Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 35 - Février 1981


Dans ce bulletin:


Évocation de Jean-Marie Bussières
par Urbain Blanchet

Les lecteurs du Bulletin des Amis de l'orgue de Québec attendent de moi, depuis plus de deux ans, un texte à la mémoire de Jean-Marie Bussières. Au lendemain de sa mort, une pudeur facile à expliquer me retint: j'aurais écrit alors une quelconque nécrologie ou un hommage posthume... Mon maître et ami méritait mieux que cela! Depuis lors, je multiplie les prétextes pour retarder l'échéance... Est-ce manque de ferveur? Absolument pas.

Laissez-moi vous dire d'abord que Jean-Marie Bussières continue à vivre: nous sommes des centaines dans la province à avoir bénéficié de son enseignement et de sa présence. À travers nous, cet étonnant musicien vit intensément. Par ailleurs, le croyant qu'il était est entré dans l'éternité sur les traces de Celui qui, un jour, a clamé: «Je suis la Voie, la Vérité et la Vie». Jean-Marie Bussières n'a pas attendu le jugement du Seigneur pour vivre de cette Vie-là.

Vous, qui avez bien connu ce musicien infatigable, vous savez que, sous l'organiste brillant qu'il fut, sous le professeur respecté et aimé que des générations d'élèves ont fréquenté, battait un vrai coeur d'homme, un homme qui avait ressenti tous les états, toutes les angoisses, toutes les joies, tous les malheurs et tous les bonheurs de notre condition humaine. Je sors de chez sa chère Céline où je viens d'écouter le Premier choral et la Prière de Franck, la Nativité de Langlais, l'inoubliable Chant séraphique de Guilmant et quelques autres pages célèbres interprétées à l'époque de la maturité. Eh bien! oui, ce musicien a exprimé, à l'orgue, ses états d'âme sans doute mais aussi les joies et les peines d'une humanité en marche. Son jeu était bien particulier: je n'ai pas rêvé...

La tentation est grande pour moi de succomber actuellement à mon métier qui est d'enseigner. Laissez-moi cependant adopter un autre ton et vous conter un peu ce qui, pour moi, sera toujours l'une des plus belles histoires du monde: une belle vie humaine.

Cette vie puise ses plus lointaines sèves de la terre de Portneuf et, plus précisément, de Pont-Rouge. Ses promesses cheminent à travers de patientes générations de paysans où la bonne humeur et la foi profonde règlent la conduite. Au départ, cette vie rassemble ses exigences dans un foyer chaleureux où les taquineries vont bon train; elle paraît au jour sans rien qui laisse présager son destin. Cependant, avant de fréquenter l'école primaire, cet enfant fait déjà musique de tout. Installé devant une vieille marche d'escalier qu'il appelle son orgue, il improvise une «sortie» que ses copains doivent écouter! Leur désertion provoque une colère et c'est armé d'un rondin qu'il les ramène au recueillement...

À l'école, c'est un élève doué, déluré, taquin. Le frère directeur de la chorale remarque bientôt sa jolie voix et en fait son soliste préféré. Ses professeurs de première et de deuxième année vivent toujours chez les Frères Maristes, à Château-Richer: je leur dois des détails savoureux sur l'enfant légèrement tapageur que fut mon cher maître.

C'est chez les Oblats, à Ottawa, que sa vocation d'organiste se précisa. Ayant entendu, à la cathédrale, le Chant séraphique, il fut ému aux larmes. Il prit les moyens pour se procurer, en fraude, à la tribune de l'orgue, la précieuse partition qu'il copia au complet. Le préfet de discipline ne punit pas trop sévèrement l'incartade et comprit dès lors que la musique dominerait désormais la vie du jeune étudiant. De retour à Pont-Rouge, il remplaça souvent à l'orgue un beau-frère émerveillé par les talents de cet Oblat en puissance.

À Québec, il prit quelques leçons auprès d'Omer Létourneau et d'Henri Gagnon. Mais on peut dire que Jean-Marie Bussières fut surtout un autodidacte. Il en fut de même d'ailleurs dans sa formation littéraire qui faisait pâlir d'envie bien des universitaires chevronnés. C'est par don plutôt que par étude systématique qu'il parvint à un degré fort enviable dans ces deux domaines surtout.

Dès la fondation de Radio-Canada à Québec, Jean-Marie Bussières participe régulièrement aux concerts d'orgue organisés par la société d'état et on le trouve, à peu près à la même époque, aux claviers de l'orgue de l'église du Saint-Sacrement. En 1942, Dieu lui offre deux cadeaux: Céline, son épouse, et un orgue à la dimension de son talent. Ce fut, d'une part, le début d'un duo qui n'a pas eu beaucoup d'équivalent dans les carrières artistiques. D'autre part, avec une fidélité et une compétence rares, il assura, pendant près de cinquante ans, tous les services réclamés par une tribune fort exigeante. Il accompagnait toutes les messes à l'église et tous les offices de la communauté qui exigeaient la présence d'un organiste.

Professeur dans plusieurs institutions privées, à l'École de musique et au Conservatoire, Jean-Marie Bussières enseignait également, chez lui ou dans diverses églises, car cet homme se déplaçait volontiers pour accommoder ses élèves. Ses leçons ne se décrivent pas. L'autorité lui venait de l'âme. Son regard était beau, chargé de rêves et inondé de spiritualité. Les exemples incitaient au travail, à la perfection. Rien de quantitatif dans ses attitudes. La leçon commençait par quelques bonnes blagues puis venait le recueillement, le travail méticuleux et souvent une sorte d'extase. Après deux ou trois bonnes heures pendant lesquelles la sensibilité du maître et de l'élève se trouvait haussée à point, la séparation était difficile... «Encore un choral, poursuivait-il, nous allons maintenant le bien jouer...» Cet homme ne s'est jamais contenté d'enseigner à jouer d'un instrument. Ses leçons furent toujours des leçons de musique et de culture. On sortait de là avec beaucoup de musique à jouer et plusieurs livres à livre. Merveilleux maître!

Le fonctionnaire qu'il fut pendant quelques années aux Affaires culturelles a laissé le souvenir d'un être exceptionnel. Sous son impulsion, la revue Vie musicale connut des heures de gloires. Je suis moralement certain que les lecteurs allaient d'abord consulter les «Notes sans portée» qu'il rédigeait avec un plaisir évident. Que de finesse et que d'esprit! Il a pratiqué, trop peu hélas! l'art épistolaire avec un brio qui provoque l'admiration sinon le rire à gorge déployée... Son humour, bien assaisonné, était irrésistible.

Cette vie dense eut une fin digne d'elle. Ses dernières nourritures furent les ouvrages de Jean Guitton et de Gustave Thibon. Je le surpris, deux jours avant sa mort, un recueil de poèmes et de prières du Moyen Âge à la main et son chapelet posé sur l'oreiller. J'ai passé, près de son lit de malade, des heures qui m'ont marqué pour la vie. Il s'en est allé à la rencontre de son Dieu aussi allègrement qu'il avait passé sa vie. Quel enseignement à cette heure du monde!

Cher maître et ami, non seulement tu fus pour Céline, ton épouse si chère, pour Michèle, Marie et Claude, tes rejetons si vivaces, un mari et un père dont la présence est toujours vivante parce qu'elle fut très riche, mais tu demeures, pour nous tous, un exemple qui tonifie, illumine et embellit nos vies gorgées de musique parce qu'à un tournant de notre existence, tu fus là, nous proposant d'emplir nos vies de ferveur et de labeur magnifiques. Et tu le savais, cher Jean-Marie.

Chers amis, qu'ai-je fait? Je voulais vous conter une vie... Elle fut si riche d'accomplissements et de significations que je n'ai pu tracer que les courbes les plus remarquables et dessiner les sommets les plus évidents... Le reste se prolonge encore, diffusé en nos souvenirs. J'ai cru bon d'exprimer ce que nous sommes des centaines à sentir. Je sais le prix de ce que j'ai recueilli et je veux rendre grâces. C'est aux claviers d'un orgue qu'il faut me diriger car «la musique est, avant tout, donnée à l'homme pour louer et célébrer. Une fois encore, ajoute Georges Duhamel que mon cher maître aimait tant, j'en demande pardon aux absolutistes, aux partisans de la musique déshumanisée. La musique est donnée pour faire nos actions de grâces, pour nous exalter dans l'éloge et le remerciement.»


Informations diverses
par Normand Picard
  • M. Pierre Boutet, notre président, a été pour 1980 le récipiendaire de la "Plaque Commémorative Pierre Garon" décernée annuellement par la maison Bernier, Garon, Lemay et associés, à une personnalité ayant fait sa marque au plan artistique au niveau de la ville de Charlesbourg.
  • Pro Organo Mauricie a célébré le 10e anniversaire de sa fondation. Pour marquer l'événement, cette société a présenté un festival d'orgue du 23 au 26 octobre 1980. On a d'abord eu, le premier soir, un diaporama sur la facture d'orgue puis trois récitals entièrement consacrés à J.S. Bach. Le premier a été donné par John Grew, professeur à l'Université McGill, le suivant par Pierre Bouchard, professeur et organiste à l'église Notre-Dame-du-Chemin de Québec, et le troisième par Michèle Quintal, professeur au Conservatoire de musique de Trois-Rivières, qui a présenté l'audition intégrale des 45 chorals de l'Orgelbüchlein à l'orgue du Séminaire de cette même ville.
  • Au cours de 1980, M. Marcel Bertrand a fait le relevage complet de l'orgue de l'église Saint-Romuald d'Etchemin. Cet instrument construit en 1865 par Louis Mitchell fut reconstruit par la maison Casavant en 1918. Cette reconstruction se limita alors à la fabrication d'une nouvelle transmission de type tubulaire et la majeure partie de la tuyauterie Mitchell fut conservée ainsi que le buffet. En 1980, après avoir étudié un premier projet de re-structuration sonore, la Fabrique opta pour la conservation de l'instrument de 32 jeux, 2 claviers, en y apportant quelques modifications. La trompette 8' du récit a retrouvé sa place originelle au grand orgue. Le cor anglais du récit céda sa place à un Cornet II. On a recomposé la mixture du grand orgue et la fourniture du récit. Les anches ont été réharmonisées aux ateliers Casavant et ont retrouvé leur brillance.
  • «Un nouveau fleuron pour la ville des orgues» tel est le titre employé par Claude Gingras de La Presse pour commenter la cérémonie de dédicace du nouvel orgue de la Cathédrale anglicane de Montréal (Christ Church Cathedral) construit par le facteur Karl Wilhelm de Mont Saint-Hilaire. Le récital d'inauguration a été donné le 25 janvier dernier par Mireille et Bernard Lagacé. Il s'agit d'un orgue à traction mécanique de 41 jeux de type nord-allemand de l'époque baroque avec trois claviers: grand orgue, récit et positif de dos. Le récit commande aussi un écho de trois jeux. On a construit une galerie au-dessus de l'entrée principale de ce temple historique pour y placer l'orgue.
  • Comme il avait été fait à Charny deux ans plus tôt, la maison Casavant signait, en 1980, une nouvelle console pour l'orgue de la paroisse Sainte-Claire de Dorchester. Il s'agit d'un orgue de 23 jeux, deux claviers, construit par Casavant en 1909. Le projet portait d'abord sur l'électrification et le nettoyage complet de l'instrument. Par la suite, la composition sonore, bien connue des orgues de cette époque, a été mise en cause. Après avoir pris les avis de M. Claude Lavoie, il fut décidé d'apporter des changements intéressants. La dulciane à peine audible du grand orgue a cédé sa place à une sesquialtera II et la mélodie du récit à une cymbale III. La mixture du grand orgue a été recomposée et plusieurs jeux ont été réharmonisés. Les moyens financiers n'ont pas permis de remplacer la flûte 16' de la pédale par un principal 16', ce qui constitue la faiblesse de l'instrument restauré. Dans l'ensemble le résultat est moins instéressant qu'à Charny où le plein jeu est mieux réussi.