Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 33 - Février 1979


Dans ce bulletin:


Marie-Claire Alain
par Normand Picard

Une interview pour les Amis de l'orgue tenue à Québec, le 8 novembre 1978

Q. Marie-Claire Alain, vous avez signé votre premier enregistrement en 1954 (cf. L'Orgue, 1965, no 113, p28) et, en 1976, vous avez remporté un Disque d'or pour la vente de votre millionième microsillon, après avoir enregistré plus de 150 disques. Quel fut votre premier disque et quels sont vos derniers?

R. C'est une question amusante parce que le départ et l'arrivée sont à peu près symétriques. Mon premier disque a été fait avec des pièces de J.-S. Bach et il s'appelait à l'époque : «Pièces inédites pour orgue de J.-S. Bach». Ce qui voulait dire que c'était des pièces qui n'avaient pas encore été enregistrées sur disque. Maintenant, il n'y a évidemment plus de pièces inédites de J.-S. Bach. Tout a été fait puisqu'on a fait des intégrales. Non seulement moi-même j'en ai fait, mais d'autres artistes éminents en ont fait. Mais justement comme mon intégrale des œuvres pour orgue de Bach commençait à être assez ancienne – les sonates en trio sont de 1959 – je suis en train actuellement de recommencer une nouvelle intégrale Bach, et de refaire la totalité de l'œuvre pour orgue de Bach sur disques. J'estime que je ne joue plus Bach exactement comme je le jouais, il y a maintenant presque 20 ans. J'ai pas mal évolué, j'ai beaucoup changé depuis ce moment-là.

Q. Les instruments sont-ils à peu près les mêmes que dans la première?

R. C'est en tout cas dans le même esprit. Mais j'ai fait quelque chose de plus international en ce sens que j'ai commencé, il y a un mois, à enregistrer sur un orgue français, construit dans le style allemand évidemment (Orgue Schwenkedel 1969, 36 jeux, de la Collégiale de Saint-Donat, Drôme). J'ai l'intention de continuer, pour les grandes pièces, au Danemark comme je l'ai fait pour les précédents disques sur des orgues de Marcussen et de terminer vraisemblablement en Suisse sur un orgue de Metzler que j'aime beaucoup et qui est une copie de Silbermann (Laufenburg, près de Zurich). À l'heure actuelle, j'ai déjà enregistré huit disques : les six sonates en trio, les six chorals Schubler, tout l'Orgel-Büchlein et un certain nombre de pièces isolées ainsi que les huit petits préludes et fugues. J'ai déjà enregistré tout ce qui sera fait en France. Il me reste à faire la session au Danemark et celle de Suisse.

Q. Peut-être serait-il intéressant pour les Amis de l'orgue de savoir comment se concrétise un projet d'enregistrement de disque?

R. Pour le choix du disque et de l'instrument, j'ai beaucoup de chance parce que je travaille avec la maison Erato qui me laisse extrêmement de liberté. Et je puis dire que c'est moi-même qui choisis mes programmes et, depuis toujours, ils m'ont laissée choisir les instruments sur lesquels je voulais travailler. Ce qui veut dire que j'ai toujours eu la possibilité de choisir l'instrument en fonction de la musique que je voulais jouer. Ça m'a permis de voyager et d'enregistrer dans toute l'Europe. Ce n'est pas suffisant d'avoir un très bel orgue, il faut avoir beaucoup de conditions réunies à la fois. Il faut un bel orgue, bien sûr, mais il faut avoir une bonne acoustique. C'est une chose que j'ai apprise à force d'enregistrer : on ne peut arranger une acoustique qui n'est pas bonne. Il faut donc que l'orgue soit dans un lieu qui sonne bien. Il faut une troisième condition qui est très importante : il faut un endroit calme. Vous trouvez un orgue superbe dans une très belle église qui elle est en plein centre-ville, vous ne pouvez absolument pas travailler parce qu'on enregistre beaucoup plus les camions, les vélomoteurs et les avions. Donc il faut travailler dans des endroits calmes. C'est déjà un petit peu difficile à réaliser. Souvent, pour le choix de l'instrument, je suis obligée de faire un voyage. Évidemment, au cours de mes tournées, j'arrive à déterminer un certain nombre d'instruments sur lesquels j'aimerais travailler, mais ce n'est pas toujours le cas. Par exemple, le mois prochain, je vais certainement retourner au Danemark à la recherche des nouveaux instruments que Marcussen vient de construire. Alors à partir du moment où le programme est défini et le choix de l'instrument fait, il faut tout arranger pour que l'église soit libre, que l'instrument soit accordé à la date voulue, que l'on ferme l'église pour qu'il n'y ait pas d'intrus qui viennent faire du bruit pendant les enregistrements. Il y a toute une préparation matérielle à faire. Après quoi, nous venons avec tout une équipe généralement. J'ai préparé ma musique, j'ai travaillé le plus possible.

Q. Comment se déroulent les séances d'enregistrement proprement dites?

R. À partir du moment où l'on doit enregistrer, il y a déjà un problème de prise de son qui se pose. On travaille beaucoup avec l'ingénieur du son. Il nous arrive souvent de passer plusieurs heures avant d'enregistrer quoi que ce soit. Parce que nous travaillons dans des conditions naturelles, nous ne plaçons pas beaucoup de micros dans l'église pour faire une prise de son artificielle. Nous cherchons toujours à faire une prise de son naturelle comme serait un auditeur qui écoute de l'orgue dans une église. Seulement, il faut trouver la place idéale, la place où tous les jeux de l'orgue sonnent avec équilibre, où certains jeux ne passent pas par-dessus les autres, ne soient pas oubliés ou ne donnent pas l'impression de parler en retard par rapport à d'autres. Ce qui veut dire que, très souvent, l'ingénieur du son doit grimper dans les combles, pendre des ficelles dans tous les coins, accrocher ses micros dans des positions invraisemblables, les avancer ou les reculer de plusieurs mètres, quelquefois de quelques centimètres ça suffit pour changer. C'est ce que nous appelons «faire la balance». Ça prend beaucoup de temps. Je joue avec des registrations fortes, des douces, des registrations contrastées. J'essaie les différents claviers, la réponse des différents jeux. À partir de ce moment-là, on fait des essais de bande et on les écoute. Et vient la grande décision, on dit : «c'est cette position de micro qui est la bonne position, nous la gardons». Et quand elle est adoptée, elle ne change plus pendant tout l'enregistrement. L'ingénieur du son se contente de regarder ses appareils. On ne touche plus au magnétophone.

Alors commence mon travail à moi particulièrement, c'est-à-dire mon travail qui consiste à jouer les pièces absolument parfaitement. Seulement il ne suffit pas de les jouer parfaitement du point de vue technique, il faut encore que du point de vue musical, ça soit attachant. C'est pourquoi il est souvent nécessaire de recommencer plusieurs fois les œuvres. La première prise est généralement bonne mais pas assez concentrée. Ce qui vous manque à l'enregistrement, c'est le public qui fait qu'on est tout de suite concentré, pris dans une ambiance. Je l'écoute presque toujours ou, en tout cas, j'essaie d'être consciente de ce qui s'est passé et je recommence une deuxième fois. Cette deuxième prise en est une de précaution dans laquelle je m'arrête chaque fois que quelque chose ne va pas, qu'il y a un problème technique. Quelquefois cette seconde prise est en plusieurs morceaux. Ça m'est égal, je ne m'en servirai pas. Je m'en servirais éventuellement si j'avais besoin de corrections, pour une mesure ou deux ou pour quelques notes parce que c'est très difficile de faire des corrections dans la musique d'orgue. Je fais une troisième prise qui est généralement la bonne prise. Quand on a de la chance, elle se fait en une seule fois.

Quand on a moins de chance, il faut lui faire une ou deux corrections, mais au-delà je recommence. Je ne veux pas avoir des disques qui soient faits de petits bouts de bande collés les uns après les autres. C'est très mauvais du point de vue musical. De toute façon, dans la musique d'orgue, c'est horriblement difficile à réussir, car avec le son soutenu on ne peut pas couper partout. Il y a beaucoup de pièces polyphoniques dans lesquelles on ne peut pas couper et puis on coupe la musique aussi. À force de rechercher la perfection, on finit par enlever la concentration musicale d'une œuvre. Lors de cette troisième prise, je suis vraiment concentrée sur ce que je fais. J'ai du plaisir à jouer cette musique parce que je ne pense plus aux problèmes techniques. C'est généralement le numéro trois de toutes ces prises que je choisis pour le disque. Quand j'ai enregistré pendant 2, 2 ½ heures, je sens venir la fatigue. Alors j'arrête et je me rends à la salle d'écoute avec l'ingénieur du son. Je ré-écoute les prises que je crois bonnes et je note moi-même les corrections à faire, si bien que, quand je termine une séance d'enregistrement, j'ai ré-écouté tout ce que j'avais joué et je sais toujours ce qui va sortir sur le disque. Je fais une dernière écoute de vérification une fois que la bande est montée. Mais c'est moi qui détermine le choix des prises qui seront gravées sur le disque en fin de compte. Les huit disques que j'ai enregistrés le mois dernier, je les ai écoutés mais je n'ai pas encore écouté les montages. Actuellement l'ingénieur du son doit être en train d'y travailler. Ça fait quand même sept heures de musique, il en a pour un certain temps! Vraisemblablement, dans le courant de l'année, je vais aller les ré-écouter, en ayant essayé d'oublier tout ce que j'avais fait à l'enregistrement, et voir si ça me plait ou non. De toute façon, si ça ne me plait pas, j'ai encore, dans les autres bandes choisies, de quoi corriger ce qui n'est pas bon. Mais je vous l'ai déjà dit, je corrige le moins possible, car je n'aime pas la musique découpée en petits morceaux.

Q. En plus d'être une récitaliste très active, vous faites aussi de l'enseignement, pouvez-vous nous en parler brièvement?

R. Là, j'ai beaucoup de chance parce que j'ai de très bons élèves, qui viennent après leur diplôme pour des leçons de perfectionnement. Ce sont en réalité beaucoup plus des leçons de style musical que des leçons de technique que j'ai l'occasion de leur donner. Ce sont des gens qui travaillent très bien. Depuis un an, j'enseigne dans un Conservatoire de la région de Paris (Rueil-Malmaison) où on m'a proposé de créer une classe d'orgue. Il n'y en avait pas dans cette école de musique. J'ai eu la possibilité d'y inclure mes élèves étrangers. J'ai actuellement deux canadiens, quatre américains, quatre allemands, un scandinave, deux anglais et deux français. Je les prends par cours de groupe, généralement quatre à la fois mais les leçons sont ouvertes aux élèves des autres groupes. On discute souvent très ouvertement de tous les problèmes d'interprétation qui peuvent se poser, surtout dans la musique ancienne. Étant donné que mes élèves sont étrangers à Paris, ils se retrouvent beaucoup et ça fait des groupes d'amis. Je suis bien contente de les voir s'entendre très bien ensemble.

Q. Continuez-vous toujours d'être organiste d'église?

R. Je suis toujours organiste d'église à Saint-Germain-en-Laye. Ça veut dire que je ne suis pas très souvent dans ma paroisse, mon curé n'est pas très gâté. Mais j'ai de bons suppléants de toute façon. J'aime bien ce métier d'organiste d'église parce que ça me maintient en contact avec la liturgie. Nous sommes dans une paroisse où nous faisons de la bonne musique. J'ai beaucoup l'occasion de jouer de l'orgue. Chaque dimanche, nous avons un quart d'heure de récital d'orgue programmé avant le service. Nous jouons des pièces d'orgue pendant et après le service. J'accompagne le chœur, j'improvise entre les versets du chœur. J'ai aussi un bel orgue de 47 jeux, en grande partie construit par Cavaillé-Coll, un facteur du XIXe siècle. Donc je suis une organiste très heureuse. J'ai la chance de ne pas être obligée de jouer les mariages et les enterrements pendant la semaine puisque cette église est dotée de deux orgues. Il y a un deuxième orgue pour les services de semaine.

Q. Aujourd'hui j'entendais une personne vous demander si dans votre famille vous aviez été poussée à faire de la musique. Quelle est votre réponse?

R. Dans mon propre cas, il est évident que le milieu familial a eu énormément d'importance parce que j'ai été baignée de musique depuis que j'étais toute jeune, et de musique d'église et de musique religieuse. Et, que je le veuille ou non, cette musique m'a pénétrée complètement, d'autant plus que j'étais la quatrième enfant d'une famille de musiciens : mon père Albert (1880-1971), ma sœur aînée Marie-Odile (1914-1937) et mes deux frères aînés Jehan (1911-1940) et Olivier. Tout le monde faisait de la musique dans la maison. Et je connaissais d'oreille la plupart des pièces avant de les avoir jouées. Ça ne veut pas dire du reste qu'on devienne musicien nécessairement quand on est né au sein d'une famille de musiciens, puisque les enfants de mon frère Jehan et mes propres enfants n'ont pas choisi de devenir des musiciens. Et pourtant, ils avaient été élevés aussi dans une ambiance extrêmement musicale. Quand les journalistes me demandent : «qu'est-ce qui vous a donné l'idée de jouer de l'orgue?», je leur réponds qu'il est évident que si mon père n'avait pas joué de l'orgue, je n'aurais probablement pas été organiste et s'il n'y avait pas eu un orgue dans la maison où nous habitions, je n'aurais probablement pas eu l'idée d'être organiste. C'est une question de condition familiale et le fait aussi que j'ai toujours eu une attraction pour cet instrument. J'ai fait des études, j'ai fait autre chose et la vie m'a reconduite toujours vers l'orgue. Chaque fois que je décidais d'aller vers l'orgue, les choses marchaient beaucoup mieux. Il est certain que le milieu m'a beaucoup aidée. Cependant mes parents ne m'ont pas du tout poussée. Il m'auraient plutôt repoussée, ils m'auraient plutôt incitée à faire autre chose. Ils n'avaient pas envie d'avoir tous leurs enfants musiciens. Ils en étaient fatigués à l'époque où j'ai commencé à faire de la musique moi-même. Et si j'ai fait de la musique c'est parce que je l'ai voulu. On ne me forçait pas du tout à travailler.

Q. Marie-Claire Alain, les Amis de l'orgue sont heureux de vous entendre pour la quatrième fois en récital à Québec (1961, 1970, 1973 et 1978).

R. C'est toujours un plaisir de revoir mes amis et mon public québécois.