Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 36 - Mai 1981


Dans ce bulletin:


Les orgues de la cathédrale de la Sainte-Trinité de Québec
par Simon Dyk et Jacquelin Rochette

Après la conquête anglaise de 1759, les Britanniques anglicans nouvellement installés à Québec utilisèrent la chapelle des Récollets pour leur culte. À la suite de l'incendie de cette dernière en 1796, des démarches furent entreprises pour la construction d'une nouvelle église. Quelques années plus tard, l'évêque George Jehoshaphat Mountain obtenait la construction de l'actuelle cathédrale de la Sainte-Trinité aux frais de la Couronne. Sise sur le terrain des Récollets, elle est inspirée de l'église St. Martin-in-the-Fields, paroisse du roi George III à Londres. Elle devenait la première cathédrale anglicane en dehors des îles britaniques.

Il fallait pourvoir cette belle cathédrale métropolitaine d'un orgue digne de ce temple. Aussi le Très Révérend Mountain invitait-il son ami, le docteur John Bentley de Norwich, à accepter le poste d'organiste. Lui promettant un emploi au gouvernement, il pourrait veiller à ce que l'orgue soit conçu en fonction de l'édifice. Une commande fut donc adressée à monsieur Thomas Elliot, Artillery Place, Westminster. L'instrument proposé comptait 14 jeux répartis sur deux claviers et demi, sans jeux de pédale, ni pédalier en tirasse. D'après les archives de la cathédrale, le devis apparaissait ainsi:

    Grand Orgue (58 notes: GG-f, excepté GG#)
      Stop Diapason, Open Diapason, Principal, Fifteenth, Sesqualtra (à la basse en contrepoids à un Cornet à l'aigü): 4 rangs, Trumpet Bass, Trumpet Treble
    Positif (Choir) (58 notes: GG-f, excepté GG#)
      Stop Diapason, Flute, Principal, Fifteenth
    Récit (37 notes: FF-f)
      Open Diapason, Cornet 4 rangs, Trumpet, Hautboy1

De ce projet initial, on abandonna la division du Récit. On obtenait ainsi une copie de l'orgue de la cathédrale de Norwich que le docteur Bentley et le Très Révérend Mountain connaissaient bien. Le capitaine William Robe, de l'artillerie royale, qui avait supervisé la construction de la cathédrale, conçut le buffet: un grand meuble pour les tuyaux du grand-orgue et un plus petit, placé devant le grand buffet et sur le rebord de la tribune, pour les tuyaux du positif.

"The organ case is a design of my own and is yet incomplete, the bass of the large case is moulded from the Ionic of Vitruvius, and the capitals intended for it are from an open network design in the temple of Erecthia at Athens and described in Blondel's work, now in the Quebec library. The temporary caps on the Choir organ gilt with scroll ornaments from the same."2

Monsieur Elliot livra son instrument sans buffet, quoiqu'il en fit un croquis possible, et donna de multiples informations pour le montage. C'est Thomas Fitzer qui réalisa l'assemblage et l'accord:

"Thomas Fitzer, an ingenious mechanic, by trade a ladies shoemaker from Birmingham… He also set up the organ and tuned it, and was employed for that purpose afterward."2

L'instrument, qui coûta au total £369, fut inauguré par le docteur Bentley, le 28 août 1804 à la consécration de l'église. Le docteur Bentley occupa le poste d'organiste jusqu'en 1816, date à laquelle Stephen Codman lui succéda. De Norwich également, ce dernier perpétua la même tradition musicale jusqu'en 1852.

"…the choral services were paterned on those of Norwich, since Bentley's successor, Stephen Codman, also hailed from there; and they were discontinued not because the singers became less competent, but because the cathedral staff did not always include a clergyman able and willing to act as precentor."3

Aux environs de 1845, on décida d'acquérir un nouvel orgue. Il semble que les raisons ne furent pas simplement d'ordre musical. En fait, devant le pourcentage décroissant de la population d'expression anglaise, il devenait évident que le rôle d'une cathédrale anglaise ne pourrait être rempli. On parla même de chapelle de garnison. Dès lors, il devenait primordial d'avoir un instrument capable de supporter une foule et non seulement un chœur.

On pensa vendre le "petit Elliot" à l'église St. Patrick's. Cependant, devant le manque de place dans l'église et l'arrivée massive d'immigrants irlandais fuyant la famine, l'orgue fut cédé à l'église St-Louis de Lotbinière. En 1926, on constate, pour la première fois, quelques petits problèmes mécaniques mais la crise économique et la guerre retardent tout travail. L'instrument demeurera inchangé jusqu'en 1949, année où Casavant Frères le reconstruira en conservant certains jeux d'origine:

    Grand-orgue

      Montre 8'; Clarabelle 8'; Dulciane 8'; Prestant 4'; Flûte d'amour 4'; Doublette 2'
    Récit
      Principal 8'; Salicional 8'; Bourdon 8'; Voix céleste 8'; Flûte harmonique 4'; Violon 4'; Cor 8'; Trémolo
    Pédale
      Jeux et pédalier neufs. Basse Principale 16'; Bourdon 16'; Gedeckt 16'; Violoncelle 8'; Bourdon 8'

Le nouvel instrument de la cathédrale, acheté au coût de £847, fut inauguré le 19 septembre 1847; un Bevington, construit en Angleterre; pas de contrat ni de liste de jeux ne subsistent dans les archives. Les seuls détails proviennent de lettres et d'ententes ayant trait à des réparations. Déjà, en 1855, on refuse à Samuel Warren $830 pour refaire les soufflets, ajouter trois ou quatre nouveaux jeux et surélever les tuyaux de la pédale. En 1858, Mr. Gisbonne refait les soufflets, réharmonise les jeux d'anches et déplace les jeux de la pédale vers l'arrière pour $800. Invité par ce dernier à inspecter les travaux, Samuel Warren ne constate aucune amélioration; il n'y trouve qu'incompétence et mauvais travail. En 1862, on refuse à Samuel Warren $150 pour réharmoniser les anches. Un rapport du nouvel organiste, Mr. James Pearce, fait état d'une mauvaise construction sonore, d'un orgue très faux et d'une détérioration graduelle. Ce dernier suggère Samuel Warren pour l'entretien et la réharmonisation des jeux d'anches au coût de $200. En 1869, la Cathédrale paie $194 à l'atelier Warren pour réharmoniser les anches. En 1870, Charles F. Davies, organiste à la St. James Church à Montréal, conseille de ne plus dépenser d'argent sur cet instrument qui n'est plus que ruine et amas de rapiéçage. Il suggère Warren pour fournir un instrument neuf.

En 1873, Samuel Warren propose un devis d'instrument neuf au coût de $7,000. Il ne peut rien tirer du vieil instrument, si ce n'est le buffet, les tuyaux de façade (Double Open Diapason) et peut-être un ou deux jeux. Voici ce qu'il écrit à deux reprises sur cet instrument:

"1870: We will have nothing to do with the old organ if we can possibly avoid it and indeed it would be more in your interests to sell it in the church as it stands to some Catholic Church around Quebec, than for us to take it. A church requiring an organ would be likely to give much better price than we possibly could for we have no room to store it."1
"1873: … a ton of metal in the pipes which we will allow you for so much a pound and for the balance of the organ we will either allow you a lump price or you can burn it as so much firewood."1

À pareille date, John W. Warman, nouvel organiste à la cathédrale, désapprouve le projet de Samuel Warren qui ne tient pas suffisamment compte de ses spécifications. Il est appuyé par W.D. Cambell (marguiller) qui écrit à l'église:

"I may express my opinions that the capacity of the instrument would be no greater than that of our present organ with the exception of the enlargement of the swell and two or three additional stops of little value. […] Mr. Warman's specifications would be more expressive and I have no hesitation in saying it would be more perfect and a better balanced instrument…"1

Il ne fait que suggérer Mr. Warman pour réparer l'orgue et prétend que pour très peu d'argent il obtiendrait de meilleurs résultats.

Samuel Warren écrit à l'église pour soutenir qu'il ferait mieux avec son projet … mais la défaveur continue. En 1874, Jean-Baptiste Lapointe, organiste à St-Sauveur, est chargé de remettre l'orgue en bon état de fonctionnement pour $150. L'organiste Henry Bradly fut complètement satisfait du travail et ce n'est qu'en 1885 que Warren sera appelé à mener son projet à terme: 35 jeux répartis sur 3 claviers et pédalier, ne conservant du vieil instrument que le buffet et les tuyaux de façade.

Cet instrument fut complètement refait par Casavant Frères en 1909. On opta pour une traction électro-pneumatique. La plupart de jeux de Warren furent cependant conservés et l'instrument passa de 35 à 45 jeux (50 tirages en faisant appel à une certaine unification). Le buffet fut légèrement agrandi de chaque côté et les tuyaux de façade doublés de tuyaux de parure (chanoines).

En 1926, la console de l'instrument fut déplacée à l'avant de l'église.

En 1959, les maisons Wm. Hill and Son et Norman & Beard entreprennent une nouvelle restauration. Outre une console neuve, les travaux ne se limitent pratiquement qu'à la tuyauterie. L'instrument n'est pas agrandi, sauf à la pédale où l'unification est employée davantage, d'où la nécessité d'ajouter des parties de jeux. Ceux-ci concluent ce qui suit:

"External appearances remain unchanged and give no hint of the extensive changes within. The robust material of the original instrument has been meticulously restored to form a fine foundation for an imaginative and complete total remodelling." (Hill, Norman & Beard, facteurs)

Par décision de l'église, on néglige un travail de recuirage et on abandonne le projet d'orgue de choeur, préférant voir la vieille console Casavant retourner à la tribune pour y être installée d'une manière incomplète. Ce dernier instrument fut inauguré par Antoine Reboulot, le 1er octobre 1959. Le devis actuel de l'orgue de la cathédrale comporte 45 jeux (55 tirages). En voici la composition:

Great Organ

Swell

Double Diapason16' Quintaton16'
Open Diapason I8' Violin Diapason8'
Open Diapason II8' Hohl Flute8'
Geigen Principal8' Salicional8'
Stopped Diapason8' Vox Angelica8'
Octave4' Octave4'
Principal4' Stopped Flute4'
Spitz Flute4' Super Octave2'
Twelfth2 2/3' Larigot1 1/3'
Fifteenth2' MixtureIII
Seventeenth1 3/5' Sharp MixtureII
Quint MixtureIII Fagotto16'
MixtureII Oboe8'
Trumpet8' Clarinet8'


Trompette8'


Clarion4'


Tremulant



Choir/Positif

Pedal

Flûte à cheminée8' Open Wood16'
Quintade8' Open Metal (GO)16'
Dulciana8' Bourdon16'
Octave4' 5Dulciana16'
Wald Flute4' Spitz Principal8'
Gemshorn4' 1Bass Flute8'
Nazard2 2/3' 2Gedeckt8'
Block Flute2' 3Fifteenth4'
Tierce1 3/5' 1Choral Flute4'
Sifflöte1' 5Octave Quint2 2/3'


1Flûte douce2'


Mixture (Cornet)III


Trombone16'


4Trumpet8'


4Clarion4'



    Légende / Legend:
    1
    De/From Pedal Open Wood 16'
    2
    De/From Pedal Bourdon 16'
    3
    De/From Pedal Spitz Principal 8'
    4
    De/From Pedal Trombone 16'
    5
    Emprunt / Borrowing



    Accouplements / Couplers:
    • SW/GR 16-8-4; CH/GR 16-8; SW/CH 8-4
    • GR/PED 8; CH/PED 8; SW/PED 8-4
    • SW 16-Unisson Off-4

    Simon Dyk, organiste à la cathédrale de la Sainte-Trinité de Québec
    Jacquelin Rochette, organiste à l'église Chalmers-Wesley de Québec


    Sources:

      1Archives de la cathédrale anglicane de Québec.
      2Würtele, Fred C. The Cathedral of the Holy Trinity, Québec, extract from the transactions of the Literary and historical Society of Québec, no. 20, New Series, sessions of 1889 to 1891.
      3McKellar, Hugh D. Québec Cathedral's First Pipe Organ, Publication à venir dans The Tracker.


Informations diverses

Cassette de musique d'orgue de Jean-Marie Bussières

  • Bonne nouvelle: Il est maintenant possible de se procurer, en cassette, un récital du regretté Jean-Marie Bussières qui tint si longtemps - et avec quel brio - les orgues de l'église du Très-Saint-Sacrement de Québec.

    Cette cassette se veut un hommage posthume à celui qui a totalement vécu pour son art: interpréter au grand orgue les plus belles pages d'une littérature authentique s'inspirant de la culture française et religieuse.

    Au programme, des pièces de Widor, Langlais, Nibelle, Guilmant et Franck - dont la grande Prière, que Jean-Marie Bussières, au soir de sa vie, a rendue avec une poésie et un souffle jusqu'ici inégalées.

    Édition des Production Chalevoix (PC-12), en vente à la Procure générale de musique à Québec.

Saviez-vous que...

  • L'un de nos membres depuis 1969, monseigneur Louis-Albert Vachon, a été nommé archevêque de Québec. Nos meilleux voeux l'accompagnent dans sa tâche.
  • Le 24 octobre 1980 avait lieu l'inauguration de la Salle Henri-Gagnon située au 3e étage du Pavillon Casault de l'Université Laval. Cet événement fut marqué par le dévoilement d'une plaque à la mémoire du célèbre Henri Gagnon (1887-1961) organiste à la Basilique-Cathédrale Notre-Dame de Québec et professeur de l'École de musique de l'Université Laval.
  • Point d'orgue 1980 de Laurent Duval dans la revue FORCES (no 52, 3e trimestre de 1980). L'ex-publicitaire de la société Ars organi a écrit un article intéressant et bien illustré. Il traite de l'origine de l'orgue, des organiers et compositeurs, de la renaissance de l'orgue en Amérique et des facteurs d'orgues du Québec (Casavant, Guilbault-Thérien, Wilhelm, et Wolff). Parlant du patrimoine, il nous révèle qu'Antoine Bouchard a effectué, pour le ministère des Affaires culturelles du Québec, un inventaire des orgues anciennes du Québec et dénombreé pas moins de 25 instruments dignes de mention. En conclusion, l'auteur dit: «La facture de l'orgue, vingt ans après la renaissance, se porte extrêment bien au Québec.»
  • Une première à l'église Notre-Dame de Montréal: le Concerto pour orgue et orchestre de Raymond Daveluy. Il s'agit de la création d'une oeuvre commandée spécialement dans le cadre des concerts publics de Radio-Canada, le vendredi 27 mars 1981. L'auteur lui-même était au pupitre pour diriger son concerto et c'est l'organiste Gaston Arel qui était à la console des orgues de Notre-Dame. L'oeuvre est écrite en mi, un peu total, un peu modal et comporte trois mouvements dont le dernier une passacaille et fugue. Dans La Presse du 21 mars, l'auteur commente: «Ce que j'ai essayé d'obtenir c'est un mélange heureux de l'orgue et de l'orchestre, faire en sorte qu'à tout moment la texte, le genre, soit différent... C'est écrit un peu dans le sens de Hindemith ou de Darius Milhaud. C'est néo-classique certainement!»
  • «Bernard Lagacé, homme des grandes entreprises» tel est le titre d'un article de Gilles Potvin dans Le Devoir du 26 mars pour commenter l'audition intégrale en quatre concerts des 48 Préludes et Fugues du «Clavier bien tempéré» de J.S. Bach, à l'orgue Karl Wilhelm (1973) de l'église St-Mathias de Westmount.


Discographie

Orgues anciens du Québec

  • Sous le titre «Les orgues anciens du Québec», le Centre Alpec et la Société Radio-Canada présentent une collection de sept disques illustrant quatorze isntruments anciens du Québec (construits entre 1854 et 1905) ayant conservé leur traction mécanique et leur sonorité d'origine. On pourra ainsi écouter trois Casavant: Lacolle, Caplan, St-François-du-Lac; trois Déry: St-Isidore de Dorchester, St-Michel de Bellechasse, St-Roch-des-Aulnaies; deux Mitchell: St-Michel de Vaudreuil, St-André de Kamouraska; deux Brodeur: Les Cèdres, Cacouna; deux Warren: Chambly, Frelighsburg; un Warren & Son: Deschambault; un Karn-Warren: Ste-Foy.

    Ces disques présentent, dans une prise de son superbe, les interprétations de onze organistes du Québec: Antoine Reboulot, Raymond Daveluy, Antoine Bouchard, Lucien Poirier, Denis Regnaud, Christopher Jackson, Yvon Larrivée, Serge Laliberté, Paul Vigeant, Jacques Boucher, et Marie-Andrée Paré. Le répertoire, choisi en fonction des qualités sonores de chaque instrument, couvre à peu près toutes les écoles et périodes de la musique d'orgue.

    Chaque pochette offre une documentation photographique de qualité, due à la collaboration du ministère des Affaires culturelles. On y trouve aussi la composition sonore de chaque instrument et de brèves notes rédigées par Antoine Bouchard pour situer historiquement l'instrument.

    Cet ouvrage, qui constitue une première dans le domaine, a été réalisé par Jacques Boucher et produit par le Centre Alpec.

Autres nouveaux disques