Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 58 - Avril 1992


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Des grands noms nous ont quittés: Gaston Litaize, Norbert Dufourcq, Jean Langlais, Helmut Walcha, Jean-Louis Gil ne sont plus

D'abord, l'abbé Antoine Bouchard, fidèle disciple de Gaston Litaize, rend hommage à son maître. Le célèbre organiste s'est éteint le 5 août dernier à l'âge de 82 ans.

Pour suivre, Irène Brisson, professeure d'histoire et de musicologie au Conservatoire de musique de Québec, nous a donné l'autorisation de puiser quelques éléments dans le chaleureux article qu'elle a dédié à son maître, Norbert Dufourcq, dans la revue «Sonances» (hiver 90-91).

Par la suite, j'esquisse, avec votre permission, quelques lignes à la mémoire de Jean Langlais, Helmut Walcha et Jean-Louis Gil.

Pour terminer, en rappel, quelques enregistrements de musique d'orgue et/ou de clavecin par des interprètes québécois publiés par la maison d'édition REM.

Noëlla Genest
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Gaston Litaize (1909-1991)
par Antoine Bouchard

Évoquer la figure de Gaston Litaize, c'est pour moi plonger dans un univers de trente-cinq ans de souvenirs heureux. Cela a commencé à La Pocatière, en 1956. Le concert qu'il avait donné au collège m'avait tout simplement ébloui et je me suis pris à rêver de devenir son élève, ce qui se réalisa peu après, grâce au Collège de Sainte-Anne.

De 1958 à 1961, ce grand maître s'est dépensé sans compter son temps à me faire entrer dans son idéal artistique, veillant avant tout à la clarté dans les idées et à la vivacité dans le jeu, seule façon de soumettre la machine-orgue aux inflexions vives et contrastées du discours musical, notamment pour la musique ancienne. Au mythe glorieux du legato fondamental, il fallait substituer un toucher laissant place non seulement aux respirations des phrases et incises mais aussi à l'articulation dictée par la nature rythmique et agogique des notes ou groupes de notes.

Litaize menait ce combat avec vigueur. D'ailleurs, dès qu'il se mettait à l'orgue, il nous convaincait illico. Je me rappelle, aujourd'hui encore avec admiration, l'infinie patience que ce hyper-doué déployait pour nous faire comprendre et réaliser aux claviers les subtilités d'une telle approche. La résignation exemplaire qu'il a manifestée sur le lit de souffrance de ses derniers jours parmi les siens, il se l'était méritée à respecter le tempo de cheminement de tant et tant d'élèves beaucoup moins rapides (j'en suis un, en tout cas) que lui.

Cet homme lumineux avait ses certitudes et il y était d'autant plus attaché qu'il les passait régulièrement au crible d'un esprit critique rigoureux. En même temps, en homme profondément cultivé, ce grand pédagogue avait toujours le souci de nous faire distinguer ce qui s'imposait par la nature de l'art et ce qui était laissé à l'expression personnelle. Là, l'interprète célèbre devenait d'une modestie totale pour défendre ses choix propres.

Il en allait de même pour son oeuvre de compositeur. En maître de l'écriture, il l'appréciait comme un travail conforme aux règles de l'art mais en paraissant ignorer pudiquement la richesse de l'apport original d'ouvrages qui ont pourtant enrichi, de façon sigulière, le répertoire liturgique de notre époque.

Un autre aspect de sa personalité qui m'avait frappé dès le début et qui est devenu flagrant ces dernières années (ayant eu le privilège de l'approcher au moment de la préparation ultime de plusieurs concerts), c'est le soin interminable qu'il apportait à ses registrations et à la mise en place du moindre détail de son jeu, aussi soucieux d'offrir la perfection aux auditeurs d'une lointaine province qu'aux spécialistes d'une grande ville.

Cette recherche constante de la perfection lui aura permis, malgré de nombreuses difficultés de santé en ces dernières années, de demeurer jusqu'à la fin un incomparable virtuose. Les Amis de l'orgue de Québec n'oublieront jamais l'éblouissant concert que ce jeune de quatre-vingt-un ans leur a donné en novembre dernier. Tout était admirable dans cet alliage parfaitement achevé de sagesse et d'ardeur, de rigueur et de fantaisie, d'intelligence et d'émotion.

Cet heureux dosage de qualités apparemment contraires, qui avait fait de lui un vrai «maître», dans tous les sens du terme, il ne le réservait pas à son art et, dans la vie courante, il nous offrait la séduction d'un esprit passionné de vérité, insensible aux mirages du snobisme mais toujours intéressé à discuter de théologie, d'histoire ou de politique. Il aimait bien rire et faire rire, particulièrement habile à ménager ses effets de conteur-né. En tout cela, Madame Litaize était sa complice parfaite. C'est vous dire que les heures passées rue Mayet ou à Fays demeurent pour moi et pour tant d'autres (je le sais) auréolées d'un bonheur sans mélange.

(N.B.: cet article est tiré du bulletin de liaison des Amis de l'orgue de Montréal, no. 2, décembre 1991)


Norbert Dufourcq
par Irène Brisson

Norbert Dufourcq s'est éteint le 19 décembre 1990 à l'âge de 86 ans après une vie consacrée à la recherche musicologique, à la pédagogie, à l'édition musicale et au toucher de l'orgue.

Avec lui disparaît non seulement un des musicologues français les plus actifs de notre siècle, dont les premiers écrits remontent à 1928, mais également un humaniste, héritier d'une authentique tradition culturelle issue de la «Vieille France». Archiviste-paléographe, docteur ès lettres, organiste dès l'âge de 19 ans de la prestigieuse église parisienne de Saint-Merry, Norbert Dufourcq possédait une érudition qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient l'avantage de l'approcher.

Auteur d'un nombre impressionnant d'articles et d'une cinquantaine d'ouvrages tantôt savants, tantôt destinés au grand public, brillant conférencier internationalement reconnu, co-fondateur en 1962 de la société des Amis de l'orgue, Norbert Dufourcq a également collaboré à l'édition de collections de parutions d'orgue («Orgue et liturgie», plusieurs oeuvres complètes aux éditions de la Schola Cantorum, etc., etc.) faisant une fois de plus sa part pour le musique française et, pendant plusieurs décennies, il a dirigé des publications consacrées à la musique, notamment aux éditions Larousse. Combien de générations de mélomanes lui doivent depuis un demi-siècle leur intérêt pour l'histoire de la musique...

Doué d'un art de la communication, ses cours d'histoire de la musique au Conservatoire de musique de Paris, de 1941 à 1975, étaient un régal. Tout était précis, développé dans deux cours magistraux hebdomadaires de trois heures chacun et teinté d'un humour plein de finesse. Chaque année, Norbert Dufourcq a accueilli entre trente et quarante élèves dans la vieillote salle Couperin de la rue de Madrid.

De nombreux musiciens québécois ont suivi ses cours: les regrettés Onésime Pouliot et Françoise Aubut, Andrée Desautels à qui revient l'honneur d'être la première Canadienne à remporter un Premier prix d'histoire de la musique au Conservatoire de Paris en 1949, Soeur Stella Plante, Renée Maheu, Nicole Labelle, Robert Girard, Claude Brisson sans oublier celles qui ont quitté la France pour le Québec, Tania Krieger, Chantal Masson-Bourque et Irène Brisson, souce de référence de ce texte.

Madame Brisson fut élève de Norbert Dufourcq au Conservatoire de musique de Paris. Elle y obtint un Premier prix d'histoire de la musique en 1969 et un Premier prix de musicologie en 1971. Qu'elle soit vivement remerciée pour sa généreuse contribution à ce Bulletin.


Jean Langlais, Helmut Walcha, Jean-Louis Gil
par Noëlla Genest

Qu'il me soit permis maintenant d'esquisser quelques lignes à la mémoire de Jean Langlais, Helmut Walcha et Jean-Louis Gil.

Jean Langlais (1907-1991)

    Jean Langlais est décédé le 8 mai dernier à l'âge de 84 ans. Né en 1907, il devient aveugle à l'âge de deux ans. Ses parent l'orientent, à l'âge de 10 ans, à l'Institut National des Jeunes Aveugles de Paris. En 1923, il travaille l'orgue sous la direction d'André Marchal. En 1927, il entre dans la classe de Marcel Dupré au Conservatoire de Paris aux côtés des Litaize et Messiaen.

    Passionné pour la composition, il publie ses premières oeuvres en 1929 et devient élève de Paul Dukas en 1934. Il étudie aussi l'improvisation avec Charles Tournemire.

    Organiste à Saint-Antoine-des-Quinze-Vints, à Notre-Dame-de-la-Croix, et Saint-Pierre de Montrouge, il accède, en 1942, trois ans après la mort de Tournemire, à la tribune de Sainte-Clothilde.

    En 1952, il fait la première des 14 tournées américaines qui suivront. Les Amis de l'orgue de Québec ont le privilège de l'entendre à l'orgue de Saints-Martyrs-Canadiens, le 8 octobre 1969. Le 21 février 1975, il est reçu Docteur Honoris Causa de l'Université Fort Worth (Texas). Jean Langlais enseigna près de 40 ans à l'Institut National des Jeunes Aveugles et il fut professeur d'orgue à la Schola Cantorum de Paris.

    De sérieux problèmes de santé, qui l'ont laissé hémiplégique durant de longs mois, ont malheureusement troublé les dernières années de sa vie. Il a quitté ce monde le 8 mai dernier, veille de l'Ascension pour retrouver la gloire de son Père.

Helmut Walcha

    Le 13 août 1991, à l'âge de 83 ans, le célèbre Helmut Walcha disparaissait à son tour.

    Organiste à l'église des Trois Rois, à Francfort, célèbre pour ses enregistrements de Bach dans la collection Archiv, cet autre aveugle peut être considéré comme précurseur du retour au style baroque. Il n'est que d'écouter ses enregistrements de 1956 pour découvrir le prophète qu'il a été. Hélas! les québécois n'ont pas eu l'opportunité de l'entendre en concert. Heureusement, ses disques demeurent les vivants témoins de son immense talent et de sa vaste contribution au service de l'orgue.

Jean-Louis Gil

    Jean-Louis Gil a quitté ce monde le 7 novembre dernier à l'âge de 41 ans. Nous l'avions accueilli, à Québec, le 19 mars 1986. «Récital brillant autant pour la virtuosité que pour l'intérêt musical» selon la critique. Il avait joué Franck, Duruflé et Liszt (Ad nos, ad salutarem undam).

    Sa carrière de récitaliste a débuté en 1963 alors qu'à l'âge de 12 ans, il fut immédiatement acclamé comme un jeune prodige. Depuis, il n'a cessé d'étonner et d'émerveiller ses auditoires tant en Europe qu'en Amérique. Juste avant sa mort, EMI a republié dans le coffret «Grandes Toccatas» des extraits des trois disques, gravés dans les années 1970, consacrés à J.S. Bach, Jehan Alain et aux Noëls français (re: Diapason Harmonie, janvier 1992).

    Heureuse entreprise que celle d'EMI qui va perpétuer les magnifiques exécutions d'un musicien parti trop tôt!...


Discographie

En rappel, voici les disques compacts de musique d'orgue et/ou de clavecin par des interprètes québécois publiés par la maison d'édition REM.

Alain, Jehan

    Intégrale de l'oeuvre d'orgue, volume 1
    Monique Gendron
    Orgue Aurèle Laramée, Iberville
    REM 311152 XCD
    le volume 2 doit paraître au cours d'avril 1992

Bach, Johann Sebastian

Boehm, Georg
    Oeuvres pour orgue
    Dom André Laberge, o.s.b.
    Orgue Beckerath, église de l'Immaculée-Conception de Montréal
    REM 311155 XCD

    Oeuvres pour clavecin
    Dom André Laberge, o.s.b.
    Clavecin W. Dowd (Boston, 1987)
    REM 311083 XCD

Chaconnes et Passacailles

D'Agincour, Duphly, Forqueray
    Oeuvres pour clavecin
    Dom André Laberge, o.s.b.
    Clavecin W. Dowd (Boston, 1987)
    REM 311156 XCD

Fantasia

Litaize, Gaston
    Oeuvres pour orgue
    Antoine Bouchard
    Orgue Casavant, basilique Notre-Dame de Québec
    REM 311128 XCD

Musiques symphoniques pour grand orgue

Soler, Padre Antonio

Tournemire, Charles
    Office «Festum omnium sanctorum»
    (chant grégorien et extraits des Petites fleurs musicales, op. 66)
    Dominica XVII post Pentecostem
    (chant grégorien et extraits de l'Orgue mystique, op. 57)
    Jacques Boucher
    Orgue Casavant, basilique Notre-Dame de Québec
    Schola grégorienne de l'église St-Jean-Baptiste de Montréal
    direction: Dom André Saint-Cyr, o.s.b.
    REM 311131 XCD

Une vieille année s'en est allée
    Bach-Vivaldi: Concerto en ré, BWV 596
    Bach: Orgelbüchlein
    Boëly: Recueil de nöels pour orgue, op. 15
    Robert Girard
    Orgue Guilbault-Thérien, église de la Purification de Repentigny
    Richard Duguay, ténor
    REM 311112 XCD

Vierne, Louis
    Intégrale des 6 symphonies
    volume 1: Jacques Boucher, Gaston Arel, Denis Regnaud
    volume 2: Antoine Reboulot, Jacquelin Rochette, Jean-Guy Proulx
    Orgue Casavant, église Saint-Jean-Baptiste de Montréal
    REM 311047/1-2 2XCD, 311048/3-4 2XCD