Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 39 - Décembre 1982


Dans ce bulletin:


Rénovation des orgues de l'église des Saints-Martyrs-Canadiens
par Claude Lavoie

Pourquoi entreprendre dès maintenant une rénovation de l'orgue de l'église des Saints-Martyrs-Canadiens de Québec? Pour répondre à cette question, il faut remonter à 1959, année de sa construction.

Historique

Aux dires de la plupart des mélomanes, l'installation de cet orgue constituait alors un événement musical certain. En effet, 1959 marquait une date mémorable pour la maison Casavant: c'était le premier orgue d'envergure de style «néo-classique» que signait la célèbre firme. Ce nouveau type de facture marquait une rupture avec l'esthétique dite «romantique» qui avait caractérisé l'orgue Casavant depuis plus de soixante-quinze ans: un instrument lourd, pâteux, qu'on voulait moelleux à souhait, et qui avait tourné le dos à l'orgue classique des maîtres anciens.

Comment en était-on venu à pareil changement d'esthétique? Par un phénomène vraiment inexplicable de décadence dans la musique d'orgue et chez les organistes. La musique des maîtres précédents était tombée dans l'oubli. Une nouvelle musique, d'un goût douteux, dite harmonique, avait remplacé, au cours du dix-neuvième siècle, celle toute ciselée, fortement influencée par le clavecin, chez les Français, et celle de la savante polyphonie allemande. Maintenant, les marches de fanfare, les grands choeurs, les menuets, les romances à l'eau de rose étaient à l'honneur. Puis, l'apparition de symphonies à l'orgue venait consacrer ce changement de goût. Dès lors, de nombreux jeux aigus, tels les mixtures, les cymbales, nécessaires à la polyphonie, devenaient inutiles, et on les remplaçait par des jeux qui se voulaient orchestraux comme, par exemple, des clarinettes (à la place des anciens cromornes), des violoncelles, des violons, de puissants tubas. Ces jeux de grosse taille parlaient sous de fortes pressions (jusqu'à 20 pouces)1, alors que dans l'orgue classique, les pressions se situaient aux environs de 3 pouces. Inutile de dire que les jeux de 16' et de 8' dominaient, en nombre, ce type d'orgue.

Mais voilà que les maîtres anciens avaient été tirés de leur long sommeil. Bach, en particulier, que des Mendelssohn et des Liszt, pour ne citer que ceux-là, avaient fait redécouvrir aux Allemands, était redevenu à la grande mode. Or, on réalisa vite que l'orgue «romantique», avec ses lourdeurs, servait très mal la musique de l'époque du célèbre Cantor. Il fallait donc se retourner vers l'orgue classique, ou tout au moins vers un orgue qui redonnerait la luminosité, la clarté, la précision nécessaire à la musique de l'époque classique.

L'orgue de l'église des Saints-Martyrs-Canadiens voulut répondre à cet impératif. On a donc conçu un orgue qui pouvait être une sorte de synthèse de différentes tendances actuelles, un orgue qui permettrait de jouer le mieux possible la musique de toutes les époques. Cette approche impliquait nécessairement un compromis, car pour respecter idéalement l'authenticité des différents répertoires, il aurait fallu placer côte à côte plusieurs orgues de types différents (allemand du nord, allemand du sud, français, espagnol, anglais, etc.), ce qui était proprement irréalisable en un même lieu. Donc, notre orgue rétablissait l'équilibre entre les jeux graves et aigus, ramenait la transparence et la luminosité nécessaires à la polyphonie, considérée comme l'essence même du répertoire de l'orgue. Un grand soin avait été apporté au caractère de chaque jeu.

Je souligne ici que l'installation de cet orgue fut un coup d'essai, presqu'un coup de maître, mais pas tout à fait cependant. Les jeux d'anches avaient été un peu moins réussis, ainsi que quelques jeux à bouche. Certaines mixtures avaient également quelques faiblesses. Après vingt-trois années d'usage assez intensif, le temps était venu de se pencher sur ce bel instrument qui avait attiré tant d'auditeurs, lors des nombreux récitals donnés en cette église, par une pléiade d'éminents organistes de réputation internationale, tels Marie-Claire Alain, Gaston Litaize, Anton Heller, E. Power Biggs, Pierre Cochereau, Lionel Rogg, Almut Rössler, etc.

Nature des travaux

Le but premier visé dans cette rénovation était de corriger le mieux possible les quelques faiblesses de l'instrument, et de le doter d'une sonorité encore plus brillante, transparente et colorée, et encore mieux définie. Il ne faut pas oublier qu'on a dû travailler sur un matériel existant: devis, pressions du vent, tailles des jeux, alliages dans les tuyaux métalliques, disposition à l'intérieur de l'orgue, etc. Nous avons donc procédé par importance des jeux et au moindre coût. Voici, en bref, la nature des travaux exécutés:

    Les jeux d'anches

      Travail général: tous les tuyaux ont été départis de leur entaille, laquelle fut soudée et polie. En conséquence, il a fallu raccourcir proportionnellement le résonnateur de chaque tuyau. Sur les dix-sept jeux d'anches, huit cent soixante-trois tuyaux ont été ainsi retravaillés.

      Les batteries d'anches 32', 16', 8' et 4' de la pédale, et 16', 8' et 4' du grand orgue, ont vu toutes leurs anches remplacées par de nouvelles de type Dom Bédos (à la française), avec, comme résultat, une sonorité plus puissante et plus mordante.

      Une attention tout à fait particulière a été portée à la trompette 8' du grand orgue, qui était de petite taille. Il a fallu augmenter sa pression, courber ou couder la tête de ses tuyaux de façon à ce que, malgré son emplacement tout à l'arrière et au troisième étage du buffet, elle puisse projeter mieux son timbre vers la nef de l'église. Cela a donné une mini trompette en chamade, de style espagnol, qui contraste bien avec la trompette du récit, d'un type plus conventionnel.

      Au positif, nous avons dû remplacer le cromorne qui était de trop petite taille. L'ancien cromorne, offrant une taille convenable, a été converti en chalumeau 4' qui, à son tour, vient remplacer l'ancien chalumeau, lui aussi de trop petite taille.

      Tous les jeux d'anches des autres claviers (récit et choral) ont eu leurs anches élargies et leurs languettes (partie vibrante) remplacées par d'autres plus minces.

      À la pédale, le jeu de rankett 16' (sorte de basse de voix humaine) a été remplacé par une douçaine 16', plus utile dans une polyphonie plus douce.

    Les jeux à bouche

      Au récit, un jeu nouveau a été ajouté (portant le nombre de jeux de notre orgue à soixante-neuf). Il s'agit d'une sesquialtera II rangs (quinte et tierce) qui vient enrichir ce clavier d'un cornet V rangs (avec les flûtes 8', 4' et 2'), afin de permettre le dialogue entre le cornet V rangs du récit et le cromorne du positif comme le demande la musique française. Cet ajout porte le nombre de tuyaux de notre orgue à cinq mille cent quarante-huit.

      Les principaux de tous les claviers ont été réharmonisés dans un souci de donner à chacun un caractère différent. Il en est de même pour les flûtes, les bourdons et les trois cornets V rangs.

      La première mixture IV rangs de la pédale a été considérablement éclaircie, tandis que la cymbale du grand orgue a été arrondie, lui enlevant l'excès de «piquant» qui l'empêchait de se bien marier à l'ensemble de l'orgue.

      Un soin attentif a été apporté à l'équilibre de tout l'édifice sonore.

Inutile de vous signaler le travail énorme exigé par cette rénovation. Ce travail de «moine» a été confié à deux des meilleurs harmonistes de la maison Casavant, messieurs Paul Proulx et Gaétan Robert, avec qui j'ai été des plus heureux de collaborer, à titre d'organiste. Ces deux artisans spécialistes me faisaient penser à un vieux professeur de chant que l'ancien élève, en pleine carrière demande à voir pour se faire replacer la voix et se faire enseigner à encore mieux chanter. Voilà ce qui s'est passé, je pense, avec notre orgue dans les mains de ces messieurs. Je signale aussi les services rendus par le représentant de la maison Casavant pour notre région, monsieur Marcel Bertrand, qui a offert sa collaboration en prêtant à l'occasion quelques-uns de ses employés. Mais il faut rendre un hommage tout particulier à la maison Casavant qui n'a rien ménagé, n'a tenu compte d'aucune manière du temps supplémentaire qu'ont requis ces travaux beaucoup plus longs que prévu, tellement elle avait a coeur de finir de polir ce magnifique instrument qui perpétue fièrement et intégralement son nom.

En terminant, il faut dire bien haut notre admiration pour les dirigeants et les paroissiens des Saints-Martyrs-Canadiens qui ont eu la grande sagesse de faire rajeunir en beauté ce splendide instrument dont la renommée rejaillit sur toute la paroisse et toute la ville de Québec. Qu'ils soient félicités chaleureusement pour le soin jaloux qu'ils portent à leur magnifique orgue.

Devis de l'orgue de
l'église des Saints-Martyrs-Canadiens de Québec
Grand Orgue (2e clavier)
Positif (1er clavier)


tuyaux


tuyaux
Montre16'61
Quintaton16'61
Montre8'61
Montre8'61
Bourdon8'61
Flûte bouchée8'61
Gemshorn8'61
Prestant4'61
Prestant4'61
Flûte à fuseau4'61
Flûte à cheminée4'61
Nazard2 2/3'61
Quinte2 2/3'61
Principal italien2'61
Doublette2'61
Tierce1 3/5'61
Flûte à bec2'61
Larigot1 1/3'61
Cornet 8'V255
Sifflet1'61
Fourniture 1 1/3'IV244
Fourniture 1'IV224
Cymbale 2/3'IV244
Cymbale 1/2'III183
Bombarde16'61
1Cromorne8'61
Trompette8'61
2Chalumeau4'61







Récit expressif
(3e clavier)

Choral expressif
(4e clavier)
Bourdon16'61
Salicional8'61
Principal étroit8'61
Cor de nuit8'61
Viole de gambe8'61
Flûte de concert8'61
Voix céleste8'61
Gemshorn4'61
Flûte à cheminée8'61
Nachthorn4'61
Octave4'61
Flûte des bois2'61
Flûte conique4'61
Cor anglais8'61
3Sesquialtera II2 2/3'122
Tremolo

Octavin2'61



Cymbale 1'IV244



Plein Jeu 2'IV244



Basson16'61



Trompette8'61



Hautbois8'61



Clairon4'61



Voix humaine8'61



Tremolo












Pédale

Principal16'32



Soubasse16'32



Quintaton16'32



Gemshorn16'32



Octave8'32



Bourdon8'32



Flûte conique8'32



Octave4'32



Flûte ouverte4'32



Fourniture 4'III96



Cymbale 1 1/3'IV128



Bombardon32'32



Bombarde16'32



4Douçaine16'32



Trompette8'32



Clairon4'32



Hautbois4'32




    1Tuyaux neufs
    2Tuyaux de l'ancien cromorne
    3Jeu nouveau
    4Jeu neuf (remplace la rankett 16')

Cet instrument est pourvu de tous les boutons auxiliaires habituels et de boutons de registration ajustables pour en faciliter le maniement

Étentue des claviers manuels: 61 notes
Étendue du pédalier: 32 notes


1 La méthode de mesure des pressions du vent dans un orgue est basée sur le principe de la dénivellation d'une colonne d'eau dans un tube en forme de «U».


Un grand Ami de l'orgue nous a quittés
par Antoine Bouchard

L'abbé Normand Picard a été emporté par une subite crise cardiaque le samedi 30 octobre, dans l'après-midi. Si la mort creuse toujours quelque part un sillon de douleur, la soudaineté même de celle de Normand aura plongé ses parents et ses amis au plus vif de ce mystère inéluctable, qui ne trouve d'explication qu'au delà des apparences sensibles...

Normand, qui était si modeste, n'eut certes pas imaginé que, pour ses obsèques, l'église paroissiale de Charny pût se remplir au point où elle le fut, ce mardi, 2 novembre dernier. Cet hommage spontané de tant de gens ne s'explique que par l'attachement et l'admiration qu'on lui vouait. Je sais bien pourquoi il en était ainsi pour avoir eu l'avantage de le voir, à l'oeuvre, toujours si honnête, patient, désintéressé.

Pour les Amis de l'orgue, dont il a été un pilier indispensable pendant tant d'années, le départ de Normand est une perte tragique.