Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 47 - Avril 1988


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Michelle Quintal nous présente "La dame du jubé", faisant revivre par là l'histoire de l'orgue de l'église Saint-Joseph de Deschambault et de la famille de madame Blandine Paré.

L'auteure remercie tous ceux qui de près ou de loin, ont collaboré à cette recherche: Antoine Bouchard, Jean-Marie T. Du Sault, Raymond Larochelle, Élise Paré-Tousignant et Marie-Andrée Paré.

Le texte, qui nous est présenté, a été rédigé suite à une entrevue réalisée avec l'aide technique de Radio-Canada.

Bonne lecture et à bientôt.

Noëlla Genest
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


La Dame du jubé
par Michelle Quintal

À la fin du mois d'août 1986, je me suis arrêtée à l'église Saint-Joseph de Deschambault pour y voir, entendre et jouer l'orgue Warren qui y est installé. J'ai découvert un bel instrument mais j'ai surtout été séduite par la personnalité de Blandine Paré, organiste à Deschambault depuis 1926. Je vous présente donc cette dame du jubé.

Née à Deschambault, le 13 septembre 1909, Blandine Paré est issue d'une famille de musiciens; sa tante maternelle, Jeanne Gauthier avait même été organiste de la paroisse.

Après de sérieuses études de piano au couvent du lieu tenu par les Soeurs de la Charité de Québec, elle a été nommé organiste à l'âge de 17 ans. Elle a appris, plutôt par elle-même, ce métier qui consiste, entre autres, à transposer à vue, à improviser un accompagnement, à improviser aussi une cadence avant la fin de la pièce pour ne pas faire attendre l'officiant, etc. À l'âge de 22 ans, elle se marie avec Victor Paré «que j'ai connu au jubé». De cette union sont nés 6 enfants qui ont tous appris la musique; Élise et Marie-André sont devenues des musiciennes professionnelles.

Son métier faisait partie de sa vie de tous les jours, elle et son mari (qui entre temps était devenu maître de chapelle) amenaient leurs enfants à l'église. Sa fille Élise se rappelle l'avoir vue jouer les vêpres avec un de ses fils endormi sur le banc d'orgue à côté d'elle. Blandine Paré raconte avec fierté avoir donné naissance à son 3e enfant entre la grand'messe et les vêpres. Toute la famille était invitée à venir chanter aux «saluts du mois de Marie» qui avaient lieu tous les soirs de mai. Se mêlant aux voix des enfants, leur mère faisait la partie d'alto.

C'est l'amour de la musique et du travail bien fait qui motive cette organiste, non le salaire. Qu'on en juge par les faits suivants: le docteur Alexis Dufresne, premier organiste en 1897, était payé 100,00$ par année tandis que le souffleur, lui, recevait 15,00$. En 1940, Blandine Paré est payée 150,00$ par année, 75,00$ au mois de juin et 75,00$ au mois de décembre. On donnait 1,00$ pour les mariages et les funérailles. Ses chantres ont demandé, pour elle, une augmentation en 1954, son salaire est passé à 250,00$ par année. En 1954 également, dans la région de Montréal, on payait un jeune organiste sans expérience 300,00$ par année!

Dans les années soixante, l'orgue Warren installé depuis 1893 a montré des signes de fatigue: cornement, notes qui ne jouent plus, etc. Rien d'étonnant à cela, cet instrument n'était pas accordé tous les ans, «on dépassait même 2 ans» nous révèle madame Paré. Plûtot que de penser à le restaurer, on a pensé à vendre l'orgue pour en acheter un autre, «supposément très bon, qui venait du Conservatoire de Montréal». C'était la période noire où les Québécois vendaient facilement leurs antiquités aux Américains. Devant le danger de perdre l'instrument qu'elle aimait, et convaincue de la nécessité de le réparer, Mme Paré a eu l'heureuse idée de communiquer avec l'abbé Antoine Bouchard qu'elle connaissait. Ce dernier lui a conseillé d'appeler un marguillier qui avait confiance en son jugement. À la réunion du conseil de fabrique, le marguillier Beaudry a dit: «Monsieur le Curé, êtes-vous un connaisseur en matière de réparation d'orgue?» Devant la réponse négative du curé Tessier, il se tourne vers les autres marguilliers «Connaissez-vous ça?» Face à leur ignorance, il ajoute: «l'abbé Bouchard connaît ça, lui. On va demander le facteur qu'il nous a conseillé». À l'automne 1966, Karl Wilhelm a restauré l'instrument pour la somme de 5 671,47$. Il a, entre autres choses, guéri le sommier qui fuyait, et remplacé le jeu de trompette qui était disparu. Il faut dire que le curé précédent n'aimait pas le son de l'orgue quand on en jouait fort. Il avait donc vendu les tuyaux de la trompette à un accordeur, «Qu'est-ce qu'on va faire, monsieur le curé, si le jugement dernier arrive maintenant et qu'on n'a pas la trompette pour l'annoncer?» lui avait dit Mme Paré avec beaucoup d'humour.

À la suite des démarches faites par l'abbé Antoine Bouchard secondé par Gérard Morisset1 et appuyé par les paroissiens, (entre autres l'organiste et l'antiquaire Jean-Marie T. Du Sault), la commission des Biens culturels du Québec a classé ce bel instrument tandis que le ministère des Affaires culturelles du Québec donnait 2 268,59$ pour la restauration.

Mentionnons également que Serge Laliberté y a enregistré des oeuvres d'Arauxo, Muffat, Zipoli, Buxtehude et J.S. Bach pour la série «Les orgues anciens du Québec» volume III, chez Alpec.

En 1965, Blandine Paré perd son mari qui avait été maître de chapelle pendant 40 ans. Cette année coïncide avec l'arrivée du renouveau liturgique. Le curé de ce temps-là dit: «Mme Paré, chantez n'importe comment, mais chantez en français». Il voulait aussi que les chantres descendent dans la nef. L'organiste a alors demandé conseil à l'abbé Elzéar Fortier, docteur en musique de l'Université Laval: «La place de la chorale est au jubé, elle sert alors d'exemple à la foule», lui a-t-il répondu. Mme Paré a répété ces paroles au curé en ajoutant: «Les chantres ne veulent pas descendre dans la nef». Ce fut une période difficile. Blandine Paré a dû user de résistance passive. Elle a même su choisir dans le répertoire imposé «le bon grain dans l'ivraie» se laissant guider par son intuition musicale. «Je travaille toutes les pièces même si je ne les aime pas, et si l'une d'entre elles me revient à la mémoire le lendamain matin, c'est un signe que l'oreille peut en capter facilement le sens mélodique».

Heureusement, quelque cinq ans plus tard, le curé Irénée Tessier annonce: «Mme Paré, sa Sainteté le pape Paul VI nous demande de chanter le commun de la messe en latin». «Monsieur le Curé, dès dimanche prochain». «J'ai pensé avoir rêvé et pourtant il faisait jour», nous confie-t-elle. Le curé s'appuyait sur le texte de la constitution conciliaire de Paul VI qui disait dans le chapitre de la musique sacrée: «L'Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine: c'est donc lui qui, dans les actions liturgiques (...) doit occuper la première place».

Depuis ce temps, chaque dimanche, on peut entendre, à l'église de Deschambault, le commun de la messe (Kyrie, Gloria, Sanctus et Agnus Dei) chanté en grégorien par une chorale très enthousiaste: les frères Montambault notamment, fidèles depuis 3 générations, Pierre Naud, le frère de l'organiste et l'antiquaire Jean-Marie T. Du Sault. Il arrive même au curé Raymond Larochelle de chanter avec eux. Mme Paré nous dit: «Ils tiennent à la musique grégorienne autant que moi». On a renoué avec la tradition. En 1956, Claude Tessier de l'Université Laval était venu enseigner le chant grégorien pour tout le comté; les conseils de fabrique défrayaient le prix de ce cours et invitaient les organistes à assister afin qu'ils puissent bien accompagner tandis qu'en 1929, l'abbé Robert Gauthier, oncle de Blandine Paré, avait parcouru les paroisses de Portneuf pour donner ce cours. Le 8 décembre 1987, avec la permission du curé, la chorale de Deschambault à laquelle se sont joints les chantres de Cap-Santé et de Saint-Marc-des-Carrières, a chanté les Vêpres de l'Immaculée-Conception, en l'honneur de l'année mariale. Un grand nombre de paroissiens a pu suivre cette belle liturgie grâce à un livre où se côtoyaient le texte latin et français. Blandine Paré a réalisé un de ses grands souhaits. Lors de l'entrevue qu'elle nous avait accordée quelques mois avant, elle avait déclaré: «J'aime ça les Vêpres. Si on me demandait pour aller les accompagner, j'irais immédiatement».

Mme Paré a aussi joué les funérailles à Cap-Santé pendant 20 ans, remplaçant ainsi sa fille, Marie-Andrée, organiste à cet endroit pendant 8 ans ainsi que l'organiste qui lui a succédé.

En 1986, la Société du vieux presbytère de Deschambault s'est jointe à la famille de Blandine Paré pour fêter son 60e anniversaire d'organiste liturgique. Le curé Raymond Larochelle a entonné le «Salve Regina» repris ensuite par la chorale à laquelle s'est jointe la voix fort juste de cette jeune dame de 76 ans, «quand on chante, on prie mieux» dit-elle. Marie-Andrée a interprété le «Panis angelicus» de César Franck. On a aussi entendu la messe grégorienne du temps pascal. La plus que jubilaire était à l'orgue. À la fin de la messe, elle a joué la «Marche Pontificale» d'Ernest Gagnon pour l'abbé Bouchard qui concélébrait; sa mère jouait cette pièce à l'orgue de Saint-Philippe-de-Néri. Rappelons qu'à l'occasion du 50e anniversaire, Marie-Andrée Paré avait donné un concert d'orgue, elle venait d'avoir un Premier Prix dans la classe de Gaston Litaize, au Conservatoire de St-Maur où elle était allée étudier après avoir terminé sa maîtrise en interprétation dans la classe d'Antoine Bouchard.

Conclusion

Cette dame du jubé au sourire et au rire communicatif ne s'impose pas mais sait se faire respecter. Depuis 62 ans, elle fait partie du visage culturel et religieux de Deschambault. Dans ce «plus beau village situé entre Trois-Rivières et Québec», le passé est à l'honneur, ainsi qu'en fait foi la plaque commémorative du 250e anniversaire de la paroisse: «1713 - Fondé sur le Saint-Laurent des hauteurs du Cap Lauzon, Deschambault persévérant maintiendra ses traditions». La ténacité de Blandine Paré jointe à son jugement a permis qu'un des orgues témoins de notre histoire existe encore. Puisse son exemple nous servir de phare au milieu des remous de la vie!


1Gérard Morisset, secrétaire à la commission des monuments et sites historiques et organiste qui avait étudié avec Henri Gagnon, connaissait cet instrument depuis 1911. Son père, lui-même organiste à Cap-Santé, l'avait amené à Deschambault à l'occasion de funérailles. Il lui avait fait remarquer le beau timbre de la montre et la résonnance joyeuse de l'ensemble de l'instrument Warren.
(Lettre du 27 novembre 1963 à Antoine Bouchard)