, c'est-à-dire que ça fait un peu plus de 23 ans. Depuis que j'y suis, j'ai eu l'occasion de voir de très belles réalisations s'effectuer. La première a été la reconstruction du grand orgue de Notre-Dame qui a eu lieu à partir de 1963, c'est-à-dire très exactement 100 ans après que le grand facteur français Aristide Cavaillé-Coll n'ait reconstruit le grand orgue de Notre-Dame. Cette restauration a fait de l'orgue un instrument maintenant extrêmement versatile et facile à jouer et qui est devenu, on peut le dire, ultra moderne. (109 jeux et 5 claviers) D'autre part, l'autre réalisation a été l'instauration des séries de concerts que nous donnons maintenant chaque dimanche, de 17h45 à 18h30, et cela depuis 7 ans. Ce qui nous a permis d'inviter approximativement 550 récitalistes en 7 ans, avec des publics, d'un bout de l'année à l'autre, qui ne descendent pas en bas de 3,000 à 3,500 personnes.

Dans les célébrations liturgiques, le rôle du grand orgue est en quelque sorte un rôle de remplissage, c'est-à-dire que le grand orgue est appelé à jouer au début de la cérémonie et puis on lui donne aussi en quelque sorte – c'est malheureux d'utiliser ce mot-là – des trous à remplir, au moment de l'offertoire, de la consécration, de la communion et bien entendu, au moment de la sortie. C'est alors que le métier d'improvisateur rend les plus grands services parce qu'on ne peut absolument pas prévoir à l'avance la longueur d'une pièce. Ce qui fait que mon porte-musique est équipé tout comme les feux de signalisation, c'est-à-dire qu'au vert, il faut commencer à jouer, au signal orange, il faut s'apprêter à arrêter, et au rouge, il faut s'arrêter impérativement. Il faut improviser dans le ton de la pièce qui va suivre. Tout cela se fait au moyen d'un interphone qui met en communication le grand orgue et l'orgue d'accompagnement dans le chœur. À Notre-Dame de Paris, nous avons un merveilleux maître de chapelle qui s'occupe de la musique chorale, c'est la chanoine Jehan Revert. Nous avons une maîtrise d'enfants et aussi un orgue d'accompagnement qui a aussi son titulaire.

Q. Pouvez-vous nous parler aussi du Conservatoire de Nice que vous dirigez en plus d'être organiste à Notre-Dame?

R. J'ai, en effet, une double activité. Je suis aussi Directeur du Conservatoire de musique de Nice, estimant que l'une n'entrave pas l'autre et que, avec les moyens de communication rapide que représente maintenant l'avion, il ne nous faut pas plus de trois heures, porte à porte, pour se rendre de Paris à Nice. J'ai la chance de diriger une merveilleuse école, d'autant plus merveilleuse que le recrutement est facilité par l'éloignement de la capitale. Nice est certainement, avec Perpignan, la ville la plus distante de Paris. J'ai 1,500 élèves, 71 professeurs et moniteurs. Sur le plan de l'outillage, nous sommes supérieurement installés. Nous avons un stock d'instruments absolument important puisque le Conservatoire de Nice est l'un des seuls à posséder 6 ou 7 orgues d'étude, 6 clavecins et une douzaine de harpes. Il faut ajouter aussi que nous possédons, après le Conservatoire national de Paris, la deuxième collection française d'instruments anciens et des pièces de toute beauté.

Nous faisons aussi beaucoup de recherches dans le domaine électro-acoustique. Tous les concours sont enregistrés, quelquefois même sur vidéobande. Nous souffrons cependant du manque de locaux car je n'ai, en réalité, que 30 salles de classe pour 1,500 élèves. C'est absolument démentiel. Des projets sont à l'étude pour le moment et Dieu sait quand on les réalisera.

Q. En raison de votre expérience d'organiste d'église et de concert et aussi de celle de Directeur de Conservatoire, quels seraient les conseils que vous pourriez donner à de jeunes étudiants en musique?

R. Il ne faut pas se faire d'illusion et se dire que dans les disciplines dites de grand soliste, c'est-à-dire les disciplines de virtuose, tels que les pianistes, les organistes, les chanteurs, il faut toujours avoir au moins deux cordes à son arc. Il y aura toujours, à mon avis, de la place pour des violonistes, des altistes, ou bien des instruments rares comme, par exemple peut-être, le cor anglais, le cor d'harmonie tout court. Mais le conseil que je donne à tous les parents d'élèves ou les élèves qui viennent me trouver me disant : «M. Cochereau, je veux abandonner mes études secondaires pour me consacrer à la musique», je leur dis non, suivez mon exemple. J'ai eu un père qui était extrêmement ferme sur ce domaine et qui m'a obligé à terminer toutes mes études secondaires plus une année de droit.

La chance a voulu que je sois nommé à Notre-Dame de Paris par un concours de circonstances auquel d'ailleurs je n'ai absolument pas participé. J'ai eu beaucoup de chance. Ça m'a donné une très belle carte de visite mais une chance comme cela on n'en rencontre qu'une tous les siècles et il a fallu que ça tombe sur moi. Je connais beaucoup d'organistes qui travaillent des années et des années et qui ont beaucoup de mal à trouver une situation. Et la situation d'organiste, qu'elle soit d'organiste de concert ou organiste d'église, vous le savez comme moi, est une situation extrêmement précaire, parce qu'elle n'est pas payée adéquatement. Donc, il faut toujours qu'un musicien, pratiquement, quel qu'il soit et quels que soient ses dons, soit capable de faire autre chose. Regardez l'exemple de notre ami Xavier Darasse et de ce qui vient de lui arriver. Darasse était certainement, de sa génération, le plus doué et le plus brillant et celui d'entre les organistes qui promettait de faire une carrière de récitaliste à travers le mode. Il a fallu un accident d'automobile absolument ridicule pour couper immédiatement et sans aucun espoir de revanche, une carrière qui s'annonçait extrêmement fertile. Mais Darasse est un garçon tellement intelligent qu'il sera capable de faire n'importe quoi, de diriger un conservatoire, de donner des cours d'interprétation, toujours avec une extrême modestie.

Q. Croyez-vous que l'organiste doive s'isoler dans une certaine tour d'ivoire, si l'on peut parler ainsi, et penser que le style de l'orgue est un style défini une fois pour toutes, faisant abstraction de toutes les autres disciplines?

R. Absolument pas. Je considère que l'orgue est un instrument universel et qu'avant tout, l'organiste devrait être un musicien et non un homme qui se cantonne dans l'isoloir de la musicologie. Il devrait être ouvert à toutes les différentes sortes de musique, qu'elle soit ancienne, classique, romantique, contemporaine et j'irais même jusqu'à dire : certaines formes de musique de variété. J'ai en mémoire encore cette phrase d'un de mes vieux camarades, mort prématurément, qui était un fabuleux flûtiste du nom de Roger Bourdin. On lui avait, à un moment donné, fait un peu le reproche de faire de la musique légère. Il avait répondu cette phrase que je trouve merveilleuse : «Je ne vois pas la différence entre la musique légère et la musique lourde». Et je trouve qu'il avait parfaitement raison.

De plus, il est intéressant de constater que tous les gens qui ont écrit pour orgue ont tous écrit pour autre chose. Si nous prenons, par exemple, des compositeurs de chez nous, nous pouvons citer toute la dynastie des Couperin qui est tellement célèbre. Si nous prenons simplement quelques noms très célèbres comme Jean-Sébastien Bach, si vous voulez parler d'Anton Bruckner, de Franz Liszt, tous ces gens ont écrit pour orgue bien entendu mais ils étaient tous, ou bien jouant d'un autre instrument, ou bien composant pour un autre instrument. Et c'est dans ce sens, à mon avis, qu'il faut chercher à interpréter la musique. Le fait de s'asseoir à une console d'orgue et de jouer une page de César Franck ou de Franz Liszt ne signifie pas que, puisqu'on est sur un orgue, on doive pour autant jouer ennuyeux. On ne concevrait pas un pianiste jouant, avec le concours d'un grand orchestre symphonique, un concerto de Liszt ou le concerto de Schumann de façon métronomique et ennuyeuse. Le père Bach était un homme comme les autres. Il avait ses peines, ses ennuis, ses responsabilités mais il avait aussi ses joies. Il y a des pages de Bach qui sont d'un lyrisme qui n'a jamais été égalé.

Il existe actuellement une école d'organistes qui veut que, du moment où l'on joue de l'orgue, il faut que l'on joue d'une façon métronomique, étriquée et rigoriste. Je m'élève absolument contre ce procédé. Et bien entendu, un organiste ne devrait pas se contenter de connaître son répertoire qui est vaste, puisque le répertoire de l'orgue est le plus vaste de tous les instruments de musique, y compris le clavecin, le violon et il enterre complètement le répertoire de piano. Mais combien de fois m'est-il arrivé de demander à des élèves : «Tu joues telle pièce de Liszt, par exemple, connais-tu la sonate pour piano?» «Ah non, je ne la connais pas». Quand même, ce n'est pas possible. «Connais-tu telle ou telle symphonique de Schumann, les Variations symphoniques de Franck, et Ma mère l'Oye de Ravel?» Non, je ne connais pas. Je me suis toujours élevé contre cette attitude-là.

Un organiste devait être, avant tout, un musicien et à travers son orgue, essayer non pas de jouer l'orgue orchestre comme on a tenté de le faire aux alentours des années 1920 et dont il nous reste des témoignages en Amérique, comme le grand instrument des 435 jeux de Wanamaker à Philadelphie, où, dans l'esprit des gens qui l'ont fabriqué, on voulait faire un super-orchestre symphonique. Au contraire, l'organiste devrait être un musicien aux idées larges, alors qu'au contraire, à mon humble avis, il existe trop d'organistes aux idées étroites et étriquées.

Q. Que pensez-vous de la facture d'orgues?

R. Je crois que la facture d'orgues est une chose qui évolue comme la mode. Pour le moment, elle est en pleine évolution. On assiste actuellement à un retour à l'ancien, c'est-à-dire à la fabrication d'orgues à traction purement mécanique, qui, quand ils ne sont pas parfaitement réussis, ce qui est très souvent le cas, sont, pour l'organiste, un véritable calvaire à jouer avec des pressions sur les claviers qui excèdent 450 grammes, ce qui est absolument insupportable. Ce que je demande simplement c'est un instrument sur lequel on puisse quasiment tout jouer, sans trop trahir l'esprit du compositeur et de l'interprète. Alors qu'il est si facile d'acheter un disque chez n'importe quel disquaire, un orgue est un instrument qui coûte extrêmement cher. Et je trouve qu'il est quand même très périlleux d'engager des dépenses importantes pour obtenir un instrument qui ne conviendra qu'à une seule et unique école, qu'elle soit classique ou romantique ou autre. Voilà pourquoi je me sens tellement à l'aise à Notre-Dame. Bien que ce soit un instrument à traction électrique, avec des adjonctions de jeux que nous avons faites les années précédentes, on peut maintenant jouer strictement toute la littérature, des origines à nos jours. Çà évidemment c'est l'idéal.

Q. Vous avez fait à Notre-Dame beaucoup d'enregistrements. Pouvez-nous nous dire quels sont vos derniers enregistrements. Y a-t-il eu évolution dans la technique d'enregistrement?

R. Les derniers enregistrements que j'ai faits consistent en deux albums de mon maître Marcel Dupré, l'intégrale des six symphonies de Louis Vierne, que je compte compléter en enregistrant l'intégrale de l'œuvre pour orgue de Louis Vierne qui fut l'un de mes prédécesseurs à Notre-Dame et enfin deux albums d'improvisation en 20 pièces1. Elle sont appelées à montrer toutes les facettes sonore du grand orgue de Notre-Dame, depuis le blockwerke du XVe siècle, pour lequel on a très peu d'éléments. Vous trouverez, sur ce disque, une suite à la française, à la Couperin, toute une partie romantique et même toute une séquence de musique aléatoire. En ce qui concerne la technique d'enregistrement, l'évolution s'est faite dans le sens d'une simplification du nombre des microphones. Je me rappelle avoir enregistré pour une très grande maison française et les techniciens utilisaient 18 microphones pour capter le son des orgues de Notre-Dame. Nous avons réduit ce nombre à quatre et maintenant nous n'en utilisons plus que deux et nous sommes très satisfaits. Le tout c'est de les placer au bon endroit.


1 L'Art de l'improvisation par Pierre Cochereau - Deux disques FY 059/060.