Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 64 - Avril 1995


Éditorial

Au moment où notre saison artistique va se clôturer «symphoniquement» avec la série Widor, nous renouons avec vous par le truchement d'un nouveau bulletin.

Dans le présent numéro, des précisions sont apportées concernant la publication de la revue «Mixtures» par la Fédération québécoise des Amis de l'orgue.

Ensuite, Lucien Poirier signe une intéressante recension du premier coffret de 2 disques ompacts dans la série Les plus belles orgues produit par Analekta et dont le héros principal n'est autre qu'Antoine Bouchard, musicien émérite et membre fondateur de notre société.

L'article suivant est une collaboration de René Guérette, titulaire de l'orgue de Saint-Roch. L'occasion est belle de s'enquérir de la restauration de l'orgue où vont vibrer les symphonies de Widor en mai prochain.

Noëlla Genest
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Revue «Mixtures»

Sans doute, avez-vous appris que notre société est devenue membre de la Fédération québécoise des Amis de l'orgue en juin 1994. Ce regroupement a créé un merveilleux organe de diffusion intitulé «mixtures». De haute tenue, ce périodique, dont le premier numéro est paru en février dernier, veut établir un contact entre les fervents de l'orgue dans différentes régions du Québec. Les Amis de l'orgue de Québec comptent collaborer à la rédaction et à la diffusion de cette revue de la F.Q.A.O. Cependant, il s'avère que des sujets d'intérêt plus local trouveront toujours place dans quelques numéros de notre traditionnel Bulletin. Voux aurez donc droit à une double fenêtre sur la vie organistique au Québec.


Recension
par Lucien Poirier
Les plus belles orgues. Sept orgues historiques d'Allemagne du nord-ouest.
Antoine Bouchard, orgue. Analekta Classics AN 2 8216-7, 1994.
Coffret de deux disques compacts. Durée totale: 2 h 27 min.

La maison de disques montréalaise, ANALEKTA a eu la main heureuse en faisant appel à l'organiste Antoine Bouchard pour le premier volume de sa série «les plus belles orgues», lancée en 1994, en collaboration avec la Société Radio-Canada. Elle réalise ainsi pleinement l'objectif qu'elle s'est donné de «présenter les chefs-d'oeuvre de la musique d'orgue interprétés par de grands organistes sur des instruments choisis à travers le monde pour leur grande beauté sonore et leur aptitude à servir au mieux telle partie du répertoire», ainsi qu'on le trouve énoncé au début du fascicule qui accompagne le coffret de deux disques.

L'origine de cette réalisation hors du commun en Amérique remonte au tournant des années 1975. Radio-Canada présentait alors un cycle de 21 émissions d'une demi-heure chacune, réalisées d'une façon remarquable par André Clerk, et consacrées à la radiodiffusion d'enregistrements effectués en 1974 en France, en Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne et en Hollande par Antoine Bouchard. Presque vingt ans donc après leur première audition radiophonique, qui fut immédiatement suivie d'une reprise partielle sous forme de 13 émissions, voici que paraît une sélection de l'impressionnante anthologie sonore que constitue le tout.

Plutôt qu'un survol des enregistrements disponibles, le choix s'est porté sur sept programmes musicaux joués sur autant d'orgues historiques de l'Allemagne du nord, plus spécifiquement, des régions connues aujourd'hui sous les appellations de la Frise orientale (Rysum, Westerhusen, Osteel, Dedesdorf, Ganderkesee) et de l'Altes Land (Steinkirchen et Mittelnkirchen). À partir des informations trouvées dans le livret d'accompagnement bilingue (français et anglais), il appert que tous les instruments sont de facture ancienne: l'un remonte à la fin du 15e siècle (Rysum), un autre à la fin du 16e siècle (Steinkirchen, reconfiguré en 1687 par Arp Schnitger), deux sont de la première moitié du 17e siècle (Osteel, Westerhusen) et les trois derniers (Mittelnkirchen, Ganderkesee et Dedesdorf) de la fin du 17e siècle. On se rappellera que le dernier tiers du 17e siècle est traversé par la figure d'Arp Schnitger, facteur dont la carrière se situe à un point tournant de l'histoire de l'Allemagne, celui de la reconstruction d'un pays dévasté, une fois signé le traité de Westphalie (1648) qui mettait fin à Guerre de Trente ans.

Les instruments entendus sur l'enregistrement sont de taille et de composition très diverses. Les orgues de Rysum et de Westerhusen comptent sept jeux et un seul clavier manuel, Osteel, treize jeux sur deux claviers manuels (pédales en tirasse), tandis que les quatre autres instruments ont entre 18 et 32 jeux répartis sur deux claviers et pédalier. Il est intéressant de noter, au passage, que le pédalier a parfois fait l'objet d'ajout tardif (milieu du 18e siècle), ce que la sonorité et l'équilibre sonore permettent de détecter (Mittelnkirchen, Ganderkesee et Dedesdorf). Quant à la nature des jeux, elle offre certaines constantes (pyramide de jeux de principaux complétée par des mixtures, des mutations et des anches, ainsi qu'un nombre relativement moins important de jeux de flûtes), mais aussi des particularités, comme par exemple à Osteel où un jeu de Regal tient lieu de seul huit pieds au Brustwerk (récit), complété par un étagement de flûtes. Le livret rassemble plusieurs données techniques sur la question et contient un bref historique de chaque instrument.

Mais les différences les plus appréciables, pour l'auditeur, se retrouvent au plan de l'incommensurable qualité sonore des instruments que des restaurations menées vers le milieu de notre siècle par les facteurs Ahrend et Brunzema, Führer, Ott et von Beckerath ont contribué à mettre en valeur. Le présent enregistrement tient compte de cet aspect. En effet, l'ordre de présentation des orgues s'explique apparemment par la puissance sonore, laquelle, curieusement, est indépendante de la taille de l'instrument, du moins si l'on se fie à la prise de son qui semble par ailleurs excellente: les sept jeux de l'orgue de Westerhusen, par exemple, produisent une sonorité beaucoup plus grande que les vingt ou trente jeux d'instruments à deux claviers et pédalier qui occupent les troisième, quatrième et cinquième positions sur l'enregistrement.

Le répertoire joué par Antoine Bouchard consiste en cinquante-quatre pièces, assez brèves (entre une et neuf minutes environ) quoique complètes à une exception près (Mein junges Leben hat ein End de Sweelinck), regroupées assez également autour des sept instruments, exception faite de la section consacrée à l'orgue de Mittelnkirchen, qui en compte un moins grand nombre (4). Dans l'ordre chronologique, on y trouve quelques arrangements pour orgue de pièces vocales réalisés par Konrad Paumann et autres tenants de l'école d'orgue d'Allemagne du sud du 15e siècle dont il fut le chef de file; une danse du flamand Tylman Susato (16e siècle); une étonnante basse obstinée d'un anonyme anglais du 16e siècle: upon la mi ré; des préludes et toccates de Heinrich Scheidemann, Leonhard Kleber, Matthias Weckmann. Mais les oeuvres les plus élaborées et, dans l'ensemble, représentées en plus grand nombre, sont celles des grands de l'orgue des 17e et 18e siècles, savoir Jan Pieterszoon Sweelinck (5), Johann Pachelbel (2), Dietrich Buxtehude (13) et Johann Sebastian Bach (23 dont 9 préludes de chorals tirés de l'Orgelbüchlein). Incontestablement, il s'agit là d'un répertoire d'une signification complète eu égard à l'histoire et à l'esthétique des instruments. Chacune des pièces trouve ici des accents naturels que lui prêtent dans nombre de cas, le tempérament inégal, le diapason élevé et, surtout, des timbres d'une rare beauté.

Avant de commenter brièvement l'interprétation, signalons qu'Antoine Bouchard a, par courtoisie envers l'auditeur, indiqué pour chaque pièce la maison d'édition qui a publié la musique, le minutage et le plan de registration au moyen de symboles qui renvoient à la nomenclature des jeux, exception faite du tremblant. Il est de cette manière possible de suivre pas à pas l'interprète dans sa démonstration des qualités de chaque instrument. Mais qu'on ne s'y trompe pas: l'enregistrement n'est en aucun prétexte à une parade anodine des soli - les jeux, s'entend. À la place, des timbres particuliers ont été pleinement mis en valeur, comme par exemple, les mélancoliques Principal et Gedackt de l'orgue de Rysum, ainsi que l'éclat apporté par son plenum par la Sesquialtera; la douceur émouvante du Prinzipal du Hautpwerk (grand-orgue) de Mittelnkirchen, appelé à déclamer le prélude du choral Erbam dich mein de Bach; les jeux de solo de Trompete et de Sesquialtera, et le plein-jeu de l'orgue de Ganderkesee; le brillant Praestant de l'orgue de Westerhusen, etc. Par ailleurs, le recours aux effets spéciaux, tels le tremblant ou le Zimbelstern (clochettes de l'orgue de Steinkirchen, mises en branle dans la partie centrale du prélude de choral In dulci jubilo de Bach), est dicté moins par leur présence sur tel ou tel orgue que par le caractère d'une pièce. Dans ces conditions, il apparaît que la contemplation des beautés de l'orgue a pu pleinement guider l'interprète dans le choix du répertoire.

En plus du plaisir de la découverte sonore, une des plus belles expériences que cet enregistrement réserve est l'émotion musicale suscitée par l'attitude, je dirais, de tendresse avec laquelle Antoine Bouchard aborde une partie de cette littérature, la vivacité qu'il communique irrésistiblement à d'autres oeuvres, le sens rythmique sans défaillance qui anime son jeu, l'élégance admirable du discours et la qualité du toucher, bref, par un degré rarement atteint sur disques d'inspiration et d'interprétation. Sans vouloir faire passer au second rang un ensemble de pièces qui toutes valent d'être entendues, il est difficile de résister à l'envie de mettre en perspective la superbe Fantasia chromatica de Sweelinck que le tempérament inégal de l'orgue de Rysum irise d'une teinte aussi vibrante qu'une scène peinte par Pieter de Hooch et élève en quelque sorte hors du temps, et la totalité des oeuvres enregistrées de Buxtehude et de Bach. À l'auditeur que des points de comparaison paraîtraient s'imposer avant de commettre une opinion, l'enregistrement intégral des oeuvres pour orgue de Buxtehude, effectué par Harald Vogel en 1987 sur des instruments de l'Allemagne du nord-ouest, autres que ceux choisis par Antoine Bouchard, peut être recommandé. Il en ressort, me semble-t-il, que l'évidente qualité du jeu et l'envergure de la conception musicale font du coffret «Les plus belles orgues» une réalisation exceptionnelle.

Pareille réussite ne justifierait-elle pas d'emblée la publication d'albums offrant une continuation de la série d'enregistrements disponibles?


Les grandes orgues de Saint-Roch à Québec
par René Guérette

Le grand orgue de l'église Saint-Roch de Québec a été construit en 1942-43 par le célèbre facteur d'orgues Casavant Frères de Saint-Hyacinthe. Des 85 jeux de cet orgue, on dénombre 48 jeux de fonds, 17 jeux de mutations et de mixtures, 18 jeux d'anches et 2 jeux ondulants.

En regard de ces orgues, Dom Richard Gagné écrivait, en février 1976, dans le Bulletin des Amis de l'orgue de Québec: «Le devis de Saint-Roch nous permet de constater que la firme Casavant abordait une période de recherche et de transition. En effet, il est très étonnant de prendre connaissance de la composition sonore de cet instrument sachant qu'à l'époque, il n'était à peu près pas question de mixtures composées que nous y rencontrons. L'orgue de Saint-Roch demeure un instrument de facture romantique qui manque d'équilibre et de clarté. Aussi, la réalisation sonore de cet instrument ne fut pas accueillie avec beaucoup d'enthousiasme et provoqua une vive déception chez les organistes d'avant-garde».

En 1993, soit 50 ans après l'installation de ces grandes orgues, monsieur Pierre-André Fournier, prêtre-curé et les marguillers(ères) de la paroisse ont pris l'heureuse initiative, et c'est tout à leur honneur, de faire revivre cet instrument dont la masse sonore s'était toujours avérée etouffée. On souhaitait, d'une part, sauvegarder un orgue dont le coût d'acquisition dépasserait aujourd'hui le million de dollars et, d'autre part, fournir un apport culturel à un milieu social en regénération. Les responsables paroissiaux décidèrent donc de faire effectuer les travaux requis par étapes afin que les dépenses projetées ne grèvent pas le budget annuel de façon inconsidérée. La restauration de l'orgue fut confiée à Casavant Frères. Pour la première étape, en 1993-1994, trois sections furent réharmonisées, soient le Grand Orgue, le Positif et le Choral. Le résultat est probant: alors que le cromorne et la clarinette du Choral affichent une couleur bien définie, le cornet décomposé du Positif dialogue agréablement avec la trompette du Récit. Quant au Choral, il dispute même la beauté de ses jeux solistes avec ceux du Récit. Joints aux nazard et tierce, tous ces jeux sont maintenant en mesure de rendre justice aux auteurs anciens des 17e et 18e siècles. Et que dire des mixtures du Grand Orgue, lesquelles étaient éteintes auparavant; elle ont maintenant trouvé vie, chantent joliment avec les tutti de l'orgue et se marient bien avec les autres jeux.

Casavant Frères effectue présentement la réharmonisation des tubas en seize, en huit et en quatre pieds du Solo par de nouvelles anches françaises de type Cavaillé-Coll. On entendra cette batterie d'anches au début de mai lors de l'intégrale Widor; elle enrichira maintes fois le clavier du Grand Orgue qui, malheureusement, ne comporte pas de jeu d'anche.

Les prochaines améliorations qui devraient être apportées à l'instrument, en 1996, concerneraient le Récit. Cette section, dotée de 19 jeux, comporte, entre autres, cinq jeux d'anches, quatre mixtures et un jeu ondulant. Le Récit s'affirmait auparavant comme le clavier imposant de l'orgue. Même si le Grand Orgue a aujourd'hui pris la place qui lui revient, le Récit continuera de remplir une fonction très importante après sa réharmonisation, aussi bien dans les jeux solistes que dans la palette sonore de l'instrument.

La quatrième étape consisterait à pourvoir le Solo d'un grand plein jeu de seize pieds et d'un cornet de taille généreuse, de style plus français; l'ajout d'une fourniture de type progression harmonique est également envisagée alors que d'autres jeux seraient «rediapasonnés». C'est la seule section où des modifications seraient apportées au devis initial de l'orgue.

Enfin la réharmonisation de la pédale viendrait compléter les travaux de l'orgue. Cette division est la mieux nantie puisqu'elle représente 25 pour cent des 85 jeux de l'instrument. La puissance et le menu varié de ses timbres constituent ses grands atouts.

Lorsque terminés, ces travaux auront conduit à la réalisation d'un bel orgue symphonique ayant à l'occasion des accents classiques. Les organistes pourront alors interpréter toute la littérature d'orgue et remplir, par de brillantes et riches sonorités, la nef imposante de l'église Saint-Roch de Québec.


Remerciements

Merci aux nombreux collaborateurs et aux collaboratrices pour la magnifique saison 1994-1995, aux commanditaires dont la Caisse populaire Belvédère et Musique Garnier, aux organismes subventionnaires: le Conseil des Arts et des Lettres du Québec (Ministère de la Culture et des Communications) et le Bureau des Arts et de la Culture (Ville de Québec) ainsi qu'à la Société Radio-Canada, diffuseur de plusieurs concerts.