Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 38 - Avril 1982


Dans ce bulletin:


Le Livre d'orgue de Montréal
par Claude Beaudry

Les documents musicaux de première main parvenus jusqu'à nous et qui témoignent de la vie musicale en Nouvelle-France sont relativement peu nombreux; si l'on excepte les quelques imprimés et manuscrits musicaux d'avant 1800 conservés dans certaines communautés religieuses et autres institutions de Québec et de Montréal, il existe peu de sources pouvant éclairer les chercheurs et musicologues sur les activités musicales de nos ancêtres.

En quête de nouveaux éléments relatifs à notre histoire musicale, Madame Élisabeth Gallat-Morin, claveciniste et musicologue de Montréal, a été amenée à faire des rechercherches dans le fonds Lionel-Groulx à Montréal, et c'est là qu'elle fit la découverte d'un manuscrit relié de musique d'orgue de 550 pages, sans aucun nom de compositeur, et ne comportant que la signature: «Girard 1724».

Cette découverte exceptionnelle, fruit du hasard, suscita diverses interrogations, à savoir; qui était ce Girard? était-il l'auteur de cette musique? comment ce manuscrit s'est-il trouvé à Montréal? Des recherches intensives permirent à Madame Gallat-Morin d'aboutir à certaines conclusions indiscutables. Mais laissons-lui la parole:

«Le livre porte également sur la couverture l'inscription «J.J. Girouard 1847». Les papiers de ce notaire, bibliophile et mélomane, un des patriotes de 1837, ont été déposés en 1950 à la Fondation Lionel-Groulx pour la recherche en histoire de l'Amérique française. Le notaire Girouard commandait beaucoup de livres en France et, comme le nom «Girard» n'était pas spécialement rare ni de ce côté, ni de l'autre de l'Atlantique, on pouvait croire que le volume avait été acheté par Girouard en Europe au XIXe siècle. Toutefois, les registres des Sulpiciens nous parlent d'un Jean Girard, clerc tonsuré, maître d'école et organiste à la paroisse Notre-Dame de Montréal. Il est arrivé en 1724 et a exercé ses charges jusqu'à sa mort en 1765. La comparaison des signatures a révélé qu'il s'agissait bien du même Girard. Ce jeune ecclésiastique, originaire de Bourges, s'était préparé à sa venue à Montréal en demandant à avoir une épinette dans sa chambre pour s'exercer et en se procurant non seulement le précieux manuscrit mais également le Premier Livre d'orgue de Nivers en imprimé ainsi que son Traité de Composition de la musique.1»

Il suffit d'évaluer les sources connues de musique d'orgue française des XVIIe et XVIIIe siècles pour se rendre compte de l'importance de cette découverte. En effet, la plus grande partie de ce répertoire ne nous est connue que par des éditions imprimées de l'époque et, selon Kenneth Gilbert, «les très rares manuscrits français, moins d'une dizaine, qui nous sont parvenus n'ont qu'une faible importance dans l'ensemble du répertoire.»2 Or, le Livre d'orgue de Montréal vient plus que doubler le fonds manuscrit connu de musique d'orgue de cette période; et qui plus est, la qualité de sa musique se compare avantageusement à celle des autres sources manuscrites!

Il était d'usage, pour les organistes français de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle, de constituer ce qu'ils appelaient des «livres d'orgue». Ces recueils avaient une fonction essentiellement liturgique et contenaient les versets que l'organiste devait jouer à l'office en alternance avec ceux qui étaient confiés aux chantres. Voilà qui explique la brièveté et le caractère utilitaire des pièces contenues dans ces «livres d'orgue».

Le Livre d'orgue de Montréal est un recueil de ce type, car il contient de la musique pour 5 Messes, 11 Magnificat, 2 Te Deum et 1 Pange Lingua, en plus de quelques autres suites de pièces sans désignation particulière, pouvant aussi servir à l'Office. Il semble que l'ordre des suites ait été modifié lors de la reliure du document, de sorte que les suites écrites de la même main se retrouvent dispersées et que les pièces sont regroupées plutôt par ton, en vue, bien évidemment, d'en faciliter l'usage à l'Office.

Il a été possible, par comparaison et recoupement, d'identifier jusqu'ici une quinzaine de pièces de ce manuscrit: il s'agit d'oeuvres de Nicolas Le Bègue (1630-1702), organiste du roi; ces oeuvres se présentent avec certaines variantes.

On y trouve également une vingtaine de pièces présentées en deux versions, soit transposées, modifiées ou allongées. Par contre, il est difficile d'affirmer dès maintenant si le manuscrit est l'oeuvre d'un seul copiste ou s'il a été écrit par des mains différentes. Les divers styles d'écriture notés devront être soumis à une étude calligraphique poussée pour pouvoir conduire à une certitude de l'une ou l'autre hypothèse.

Le Livre d'orgue de Montréal, tel qu'on l'appelle maintenant, a été déposé dans le fonds Girouard de la Fondation Lionel-Groulx en 1950 et s'y trouve toujours. Le notaire Jean-Joseph Girouard (1795-1855) semble avoir acquis le manuscrit en 1847, mais on ignore dans quelles circonstances.

Le fac-similé qui a été publié par la Fondation Lionel-Groulx en mai 1981 est de haute tenue et respecte les dimensions de l'original, soit 20 x 26cm. Une pagination, totalement absente du manuscrit, a été ajoutée. Une table permet une vue d'ensemble du contenu et, chaque pièce étant numérotée, des renvois signalent les différentes versions, s'il y a lieu. Une préface bilingue de Madame Gallat-Morin, précédée d'un avant-propos, également bilingue, de Kenneth Gilbert, situe bien le précieux ouvrage dans son contexte historique, car on y trouve des renseignements biographiques précis concernant ce Jean Girard venu de France au début du XVIIIe siècle, ainsi qu'une description du contenu musical du document et l'usage qu'on en faisait à l'époque. La préface comprend même une reproduction du «Plan de la Ville de Montréal en Canada» de Gédéon de Catalogne, daté de 1723.

En attendant la parution annoncée d'une édition moderne enrichie d'un appareil critique indispensable à la compréhension et à l'interprétation de cette musique, il est à souhaiter que les organistes inscrivent dès maintenant à leur répertoire certaines pièces de cet ouvrage qui fait maintenant partie de notre patrimoine. Qu'ils ne soient pas rebutés par la lecture en clé de fa 3e ligne, seul handicap d'une écriture d'autre part très claire et soignée, et très bien reproduite.

Il faut féliciter chaleureusement Madame Gallat-Morin pour ce «coup de maître» qui constitue un événement majeur pour notre jeune histoire musicale. Il faut également la remercier d'avoir bien voulu rendre ce document public, à la suite de longues heures de recherches, et grâce à la collaboration précieuse de la Fondation Lionel-Groulx.


Montréal, Fondation Lionel-Groulx, 1981. Fac-similé du manuscrit, XV, 540, V pages, ISBN 2-9800070-0-5

1Gallat-Morin, Élisabeth, «Le Livre d'orgue de Montréal», le Tic-Toc-Choc, vol. 3, no. 1 (octobre 1981), p. 18

2Le Livre d'orgue de Montréal, avant-propos.


Témoins de la vie musicale en Nouvelle-France
par Claude Beaudry

En marge du symposium «l'Orgue à notre époque», tenu en mai 1981 à l'Université McGill, on présenta une exposition d'imprimés et de manuscrits musicaux anciens, afin de témoigner de l'activité musicale de nos ancêtres venus de France au tout début de la colonie. Au total, 57 pièces représentatives des diverses activités musicales pratiquées alors et qui sont parvenues jusqu'à nous ont été exposées. Ces documents provenaient des Archives nationales du Québec, à Montréal, de la Compagnie de Saint-Sulpice de Montréal, de la Fondation Lionel-Groulx, de l'Université McGill, du Monastère des Ursulines de l'Hôtel-Dieu de Québec, du Monastère des Ursulines de Québec, du Musée du Château Ramezay de Montréal, du Séminaire de Québec, de l'Université Laval, de l'Archidiocèse de Québec, des Archives nationales et des Archives d'outre-mer de Paris, de la Compagnie de Saint-Sulpice de Paris et des Archives de la paroisse Notre-Dame de Montréal.

C'est grâce au travail et à la persévérance d'Élisabeth Gallat-Morin de l'Université de Montréal et d'Antoine Bouchard de l'Université Laval que cette exposition a été soigneusement préparée. Par bonheur, les Archives nationales du Québec, conscientes de l'importance du patrimoine musical québécois, ont voulu collaborer à la mise en valeur de nos richesses du passé et ont accepté de préparer un catalogue faisant état de cette exposition. C'est ainsi qu'un ouvrage de 74 pages intitulé: Témoins de la vie musicale en Nouvelle-France a été publié en mai 1981 par la ministère des Affaires cultures du Québec.

Dans la préface bilingue de 4 pages qui introduit le catalogue, les auteurs, Élisabeth Gallat-Morin et Antoine Bouchard, essaient de démontrer «que les habitants de cette petite colonie, perdue dans ses "quelques arpents de neige", entendaient, aux dimanches et fêtes, le même genre de musique que dans les paroisses de Paris et selon le même rituel, qu'on tentait de reconstituer jusque dans le détail...» Ils soulignent que les inscriptions trouvées sur ces documents musicaux indiquent parfois un aperçu des conditions dans lesquelles ils ont pu être utilisés et révèlent la présence de ceux-ci en Nouvelle-France dès le début du régime français. Quelques ouvrages français du 18e siècle, venus entre 1760 et 1800, témoignent également de la continuation de l'influence française sous le régime anglais. On trouve aussi, dans la préface, des renseignements concernant les activités musicales des religieux du début de la colonie, les noms de quelques personnes, religieux et laïcs, ayant possédé de la musique, et une nomenclature des principaux compositeurs français dont la réputation s'étendait jusqu'en Nouvelle-France. La présence d'instruments, en particulier de l'orgue, est également soulignée avec quelques mots sur leur provenance et leur utilisation.

Le catalogue proprement dit dresse la liste complète des oeuvres exposées selon un ordre de classement par type de musique: musique d'orgue, motets et cantates, musique liturgique et plein-chant, méthodes et musique profane, et ouvrages théoriques. Chaque pièce est décrite en détail; les signatures et autres inscriptions sont relevées et transcrites avec soin, et une brève annotation bilingue apporte divers éléments d'information. De plus, 17 illustrations reproduisent une page des documents les plus significatifs.

Parmi les pièces cataloguées, il faut signaler le Livre d'orgue de Montréal qui trône, bien sûr, en première place, et les Pièces choisies pour l'orgue de Louis Marchand, recueil conservé à l'Université Laval et qui constitue l'une des deux copies citées dans le Répertoire international des sources musicales. On y trouve également des extraits de correspondance relative à l'achat ou la vente d'orgues pour Québec ou Montréal. Puis, viennent des motets et cantates de Bernier, de la Guerre, Morin, Campra, des anonymes et un Regina Coeli identifié comme étant un autographe de Charpentier. Suivent des Graduels et autres recueils liturgiques, des Messes de Bournonville et d'Aux-Cousteaux que l'on croyait perdues.

Dans la section «musique profane», il y a peu de choses, si ce n'est les Principes de la flûte traversière de Hotteterre-le-Romain qui est intéressant par le fait qu'il est relié avec un manuscrit contenant de la musique pour instrument à vent (de la première main), dont des oeuvres de Philidor, Haendel, Campra, de la Guerre, Blavet, Rameau et Couperin. Aussi, des Parodies bachiques sur des airs de Lulli, et des Cantiques spirituels sur des airs connus, voulant démontrer entre autres qu'un même air pouvait aussi bien servir à un cantique sur l'histoire sainte qu'à un parodie bachique fredonnée peut-être dans les cuisines de l'évêché! La rareté des documents de musique profane s'explique, d'après les auteurs, par le fait que les particuliers qui possédaient de la musique sont tous rentrés en France après la conquête, emportant meubles, bibliothèques et instruments.

Les dernières sections du catalogue sont consacrées aux ouvrages théoriques et aux vues et plans: on y trouve signalés les traités de Nivers, de Montéclair, de Rameau et d'Alembert, et le Dictionnaire de musique de J.J. Rousseau; une illustration de l'église paroissiale de Montréal sous le régime français et des fortifications de Montréal, une vue et un plan de Québec. L'ouvrage se termine par 3 pages de notes explicatives et bibliographiques.

Remercions Élisabeth Gallat-Morin et Antoine Bouchard, ainsi que tous les collaborateurs qui, de près ou de loin, ont participé à la réalisation de ce projet qui résume magnifiquement les premières pages de notre histoire musicale. Merci également aux Archives nationales du Québec pour la publication de ce très beau catalogue.


Gallat-Morin, Élisabeth et Antoine Bouchard, Témoins de la vie musicale en Nouvelle-France, Québec, Ministère des Affaires culturelles, 1981, 74p., ISBN 2-550-04322-0