Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 57 - Avril 1992


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

En cette aube printanière, voici un bulletin à deux thèmes:

Suite à un séjour en terre européenne, Danny Bélisle a gentiment accepté d'écrire ses réflexions sur l'orgue ancien.

Ensuite, Michelle Quintal, collaboratrice de la Mauricie, attire notre attention sur les oeuvres du jeune organiste et compositeur Gilles Rioux, titulaire de l'orgue de la basilique Notre-Dame-du-Cap, Cap-de-la-Madeleine.

Noëlla Genest
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


L'orgue ancien et l'architecture en France
(Réflexion sur l'altération de la perception musicale à travers les âges)

par Danny Bélisle

Depuis quelques décennies, on est habitué d'entendre les oeuvres des maîtres de l'orgue français interprétées sur des instruments d'époque, ou sur de bonnes imitations de ceux-ci. Ces instruments sont connus surtout grâce aux enregistrements sonores. Dans l'article qui suit, nous jetterons un bref regard sur les avantages et les inconvénients de l'enregistrement sonore, sur les services et le discrédit que celui-ci peut porter au roi des instruments.

On n'a plus à se convaincre des avantages de la musicologie dans l'approche de la musique ancienne: considérer la vraie couleur des ensembles et du détail, la précision de la mécanique, la forme des claviers et du pédalier, etc., aide à saisir la vérité concernant la musique d'orgue du «Grand Siècle» et celle du «Siècle des Lumières».

Après avoir franchi l'étape musicologique, c'est l'interprétation qui tentera de faire ressortir le caractère de la musique, toujours pour mieux en saisir la vérité.

Le caractère de la musique... La grande proximité des pays d'Europe a favorisé tout un jeu d'influences dans la facture des orgues. De l'orgue italien, on appréciera la luminosité et la chaleur; de l'orgue espagnol, l'éclat; de l'orgue allemand, la profondeur. L'orgue classique français a dû bénéficier d'une position géographique fort avantageuse, la frontière de la France touchant à chacun des trois pays susmentionnés, car toutes ces qualités s'y retrouvent avec, en plus, la grandeur et l'équilibre.

Ceci dit de l'orgue ancien, que vient faire l'architecture dans tout cela? Quiconque aura eu l'avantage de voir tous les jours, durant une certaine période de sa vie, des chefs-d'oeuvre du classicisme français comme la colonnade du Louvre, l'hôtel des Invalides, ou le château de Versailles, pour n'en nommer que quelques-uns, devrair saisir l'impact psychologique que peut avoir l'art architectural sur l'individu. On est conditionné par le fait de voir de belles choses quotidiennement! (Ce contact périodique avec les oeuvres d'art est aux antipodes de la surcharge d'informations qui, elle, a tendance à saturer la capacité d'assimilation et à diminuer la perception sensorielle.) Or, la musique d'orgue, précisément, a été créée sous la voûte des immenses cathédrales du Moyen-Âge et des églises baroques ou classiques.

Que se passe-t-il quand on écoute cette musique sur disque? Un des éléments essentiels est absent, soit l'espace déterminé par l'architecture des églises. Cet espace joue un rôle fondamental dans la perception du son de l'orgue, parce que l'art d'un grand facteur d'orgues doit faire en sorte que tel instrument est conçu pour «sonner» dans l'église où il est installé. Il manque aussi tout l'environnement artistique des églises anciennes (peintures, sculptures, etc.). L'homme moderne a tendance à oublier que tous ces éléments aident à saisir le sens de la musique. Pour mieux comprendre ce phénomème, pensons à ce qui se passe quand on va déguster de bons plats dans un grand restaurant: l'éclairage, la musique, le service, et une multitude d'autres éléments sont mis à contribution pour favoriser l'appréciation des papilles gustatives. Mangeons la même chose dans un contexte différent, et on ne goûtera pas de la même façon.

D'autre part, observons ce qui en est des autres genres de musiques baroques et classiques. La musique de chambre, par exemple, (flûte et clavecin, petits ensembles, etc.) sera mieux servie que l'orgue par l'enregistrement parce qu'en écoutant cette musique dans nos salons (ou lorsqu'elle est jouée dans de petites salles de concerts), on se rapproche davantage des conditions dans lesquelles la musique de chambre a été créée. Cette même musique de chambre est déjà moins bien perçue lorsqu'elle est jouée dans nos grandes salles de concerts symphoniques (et même dans de grandes églises!).

Puisque l'orgue, instrument par excellence pour exprimer la grandeur et l'infini (voire l'éternité), a besoin d'être entendu dans une église pour être «justement perçu» par l'auditeur, ce ne sera qu'à la suite de cette expérience que l'auditeur pourra reconstituer, grâce à l'enregistrement sonore, la réalité du phénomène musical de l'orgue. Ainsi utilisé, l'enregistrement sonore de l'orgue acquiert de grandes qualités comme instrument de travail et de recherche (alors qu'il n'est souvent qu'un élément de divertissement ou une manifestation artistique peu convainquante).

Dans le cas qui nous intéresse, l'orgue classique français, les conditions qui favorisent son audition et sa juste perception sont plus difficiles à réunir que tout autre instrument ancien. Alors que des violons et des hautbois baroques peuvent être transportés et entendus ici, au Québec, dans d'assez bonnes salles, l'audition de l'orgue, dans toute son authenticité, nécessite le déplacement de l'auditeur!

L'orgue n'est donc pas un instrument facile à aimer... Serait-ce pour cela qu'il est l'un des plus attachants?

Danny Béliste a étudié sous la direction de Marie-Claire Alain au Conservatoire de Rueil Malmaison durant les deux dernières années. Il y obtenait, en juin dernier, la plus haute récompense, soit le «Prix de Virtuosité». Le jeune organiste détenait auparavant une maîtrise en interprétation de l'Université Laval sous la direction d'Antoine Bouchard et il est organiste-titulaire de l'église du Très-Saint-Sacrement à Québec.


Gilles Rioux, organiste et compositeur
par Michelle Quintal

À l'émission Tribune de l'orgue de Radio-Canada, le 9 février 1992, Gilles Rioux a joué Gilles Rioux!

Premier prix d'orgue au Conservatoire de musique de Montréal dans la classe de Gaston Arel, Gilles Rioux, qui a aussi étudié l'improvisation avec Raymond Daveluy, fut boursier des concours de musique de Québec, du Canada et des Jeunesses musicales de Rimouski où il a commencé ses études sous la direction de soeur Pauline Charron.

Depuis 1989, il est titulaire des orgues Casavant (75 jeux, 3 claviers) installées en la basilique du Cap-de-la-Madeleine et qui furent inaugurées par Claude Lavoie. Cet instrument, égalisé et revu sous la direction de Jean-Louis Coignet en 1990, a été réinauguré le 4 avril 1991. À cette occasion, Gilles Rioux a donné un récital au cours duquel il a joué sa transcription du concerto «Le Printemps» extrait des 4 saisons de Vivaldi; récital diffusé le 23 juin à Tribune de l'orgue. Lors des récitals d'été du Cap, le jeune titulaire a créé sa 4è oeuvre Fantachorus, qu'il a ensuite rejouée le 3 juillet dans le cadre des «Concerts spirituels» de l'Oratoire Saint-Joseph. Le 16 juillet 1991, Noëlla Genest (qui a été titulaire des orgues de la basilique pendant 24 ans) a créé Rondo et Fugue de son successeur à l'occasion du congrès de la FFAO. Mais les auditeurs de notre radio d'État avaient déjà entendu Triade (Saga, Réminiscence, Élévation) en 1989 et 1991 lors de la retransmission d'un récital «Pro Organo Mauricie» donné à l'église Sainte-Catherine-de-Sienne de Trois-Rivières-Ouest par le compositeur lui-même qui l'a ensuite jouée à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré, à Paspébiac et pour les Récitals d'été du Cap.

«Joseph est bien marié», variations humoristiques ont aussi été jouées par Michelle Quintal à Trois-Rivières et à Victoriaville (Pro Organo Mauricie et Plateforme saison 90-91) ainsi qu'à Radio-Canada (16 avril 1991). Benoît Morel, (élève d'Hélène Panneton) 2e prix du concours John Robb les a aussi interprétées lors du concert donné en mars 1991 par les finalistes de ce concours à l'église St-Matthias de Westmount.

On ne peut que souhaiter à ce jeune musicien de 26 ans, installé en Mauricie depuis peu, encore beaucoup d'inspiration afin qu'il continue à enrichir le répertoire organistique!