Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 42 - Mars 1986


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Deux textes nous relatant des restaurations d'orgues de la ville de Québec: d'abord celui de Claude Lagacé qui nous présente les grandes orgues de la Basilique Notre-Dame de Québec et ensuite, celui de Paul Grimard qui nous présente les orgues de l'église Notre-Dame-de-la-Garde.

Noëlla Genest
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Restauration des grandes orgues de la
Basilique Notre-Dame de Québec

par Claude Lagacé

Note historique

Après la destruction de la cathédrale de Québec par les bombardements anglais de 1759, le premier orgue dont les annales du temps fassent mention est celui de 14 jeux que le facteur d'orgues Thomas Elliott installa en 1803 à la cathédrale (devenue basilique en 1874). Une restauration importante du facteur Louis Mitchell porta à 32 le nombre de jeux de cet instrument en 1864. La maison Casavant Frères, en 1903, y allait aussi de sa rénovation et ajoutait 15 jeux à l'orgue ainsi qu'une console à trois claviers. C'est cet instrument qui périt dans l'incendie de 1922 et auquel succédera, en 1927 dans une cathédrale reconstruite d'après les plans de l'ancienne, l'orgue Casavant de quatre claviers qui s'y trouve actuellement. En 1974, la maison Cavelier Organ Building de Buffalo effectuait sur cet instrument des travaux de relevage et de réharmonisation qui en amélioraient beaucoup la sonorité, mais laissaient la mécanique générale dans un état de délabrement sérieux.1


En automne 1985, les facteurs d'orgues Guilbault-Thérien Inc. achevaient la restauration des orgues de la basilique Notre-Dame de Québec. Les travaux d'échelonnèrent sur une période de plus de deux ans, soit de février 1983 à septembre 1985. Plusieurs interruptions imprévues ralentirent les opérations et expliquent les retards accumulés dans l'accomplissement de cette rénovation. Des réparations à la structure même de l'église, envisagées pour une date ultérieure, furent exécutées en grande hâte pour la visite du pape Jean-Paul II à la Basilique en septembre 1984: voûtes et murs nettoyés et rafraichis, statues et motifs décoratifs repeints à la feuille d'or. Le vernissage des bancs et la réfection du plancher de l'église, exécutés en 1985, nécessitèrent des nettoyages supplémentaires par suite des retombées de poussière dans le buffet de l'instrument.

Cet orgue de 1927 fut conçu par la maison Casavant en consultation avec le titulaire du temps, le regretté Henri Gagnon. Son esthétique surtout nord-américaine s'inspirait de la facture française sur laquelle se greffaient de fortes influences anglo-américaines. Cet instrument constituait ainsi un ensemble symphonique assez étranger aux sonorités de l'orgue Cavaillé-Coll. Le grand virtuose Marcel Dupré, sur qui la flexibilité et des gadgets de la console électro-pneumatique Casavant exerçaient un véritable fascination, n'avait que des éloges pour les orgues Casavant du temps, tandis que d'autres maîtres, comme André Marchal, tout en appréciant la douceur et la fiabilité de la mécanique Casavant, ne cachaient pas, sur le plan sonore notamment, leurs réticences.

La restauration de l'orgue a été totale: recuirage complet, remise à neuf de la console et réparation de toutes les autres parties mécaniques. Tous les tuyaux jugés utilisables ont été transformés ou réharmonisés. En outre, douze jeux neufs ont été ajoutés et la composition de l'orgue, de même que le caractère de ses divisions ont été sérieurement modifiés. Un positif conçu en fonction de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles étage les principaux sur la montre 8 avec plein-jeu et cymbale; la couleur classique des sonorités d'anches est assurée par la trompette, le clairon et le cromorne. La conception du récit, notamment avec ses fonds de flûtes, de gambe et ses anches de 16, 8 et 4, en fait un grand clavier symphonique apte à rendre les plus belles pages de l'orgue romantique. Le grand-orgue, où trônent un grand plein-jeu et une batterie d'anches brillantes et incisives, parle avec une royale autorité. Les flûtes ouvertes de 8 et 4 sont de taille large, et le cornet de cinq rangs à taille de flûte, posté derrière la façade, joue très efficacement son rôle dans le grand-jeu français. On trouve, à la pédale, un étagement de principaux où culmine la fourniture de quatre rangs, et une batterie d'anches éclatantes qui confèrent autonomie et individualité à cette division. Une résultante de 32 pieds en anches crée une profonde assise sonore qui supporte brillamment la pyramide des claviers manuels.

Traits caractéristiques

  • Chaque clavier est doté d'un cornet décomposé, et le clavier de résonance qui remplace l'ancien solo comprend, outre des fonds de bourdons et flûtes allant du 16 au 2 pieds, les mutations du 16 pieds qui constituent le grand-jeu de tierce.
  • Il se trouve des batteries d'anches 16, 8, 4 dans les trois divisions suivantes: grand-orgue, récit, et pédale. Un trombone de 16 pieds offre une alternative à la puissante bombarde, et peut s'allier avec bonheur aux jeux principalisants pour étoffer une ligne de basse.
  • Le positif est pourvu, en outre du traditionnel cromorne, d'une trompette et d'un clairon. La couleur très française de ces anches et leurs voix, plus fines que celles du grand-orgue, les démarquent bien de celles-ci. On peut en tirer, en plus des effets classiques traditionnels, de belles teintes si on les met en tirasse à la pédale. L'exécutant créera ainsi, en tirant le trombone 16 mentionné ci-haut, un choeur d'anches plus léger que la batterie propre à cette division.

  • Les mixtures sur tous les claviers comptent maintenant au total 31 rangs. L'ancien orgue n'en comptait véritablement que 4. Il convient quand même d'ajouter que, dans l'esthétique du temps, la sesquialtera de 4 rangs et les deux cornets respectivement de 3 et 4 rangs, servaient aussi de mixtures.
  • Une sesquialtera de récit, en plus du nazard et de la tierce flûtés, peut ajouter une nuance germanique à ce cornet quand il y a lieu.
  • Conclusion

    Cet orgue, d'une conception originale, aux plans sonores multiples et équilibrés, et dont les divisions autonomes permettent toutes les combinaisons et oppostions de timbres désirables, refuse de s'identifier à une seule école et ne peut être caractérisé par une étiquette unique, même s'il se rattache à la tradition française dans sa conception, dans la limpidité de ses pleins-jeux et le mordant de ses anches. On y jouera avec bonheur les musiques d'orgue de tous temps et de tous horizons, même si certains répertoires, pour reprendre l'idée de Tagliavini, ne s'en tireront pas sans un soupçon d'accent français.

    La restauration de l'orgue de la Basilique de Québec, qui s'inscrit dans le foulée de celles de Notre-Dame-de-Lourdes à Montréal, de Notre-Dame-du-Chemin à Québec, et de la cathédrale Saint-Germain à Rimouski, est la plus ambitieuse réalisée par la maison Guilbault-Thérien à ce jour. Elle est d'une certaine façon patrimoniale, puisqu'elle raffermit une tradition d'excellence musicale déjà vieille de plusieurs générations à la cathédrale Notre-Dame de Québec. Elle correspond aussi à une prodigieuse remontée de la présence de l'orgue dans la vie culturelle du Québec. Plus nous aurons de bons instruments et plus fleuriront des oeuvres originales de chez nous pour orgue, et plus hautement s'affirmera l'école d'orgue du Québec qui a déjà conquis sa large place au soleil.

    Devis comparés de l'orgue de la
    Basilique Notre-Dame de Québec
    Ancien devis
    Casavant Frères
    1927
    Grand Orgue

    Nouveau devis
    Guilbault-Thérien
    1985
    Grand Orgue
    Montre16
    Montre16
    Montre8
    Montre8
    Principal8
    Flûte harmonique8
    Flûte double8
    Bourdon8
    Salicional8
    Prestant4
    Bourdon8
    Flûte4
    Prestant4
    Quinte2 2/3
    Flûte harmonique4
    Doublette2
    Principal4
    CornetV
    Nazard2 2/3
    Grande fournitureIV
    Doublette2
    1FournitureV
    FournitureIV
    1CymbaleIV
    CornetIII
    1Bombarde16
    Trompette8
    1Trompette8
    Clairon4
    Clairon4





    Positif
    Positif
    Dulciane16
    Montre8
    Principal8
    Bourdon8
    Mélodie8
    1Prestant4
    Gemshorn8
    Flûte4
    Cor de nuit8
    Nazard2 2/3
    Quintaton8
    1Doublette2
    Prestant4
    Tierce1 3/5
    Flûte d'amour4
    Larigot1 1/3
    Quinte2 2/3
    1Plein-jeuIV
    Flageolet2
    1CymbaleIII
    Tierce1 3/5
    Trompette8
    Clarinette8
    Cromorne8
    Cor anglais8
    Clairon4





    Récit
    Récit
    Bourdon16
    Bourdon16
    Principal8
    Principal8
    Clarabelle8
    Viole de gambe8
    Flûte harmonique8
    Voix céleste8
    Flûte à cheminée8
    Bourdon à cheminée8
    Viole de gambe8
    Prestant4
    Voix céleste8
    Flûte octaviante4
    Éoline8
    Nazard2 2/3
    Principal4
    Flûte2
    Flûte octaviante4
    Tierce1 3/5
    Violon4
    SesquialteraII
    Piccolo2
    1MixtureIV
    SesquialteraIV
    1CymbaleIII
    Trompette16
    Bombarde16
    Cor8
    Trompette8
    Hautbois8
    Hautbois8
    Voix humaine8
    Voix humaine8
    Clairon4
    Clairon4
    Tremblant

    Tremblant





    Solo
    Résonance
    Quintaton16
    Bourdon16
    Stentorphone8
    Flûte8
    Flûte ouverte8
    Bourdon8
    Grosse gambe8
    Gros nazard5 1/3
    Gambe céleste8
    Prestant4
    Flûte harmonique4
    Flûte4
    CornetIV
    Grosse tierce3 1/5
    Tuba magna16
    Nazard2 2/3
    Tuba mirabilis8
    1Flûte2
    Tuba clairon4
    Tierce1 3/5





    Pédale
    Pédale
    Flûte32
    Flûte résultante32
    Flûte16
    Montre16
    Bourdon16
    Flûte16
    Principal16
    Bourdon16
    Violon16
    Montre8
    Dulciane16
    Flûte8
    Flûte8
    Bourdon8
    Bourdon8
    Prestant4
    Violoncelle8
    Flûte4
    Flûte4
    FournitureIV
    Bombarde16
    Trombone16
    Trompette8
    Bombarde16
    Clairon4
    Trompette8



    Clairon4


    1Bulletin des Amis de l'orgue de Québec, no. 25, novembre 1974.


    Quelques notes sur l'orgue de
    l'église Notre-Dame-de-la-Garde de Québec

    par Paul Grimard

    Historique

    Souvent, il y a des coins de pays pittoresques qui, malgré leur proximité, demeurent trop méconnus. Ainsi en est-il de l'église Notre-Dame-de-la-Garde qui se dresse au sein d'une attachante petite paroisse sise sur un étroit ruban de terre dominé par le Cap Diamant. L'abbé Honorius Provost nous relate des faits fort intéressants de la vie musicale au «Cap Blanc» dans un ouvrage 1 dont je m'inspirerai largement.

    Dans une église, l'aspect visuel est important mais aussi le côté auditif. La musique mise en valeur par une bonne acoustique aide à élever les coeurs dans une ambiance méditative et spirituelle. Les cloches convoquent la communauté au rassemblement puis le chant et l'orgue invitent à la participation et au recueillement. De fait, à Notre-Dame-de-la-Garde, avant même l'arrivée du clocher à l'été 1878, les paroissiens ont déjà vu la bénédiction de la cloche, faite le 18 novembre 1877. Alors, la partie musicale de la fête a été on peut dire à la hauteur de la circonstance, l'harmonium était touché par M. Ernest Gagnon. L'Événement du 8 janvier 1879 relate, en ces termes, l'inauguration, le 6 janvier, de ce premier harmonium:

    «L'église de Notre-Dame-de-la-Garde au Cap Blanc vient d'être dotée d'un magnifique harmonium de Smith. C'était un des plus beaux et des plus complets qu'il y eut chez M. Lavigne. Le son en est riche et puissant, les jeux variés et du plus beau timbre. (...) M. Adolphe Hamel a présidé à l'harmonium et en a fait ressortir brillament toutes les belles qualités».

    Un inventaire du mobilier, dressé le 26 juillet 1882, attribue à cet harmonium la belle valeur pour l'époque de 450$... mais pour bien peu de temps encore. En effet, juste avant de partir, en 1895, le curé Arthur Bouchard achètera un harmonium nouveau au prix de $60; on ne cessait plus de faire réparer l'ancien. Au mois d'août (1896), des demoiselles de la paroisse ont donné trois soirées dramatiques et musicales pour payer le fameux harmonium. À dépenses extraordinaires, ressources extraordinaires.

    On en arrive enfin à l'orgue actuel:

    «L'église avait reçu, dès le début, un bon harmonium, payé assez cher. Son règne fini, le curé Bouchard le remplaça par un harmonium bon marché, dans les deux principaux sens du mot, mais qui eut la persévérance de son économie. Aux premières délibérations du Comité paroissial, en 1946, on a cherché à acheter un orgue. Grâce à l'abbé Placide Gagnon, professeur de chant du diocèse et connaisseur en la matière, on mit la main sur un instrument construit en 1915 par la Compagnie d'orgues Canadiennes à Saint-Hyacinthe et reconditionné par la Maison Casavant, après avoir fait une première carrière à La Tuque. On l'a inauguré en juin 1947; il ne coûtait que $1500.».

    Les paroissiens peuvent désormais savourer les sonorités d'un véritable orgue à tuyaux de 7 jeux répartis sur deux claviers et un pédalier:

    Grand-orgueMontre
    8'
    Dulciane
    8'
    Flûte harmonique
    4'
    Récit (expressif)Bourdon
    8'
    Salicional
    8'
    Hautbois à lèvres (Gambe)
    8'
    Trémolo

    PédaleBourdon
    16'

    La console comprend en outre 12 boutons d'accouplement au grave, à l'unisson et à l'aigu, de même que 7 pédales de combinaisons ajustables.

    M. Provost nous parle aussi des organistes:

    «Un orgue à bon marché est toujours mieux qu'un harmonium, surtout s'il est bien traité et... bien joué. Et une recherche sérieuse dans les comptes pourrait révéler les noms des musiciens attitrés, car ils étaient rémunérés, selon les moyens de la paroisse, sinon selon leurs mérites. En tous cas, la première musicienne, pour nombre d'années, fut une Dame J. Tardif.»

    Parmi ses successeurs, on doit citer le regretté Joseph Edouard Blaine qui s'est dévoué pour sa paroisse durant plus de 40 ans.

    Restauration

    L'orgue prend une part des plus actives lors des célébrations liturgiques. Aussi, la restauration de l'église, réalisée en 1984 sous l'égide du Père Roland Brault, alors curé, s'accompagna-t-elle naturellement de celle de l'orgue. On la confia aux artisans des Orgues Létourneau Ltée de St-Hyacinthe; Yvan Blouin et Paul Grimard effectuèrent les travaux techniques et Jean-François Mailhot, l'harmonisation.

    La restauration proprement dite, soit la simple remise en état de l'instrument, consiste au nettoyage de toutes les parties, au recuirage des pneumatiques, à la peinture des tuyaux de façade, etc. De plus, une soufflerie neuve installée au jubé remplace l'ancienne qui, sise à la cave, était quasiment menacée par les grandes mers de mai! Ces travaux auraient pu s'achever par la simple remise en place des jeux originaux mais il nous apparût plus opportun de modifier radicalement la composition sonore qui laissait grandement à désirer: profusion de jeux de fonds de 8' et de gambes en particulier, métal des tuyaux de mauvaise qualité, graves défauts d'harmonisation, etc.

    Au grand-orgue, on adjoignit une fourniture neuve à une montre et un prestant qui proviennent d'un ancien orgue Casavant de 1898. Ces jeux forment le plein-jeu essentiel à tout orgue. On a réservé les jeux plus doux au récit: le bourdon d'origine en bois, la flûte à cheminée (originalement de 8') et le hautbois. Ces deux derniers, d'une couleur toute particulière, sont remarquables; ils sont d'Eusèbe Brodeur qui, au siècle dernier, initia les frères Casavant à l'art du facteur d'orgue. Le Bourdon de la pédale est conservé tel quel, de sorte que la composition actuelle est:

    Grand-orgueMontre
    8'
    73 tuyaux
    Prestant
    4'
    73 tuyaux
    Fourniture 2'
    III
    183 tuyaux
    Récit (expressif)Bourdon
    8'
    73 tuyaux
    Flûte
    4'
    73 tuyaux
    Hautbois
    8'
    73 tuyaux
    Trémolo



    PédaleBourdon
    16'
    30 tuyaux

    L'orgue comprend donc 578 tuyaux parlants.

    Toutefois, un tel devis vaudrait peu sans la touche finale et délicate de l'harmoniste dont l'art patient et subtil nous permet de découvrir des sonorités insoupçonnées. M. Fernand Létourneau a voulu, par ces transformations et cette réharmonisation achevées pour Pâques 1985, préserver l'esthétique romantique de l'instrument tout en lui insufflant le caractère brillant propre à l'orgue de l'époque classique. S'il n'a pas l'ampleur réservée aux instruments plus imposants, l'orgue de Notre-Dame-de-la-Garde offre à l'auditeur une palette sonore étonnante pour un si petit instrument. Enfin, c'est un vif plaisir pour moi, comme titulaire, de vous transmettre l'invitation des paroissiens et de leur nouveau pasteur, le Père Roger Coderre, à venir écouter leur orgue et la chorale, et prier avec eux dans leur magnifique petite église.


    1L'abbé Honorius Pronost, Notre-Dame-de-la-Garde de Québec, 1877-1977; Québec, Société historique de Québec, 1977.