Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 62 - Avril 1994


Éditorial

Chers amis de l'orgue,

Nous voici de retour avec ce dernier bulletin de la présente saison et déjà, il nous est agréable de vous donner un aperçu de la saison 1994-95. Le comité de programmation a déterminé les choix suivants : le 17 septembre, concert «portes ouvertes» avec Richard Paré; le 29 octobre : Lucienne L'Heureux-Arel; le 18 décembre : concert de Noël avec le Choeur polyphonique de Lévis et Jean-Eudes Beaulieu, orgue et direction; le 18 février : les duettistes Rachel Alflatt et Stéphane Saint-Laurent; le 25 mars : Régis Rousseau. Nous serons en mesure de préciser ultérieurement les lieux et heures de ces concerts.

Ensuite, Michelle Quintal, notre fidèle collaboratrice, nous fait revivre l'émission radiophonique Tribune de l'orgue qui a gravité autour d'un musicien que nous apprécions tous : Claude Lavoie. Vous redécouvrirez avec joie le musicien, le poçte, le mécène.

Dans une petite chronique, Antoine Bouchard attire l'attention sur une pionnière de l'orgue, Madame Blandine Naud-Paré qui s'est vue décerner le prix Lescarbot.

Denis Bédard, organiste virtuose, se révèle de plus en plus aussi comme compositeur. Il a créé, avec Rachel Alflatt, une maison d'édition pour publier ses propres oeuvres.

Dans un autre ordre d'idée, Rachel Alflatt nous informe de la physionomie que prendra la série des récitals d'été à Chalmers-Wesley. Ensuite, Claude Beaudry nous parle de l'Académie internationale d'orgue et de clavecin de Rimouski et signale une parution récente.

Grâce à votre intérêt et votre soutien, la société continue d'être bien vivante. Félicitations et merci à tous, spécialement aux collaborateurs de ce bulletin !

Noëlla Genest
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Claude Lavoie, compositeur, professeur et mécène
par Michelle Quintal

Est-il besoin de présenter Claude Lavoie ? Les mélomanes de la province de Québec et d'ailleurs connaissent le brillant interprète1 mais peut-être ignorent-ils ses oeuvres : Variations sur un ancien "Ave maris stella" populaire, sur "O filii", sur "C'est le mois de Marie", une Méditation et une Berceuse. Claude Lavoie a aussi enseigné au Conservatoire de musique du Québec à Québec pendant 27 ans. Ses élèves formaient sa famille. Enfin, Claude Lavoie a mis sur pied une fondation qui porte son nom et organise un concours d'orgue.

Claude Lavoie et ses oeuvres

Au concours du Prix d'Europe, remporté par Claude Lavoie en 1942, Georges-Émile Tanguay lui a demandé d'improviser sur le cantique Noble Époux de Marie. «Il s'en est tiré avec une extrême facilité», lisait-on dans les journaux de l'époque. Claude Lavoie a aussi harmonisé des noëls et des chants de folklore. Toute sa vie, il a improvisé à l'église, mais jamais en concert. Il a arrangé pour orgue des extraits de cantates, de pièces de clavecin ou d'orchestre, de même que des pièces écrites pour harmonium en y ajoutant une partie de pédale.

Élève de l'abbé Alphonse Tardif qui l'a préparé au Prix d'Europe, Claude Lavoie a commencé à écrire ses Variations sur un ancien "Ave maris stella" populaire au Collège de Lévis où les 800 élèves chantaient très souvent cet Ave maris stella avec tant de coeur que le toit de la chapelle aurait pu lever. Tous les poumons se gonflaient et se dégonflaient pour chanter encore plus fort. Je remplaçais très souvent l'abbé Tardif qui commençait à vieillir. Pour faire plaisir aux élèves, j'improvisais souvent sur cette hymne et, d'une fois à l'autre, se dessinaient des variations que je décidai d'écrire avant de quitter le collège. Je ne suis pas un compositeur, plutôt un arrangeur, un commentateur de thèmes, restant toujours moi-même un «joueur à l'oreille» depuis ma tendre enfance, talent qui se raffine avec l'âge et l'expérience du métier. J'ose espérer que ces oeuvres ne décevront pas les amateurs d'orgue. Cette musique, tantôt classique, tantôt romantique, est aujourd'hui dépassée. Je ne saurais écrire autrement tout en restant sincère2."

En 1992, à Calgary, Richard Paré a joué les Variations sur "O filii" et la Berceuse sur "Dors ma colombe". À l'écoute de ces oeuvres, Graham Hunter, responsable des Éditions chez Lissett Publications, a offert de les éditer, ce qui s'est concrétisé en 1992. Mentionnons que Claude Girard, organiste de l'église Saint-Patrice de Rivière-du-Loup (ville natale de Claude Lavoie), a gravé sur le disque Entre vents et marées, ces Variations sur " O filii".

En 1990, Claude Lavoie a été fait chevalier de l'Ordre national du Québec. Cette même année, ayant eu à inaugurer l'orgue de la chapelle de la maison généralice des Soeurs du Bon Pasteur à Québec, il a composé, à la demande des religieuses, les Variations sur "C'est le mois de Marie".

Ces oeuvres témoignent de son talent d'harmoniste et de coloriste. Certes, Monsieur Lavoie n'a pas fait oeuvre d'invention mais il a osé expérimenter la liberté exprimée dans la maxime : "Tout a été dit mais jamais par vous3."

Claude Lavoie : professeur

Claude Lavoie a été professeur au Conservatoire de musique à Québec de 1952 à 1979. Il a mené au premier prix d'orgue Noëlla Genest en 1964, Sylvain Doyon en 1965, Robert Girard et Jacques Montgrain en 1968, Denis Bédard en 1972, Dom Richard Gagné en 1979. Tous poursuivent une brillante carrière. On sait que Noëlla Genest, Robert Girard et Jacques Montgrain sont titulaires des classes d'orgue respectivement aux Conservatoires de Québec, Chicoutimi et Rimouski. Sylvain Doyon est professeur accompagnateur au Conservatoire de Québec et nommé récemment titulaire de l'orgue de Saint-Jean-Baptiste de Québec. Robert Girard joue à Saint-Dominique de Québec depuis de nombreuses années. Denis Bédard est titulaire à Saint-Coeur-de-Marie de Québec et oeuvre activement dans le domaine de la composition. Richard Gagné est organiste à l'Abbaye Saint-Benoît-du-Lac et figure souvent comme improvisateur. Richard Paré joue à Saints-Martyrs-Canadiens et est très actif comme claveciniste dans l'ensemble Les Violons du Roy.

Claude Lavoie : mécène

Afin de couronner de façon exemplaire son oeuvre axée sur le rayonnement de l'orgue, Claude Lavoie a mis sur pied, en 1989, une fondation qui porte son nom. Cette fondation administre, grâce à la généreuse donation de son fondateur, un grand concours d'orgue4. «Avec ma fondation», confiait-il à Jacques Boucher en 1987, «je continuerai, après mon départ, à oeuvrer pour la promotion de l'orgue; ce sera le prolongement de ma carrière de professeur».

Gilles Rioux, titulaire des orgues de la basilique à Cap-de-la-Madeleine5, s'est mérité, en juin 1992, le premier prix de ce concours et la bourse de 15 000$ rattachée à ce prix. Il est intéressant de noter que Claude Lavoie a inauguré en 1965 l'orgue Casavant de cette basilique. Le père Hervé Aubin, o.m.i., alors responsable de la musique, me confiait : «ce musicien avait été choisi non seulement pour son art de l'interprétation, mais aussi pour son art de la registration, son talent de coloriste qui permettait de mettre en valeur les différents jeux du nouvel instrument».

Conclusion

Je termine cet article en attirant l'attention des lecteurs sur l'apport de Claude Lavoie à la facture d'orgue d'ici et, pour se faire, je me permets de citer l'abbé Antoine Bouchard qui a aussi été son élève à Beauport dans les années quarante : «Fin musicien, avide de rythme, de clarté et de couleurs, Claude Lavoie ne pouvait accepter qu'on doive jouer Bach sur un instrument pensé pour Widor. Ayant trouvé chez Casavant un facteur qui partageait ses vues d'avant-garde, il conçut le premier grand instrument néo-classique québécois. La perspicacité et la détermination courageuse de Claude Lavoie, jointes au savoir-faire de ce facteur d'orgues éclairé, amènent la création du magnifique instrument de l'église des Saints-Martyrs-Canadiens qui marque le début d'une ère nouvelle pour l'orgue au Québec et suscite, peu à peu, l'adhésion des facteurs d'orgues, des organistes et des mélomanes de chez nous. Ainsi, l'orgue de l'église des Saints-Martyrs-Canadiens, l'une de nos richesses patrimoniales, aura été l'archétype de nombreux instruments remarquables, dont ceux de La Tuque et du sanctuaire du Cap-de-la-Madeleine»6.

Notes

1À ce sujet, il faut écouter le disque compact Claude Lavoie en récital enregistré à l'orgue de l'église Sts-Martyrs-Canadiens (ATM-2 9707).
2Extrait d'une lettre à Michelle Quintal en octobre 1993.
3Le 28 novembre 1993, les oeuvres de Claude Lavoie ont été entendues à l'émission Tribune de l'orgue de Radio-Canada, jouées par Michelle Quintal sur l'orgue de la cathédrale de Trois-Rivières.
4Ce concours portera désormais le nom de Concours d'orgue de Québec.
5Gilles Rioux a succédé à Noëlla Genest qui avait occupé ce poste pendant 24 ans.
6Antoine Bouchard, "Claude Lavoie et la facture d'orgue"


Le prix Lescarbot à Madame Blandine Naud-Paré
par Antoine Bouchard

Le dimanche 28 mars 1993, l'admirable église de Deschambault s'est remplie en après-midi d'une foule venue assister à la célébration entourant la remise du prix Lescarbot à Madame Blandine Naud-Paré. Ce prix - institué par le gouvernement canadien en hommage à Marc Lescarbot (1670-1730), avocat, poète, historien qui a introduit le théâtre en Nouvelle-France et fondé l'Ordre du bon temps - veut souligner la contribution insigne de certaines personnes à la promotion et l'essor de la vie culturelle dans les diverses régions du pays.

Les nombreux paroissiens qui étaient de la fête n'avaient pas besoin qu'on leur explique pourquoi cette reconaissance de mérites advenait à Madame Paré, eux qui depuis 1926 avaient pu bénéficier des talents d'organiste et d'animatrice de Madame Paré pour les liturgies dominicales et festives et, notamment, pour les réputées messes de Noël.

Pour avoir servi la liturgie paroissiale pendant soixante-sept ans, et de façon admirable, comme l'a souligné le curé de la paroisse, il falllait non seulement des dons d'artiste mais aussi, quand on est mère de famille comme Madame Paré, un courage et une générosité qui en disent long sur la grandeur d'âme de cette dame demeurée d'une modestie confondante qui ajoute encore à son charme toujours aussi printannier.

Les organisateurs de la fête ont eu l'heureuse idée d'offrir à Madame Paré et aux invités un concert du soprano Marie-Andrée Paré et de l'organiste Richard Paré, deux de nos meilleurs interprètes. Ceux-ci avaient choisi un répertoire parfaitement agencé à la circonstance : des arias d'inspiration religieuse de compositeurs québécois et des pièces d'orgue qui ont actualisé de façon superbe et émouvante la richesse spirituelle d'une carrière, d'un lieu et d'une tradition locale faite de beauté et de noblesse. C'est bien là une des causes auxquelles la grande dame de Deschambault aura voué une part importante de son activité. Heureusement pour nous, cette activité est loin d'être terminée et prend d'autres formes non moins précieuses à ceux qui l'aiment et l'admirent.


Une nouvelle maison d'éditions
par Denis Bédard et Rachel Alflatt

Le 30 avril 1993, Denis Bédard et Rachel Alflatt fondaient les Éditions Cheldar, consacrées à la publication des oeuvres de Denis Bédard, en particulier de ses compositions pour orgue et pour choeur. Le catalogue comporte actuellement 13 titres et de nouvelles parutions s'y ajoutent régulièrement.

Ces oeuvres, dont certaines ont été conçues en fonction de la liturgie, sont d'une écriture accessible et d'un niveau d'exécution variable. La majorité d'entre elles ont été entendues en concert ou sur les ondes de Radio-Canada.

Denis Bédard et Rachel Alflatt sont impliqués dans presque chaque étape de la production des partitions, que ce soit la mise en page sur ordinateur (par le compositeur), la fabrication des cahiers et la publicité. Cette collection est en vente chez l'auteur et dans les magasins de musique.

Catalogue des Éditions Cheldar

CH.01Missa brevis pour choeur à 4 voix d'hommes a cappella
CH.02Notre Père pour choeur à 4 voix d'hommes a cappella
CH.03Quatre pièces en forme de messe pour orgue
CH.04Trois esquisses pour orgue (pédale solo)
CH.05Adagio pour orgue
CH.06Six interludes pour orgue
CH.07Méditation sur "O filii et filiae" pour orgue
CH.08Trilogie pour orgue quatre mains
CH.09Variations sur "In dulci jubilo" pour orgue
CH.10Triptyque pour orgue
CH.11Sinfonietta pour orgue quatre mains
CH.12Suite du premier ton pour orgue
CH.13Ave Maria pour choeur à 4 voix d'hommes a cappella

À paraître

Suite pour orgue

Variations sur le choral "Freu dich sehr, o meine Seele" pour orgue


Concerts à Chalmers-Wesley
par Rachel Alflatt

Pour la quatrième année consécutive, l'église unie Chalmers-Wesley (78, Ste-Ursule) offre une série estivale de récitals d'orgue présentés par des musiciens bien connus à Québec, dont les noms se trouveront dans la liste des concerts d'orgue, été 1994. Pour certains de ces concerts, d'autres instruments tels la flûte, le chant et, fait inusité, le saxophone, se joindront à l'orgue.

Les concerts ont lieu tous les dimanches à 18 heures, du 3 juillet au 21 août. L'entrée est gratuite et on propose une contribution volontaire servant à la restauration de l'orgue.


L'Académie internationale d'orgue et de clavecin de Rimouski
par Claude Beaudry

Forts du succès remporté à l'été 1993, les organisateurs de l'Académie internationale d'orgue et de clavecin de Rimouski, en collaboration avec les Amis de l'orgue de Rimouski, viennent d'annoncer le programme de leur deuxième saison. Les activités se tiendront à Rimouski du 15 au 19 août 1994.

Kenneth Gilbert et Antoine Reboulot seront les professeurs invités, respectivement pour les classes de clavecin et d'orgue. Il y a place pour 12 étudiants actifs et 8 auditeurs libres dans chacune des deux classes. En plus de trois heures de cours par jour, il y aura plusieurs concerts avec, comme invités : un ensemble baroque dirigé par Luc Beauséjour au clavecin; Louise Fortin et Pierre Bouchard, clavecins et pianoforte, accompagnés d'un orchestre à cordes dans des oeuvres des fils de Bach et de Mozart; concerts des étudiants de l'académie, à l'église Saint-Pie X (orgue et clavecin) et à la cathédrale Saint-Germain (orgue et improvisation).

Kenneth Gilbert et Antoine Reboulot donneront également chacun un récital. Les coûts sont de 150$ pour les étudiants actifs et de 100$ pour les auditeurs libres. Pour plus d'informations, communiquer avec Harold Smyth (418-723-4693) ou Jean-Guy Proulx (418-723-3566).


Parution récente
par Claude Beaudry

Élisabeth Gallat-Morin. Jean Girard, musicien en Nouvelle-France : Bourges, 1696 - Montréal, 1765. Paris : Éditions du Septentrion, 1993. 349 pages. 27,50$

Musicologue et claveciniste, Élisabeth Gallat-Morin tente depuis quinze ans de reconstituer le patrimoine musical de la Nouvelle-France. Sa découverte à Montréal d'un manuscrit de musique d'orgue française - le plus volumineux qui ait survécu de l'époque de Louis XIV - l'a incitée à étudier la vie de celui qui apporta ce précieux volume à Montréal en 1724. De longues et minutieuses recherches, tant au Québec qu'en France, amenèrent l'auteure à reconstituer la biographie de ce Jean Girard. Faute de sources directes suffisantes concernant ce personnage, Élisabeth Gallat-Morin, à travers les archives de Bourges (lieu de naissance de Jean Girard), de La Rochelle, de Paris, de Québec et de Montréal, plonge le lecteur dans une reconstitution du contexte historique où vivait Girard, en France aussi bien qu'en Nouvelle-France.

Cet ouvrage, très documenté et d'une lecture fort agréable, permet de suivre les étapes de la formation musicale d'un fils de boulanger à la maîtrise de la Sainte-Chapelle de Bourges, de l'accompagner dans les péripéties de la traversée transatlantique et de le suivre dans ses fonctions modestes, mais combien importantes, d'organiste et de maître de chapelle, pendant quarante ans, au coeur de la société "montréaliste" du XVIIIe siècle. En filigrane, l'ouvrage permet également au lecteur d'enrichir ses connaissances sur les moeurs et coutumes de ses ancêtres de l'époque, des deux côtés de l'Atlantique.