Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 80 - Juin 2001


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Alors que notre saison tire à sa fin, avec le concert d'adieu de Denis Bédard et de Rachel Alflatt, les événements estivaux reliés à l'orgue abondent dans notre région: le Concours d'orgue de Québec, le voyage annuel des Amis de l'orgue, des concerts. Nous vous en présentons un aperçu qui complète celui déjà paru dans le numéro d'avril de Mixtures.

Par ailleurs, nous sommes heureux d'accueillir un nouveau collaborateur, Claude Girard qui, en s'appuyant sur la discographie de Marcel Dupré, commence, pour nous, une série de trois articles sur ce grand organiste et pédagogue, dont nous soulignons, cette année, les trente ans de la mort. Un texte attachant et coloré qui contribue à mettre en filigrane Marcel Dupré et le milieu de l'orgue québécois de son temps.

Bonne lecture et bonnes vacances à tous.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Nouvelles brèves

« L'exil des cerveaux » toucherait-il également le monde de l'orgue? Au cours de l'été, Denis Bédard quittera le Québec en compagnie de son épouse, Rachel Alflatt. Vancouver offre en effet à l'actuel titulaire de Saint-Roch un poste à faire rêver: celui d'organiste et de maître de chapelle à la Cathedral of our Lady of the Rosary, assorti de deux récitals annuels et de l'organisation d'une série de concerts. Si nous nous réjouissons pour ces deux musiciens dont le dynamisme, la polyvalence et le dévouement à la cause de l'orgue ne sont plus à démontrer, il faut le déplorer pour le Québec et pour notre région. Souhaitons que Denis Bédard ait enfin la carrière qu'il mérite et que les éditions Cheldar prennent de l'expansion. Lors du concert du 3 juin organisé en leur honneur, Noëlla Genest, directrice artistique des Amis de l'orgue de Québec, leur rendra hommage. Son texte sera publié dans le prochain bulletin.

Les éditions Cheldar seront fermées du 15 août au 17 septembre et leur adresse ne sera plus valable à partir du 20 août. Voici dont les coordonnées électroniques de Denis et Rachel:

www.cheldar.com et cheldar@cheldar.com


L'église Saint-Dominique fête ses 75 ans

À cette occasion, plusieurs concerts ont eu lieu en mai, incluant la création, le 11 mai, d'un Jubilate Deo pour trois voix et orgue de l'organiste titulaire Robert Patrick Girard.

À cela s'ajoute la parution d'un disque de la chorale Saint-Dominique (avec, en prime la Toccata de Gigout par Robert P. Girard), que l'on peut se procurer à l'église (DJM-1002).

À quand un nouvel orgue pour couronner le tout?


Les concerts de l'été

Après le Printemps du Très-Saint-Sacrement (Québec) sur l'orgue récemment restauré, c'est au tour de la Beauce de nous convier à une série de récitals. Afin de mettre en valeur le magnifique orgue de l'église de Sainte-Marie de Beauce, un Festival d'orgue verra le jour au mois de juin, l'orgue de Sainte-Marie, un Casavant de 1916, restauré et transformé en 1990, possède 34 jeux répartis sur trois claviers et pédalier. Les trois concerts de cette première saison (3, 10 et 17 juin, entrée libre) auront lieu le dimanche après-midi à 15 heures.

À Saint-Dominique aura lieu, chaque dimanche à 10h 30, la traditionnelle messe estivale en musique (17 juin au 2 septembre).

À Chalmers-Wesley, entre le 10 juin et le 26 août (à l'exception du 17 juin), onze concerts mettant en valeur des organistes et des instrumentistes et chanteurs du Canada et de l'étranger seront présentés le dimanche à 18 heures.


Concours d'orgue de Québec 2001

Pour sa quatrième cuvée, le concours d'orgue réunit cinq jeunes organistes, trois de Québec et deux de Montréal, soigneusement triés sur le volet lors d'une première épreuve éliminatoire, à partir d'enregistrements sur cassettes non identifiées. Nous vous les présentons, par ordre alphabétique:

  • Peter Butler, de Montréal. Détient un baccalauréat en orgue (2000) et est inscrit au programme de Maîtrise de l'université McGill (prévue pour 2002). Organiste-adjoint et choriste à la cathédrale Christ Church de Montréal depuis 1999.
  • Dominique Gagnon, de Saint-Odilon de Beauce. Prix d'orgue «avec grande distinction» au Conservatoire de Québec (1998, Noëlla Genest) et 2ème prix avec mention spéciale au Concours d'orgue de Québec (1998). Premier prix au Concours John Robb (1999). Organiste titulaire à Sainte-Marie de Beauce depuis 1993.
  • Erik Reinart, de Montréal. Détient un baccalauréat et une maîtrise en orgue de l'université McGill (John Grew, Raymond Daveluy) et un doctorat en orgue de l'université de Montréal (2000, Réjean Poirier). Premier prix du concours John Robb (1991).
  • Frédéric Roberge, de Québec. Élève au Conservatoire de Québec (Noëlla Genest), au niveau Supérieur (concours en 2002). Organiste titulaire à Saint-Pascal et Saint-Pie X de Québec depuis 1998.
  • Dany Wiseman, de Québec. Prix d'orgue «avec grande distinction» du Conservatoire de Québec (1998, Noëlla Genest), Premier prix au concours John Robb (1998), Médaille d'or en orgue du Conservatoire de Grenoble (1999, Pierre Perdigon). Organiste titulaire à Notre-Dame de Lévis depuis 1991.

Ces cinq candidats joueront une oeuvre de Frescobaldi, un prélude et fugue de Bach (en mi bémol majeur ou mi mineur), et auront le choix entre une sonate de Mendelssohn et le Prélude et fugue en sol mineur de Brahms, un mouvement de l'Ascension de Messiaen ou la Deuxième fantaisie de Jehan Alain. Une oeuvre de leur répertoire ainsi que les Variations capricieuses d'Alain Gagnon, spécialement composées pour le concours, complètent leur programme.

Le jury est composé de Kenneth Gilbert (Paris), d'Yves-G. Préfontaine (Montréal) et de Benjamin Waterhouse (Québec, et lauréat du premier concours en 1992).

Le concours aura lieu le jeudi 14 juin prochain, en l'église des Saints-Martyrs-Canadiens, sur l'orgue qui vient tout juste d'être équipé d'un combinateur électronique, grâce à la générosité de l'instigateur du concours et ancien titulaire des grandes orgues de cette église, Claude Lavoie.

Trois candidats se feront entendre dans l'après-midi à partir de 13 heures et deux dans la soirée à partir de 19 heures. Tous les Amis de l'orgue sont invités gracieusement à assister à cette finale qui promet d'être captivante, étant donné la qualité des participants.


Marcel Dupré (1886-1971)
par Claude Girard

C'est avec plaisir que nous proposons le premier de trois articles ayant pour point de départ deux intégrales sur disques compacts.

Claude Girard est organiste à Saint-Patrice de Rivière-du-Loup et fut l'invité de notre concert « Portes ouvertes » de cette saison. Il jouera à Edmunston lors du voyage annuel des Amis de l'orgue le 16 juin. On pourra l'entendre le 12 juin à Montréal (St. James United Church), le 8 juillet à Sainte-Anne-de-Beaupré et le 15 juillet à Québec (Messe des Artistes, Chapelle du Bon-Pasteur).


L'an 2001 marque le 30e anniversaire de la mort de Marcel Dupré, ce grand organiste français qui fut une personnalité marquante dans le monde de l'orgue au XXe siècle. Mais avant de vous parler de l'homme et de son oeuvre, il est important de faire un retour dans le temps afin de se remémorer ce qui se passait à Québec et au Québec à cemoment-là.

30 mai 1971. Marcel Dupré meurt paisiblement à sa résidence de Meudon près de Paris après avoir touché l'orgue de Saint-Sulpice une dernière fois le dimanche lors de la Fête de la Pentecôte. Ce musicien doté d'un talent exceptionnel a mené une carrière musicale de haut niveau en excellant dans différents domaines comme organiste liturgique, récitaliste, improvisateur, compositeur, professeur et administrateur. Si on se reporte à cette époque à Québec, sa disparition est passée pratiquement inaperçue, ce qui est de prime abord très surprenant. Cependant, il faut regarder attentivement pourquoi il en fut ainsi.

Il y a trente ans, le monde de l'orgue au Québec vivait une véritable révolution dans le mode de pensée: révolution dans la facture d'orgues avec le retour de la traction mécanique et révolution dans l'interprétation avec le non legato et les articulations. Le nom de Marcel Dupré à qui on associait « le legato absolu à l'orgue à traction électro-pneumatique » ne collait plus à la réalité. À nos yeux, Marcel Dupré était un personnage désuet et démodé. Malheureusement, c'est la triste réalité des générations qui se suivent: pour ceux qui nous ont précédé, il y a soit de l'admiration, de l'indifférence ou carrément de la contestation. Comme preuve, à l'automne 1973, lors de l'année sabbatique de l'abbé Antoine Bouchard en Europe, Antoine Reboulot (élève de Marcel Dupré) prit en charge la classe d'orgue. Et lors d'un premier cours, je jouai, comme première oeuvre, le Prélude et fugue en si mineur, BWV 544, de J.S. Bach. À peine une mesure de faite que le Maître me coupa abruptement pour me dire: « Mon p'tit, tu joues comme Marcel Dupré et crois-moi, ce n'est pas un compliment! »

Donc, ce grand mouvement réactionnaire à l'orgue symphonique, dont Marcel Dupré était le dernier représentant, se divise en deux parties. À Québec, il y eut d'abord la venue de l'orgue de conception néoclassique avec Saint-Roch (1943) puis Saint-Charles-Garnier (1953). Ces tentatives ratées ont laissé les organistes du temps perplexes et il fallut attendre l'année 1959 où Claude Lavoie fit construire le premier grand instrument Casavant de "nouvelle génération" aux Saints-Martyrs-Canadiens. L'orgue de Sainte-Monique des Saules (1965), plus modeste, en est un autre exemple.

Comme deuxième mouvement réactionnaire, il y eut l'installation d'orgues à traction mécanique importants à Montréal au début des années 60, notamment à l'Oratoire Saint-Joseph, à l'Immaculée-Conception et à Queen Mary Road. Les Daveluy, Arel et Lagacé firent "un pied de nez" à Casavant Frères en donnant les contrats au facteur allemand Rudolf von Beckerath. L'affaire fit un scandale mémorable qui laissa des traces. Ce mouvement d'entraînement se poursuivit à Québec où, sous l'influence de l'abbé Antoine Bouchard, plusieurs instruments de ce type virent le jour, confiés aux facteurs Karl Wilhelm (Beaupré, Beauport, Loretteville), Paul Ott (deux instruments à l'Université Laval). Une grande remise en question s'imposait chez Casavant et le premier résultat très convaincant survint à Saint-Pascal de Kamouraska (1964), à Saint-Pie X de Rimouski (1969) et au Conservatoire de musique de Québec (1974). L'abbé Bouchard fit installer aussi deux instruments à traction mécanique à Sainte-Anne-de-la-Pocatière: un Paul Ott (1968) et un orgue Providence à la Cathédrale (1973). Au Collège de cette ville, l'abbé Léon Destroismaisons, lui-même élève de Marcel Dupré, était titulaire d'un grand orgue Casavant (44 jeux, 1923) et forma de nombreux élèves (Antoine Bouchard, Jacques Boucher, Yvon Larrivée, Pierre Bouchard, etc.).

Ma première approche de Marcel Dupré se fit au moyen de son matériel pédagogique. On sait que cet homme consciencieux était doté d'un esprit méthodique et rationnel qui le poussa à donner aux organistes des outils de travail de qualité: méthode d'orgue, collection d'oeuvres anciennes, traité d'improvisation, cours d'harmonie, de contrepoint et de fugue... Et mon coup de foudre pour Dupré vint à l'écoute de l'émission «Retenez ces noms» (réalisée par Pierre Boutet en 1968) où mon frère Robert interprétait le Prélude et fugue en si majeur, op. 7 au grand orgue des Saints-Martyrs-Canadiens. Et qui ne se souvient pas de la brillante interprétation de Denis Bédard des Variations sur un Noël op. 20 lors de l'obtention de son Premier prix en 1972?

Parmi les oeuvres entendues à Québec lors de récitals ou de concerts des Amis de l'orgue, notons le Scherzo en fa mineur, op. 16, Cortège et Litanie, op. 19/2, la Suite bretonne, op. 21, quelques Chorals du Tombeau de Titelouze, op. 38, et le Prélude et fugue en la bémol majeur, op. 36.

L'été dernier, lors du Congrès conjoint RCCO/FQAO à Québec, l'organiste français Daniel Roth interpréta, à Saint-Roch, la Paraphrase sur le Te Deum op. 43. À cette occasion, le professeur Thomas Chase de l'Université de Regina donna une conférence à la Cathédrale anglicane Holy Trinity, intitulée « Marcel Dupré, une réévaluation » où il disait que « le séjour au purgatoire avait assez duré et que l'Homme et son Oeuvre méritaient un bien meilleur sort ».

Dans le temps, Marcel Dupré représentait, à nos yeux, un grand technicien et un improvisateur doté de moyens prodigieux (mémoire...) plutôt qu'un musicien sensible et profondément humain. Or, trente ans après sa disparition, la situation n'a guère changé et ses oeuvres, excepté ses plus connues, n'ont pas trouvé une place de choix dans les concerts et auprès des organistes.

Heureusement, il y a présentement un véritable engouement pour la musique de Dupré qui fait l'objet de plusieurs intégrales chez Naxos, Guild, Decca, MDG et Pavane. Et ses intégrales nous permettent de mieux saisir la logique de sa créativité musicale et le raffinement de son langage harmonique. Cependant, une audition répétée de ses oeuvres « difficiles » est nécessaire et demande un certain « travail » afin de comprendre les réelles intentions du compositeur qui a écrit dans un style personnel pas toujours évident.

En terminant cette première partie, je cite une belle pensée de Marcel Dupré, le poète, qui disait: « J'aime les harmonies savoureuses, je les adore... Pour moi, la musique doit être une caresse pour l'oreille. C'est ce que nous verrons dans les prochains bulletins où je ferai une analyse chronologique de ses oeuvres de l'opus 7 à l'opus 65.


Références discographiques des oeuvres de Marcel Dupré

  • Cortège et Litanie, op. 19, no 2
    Daniel Jay McKinley
    Naxos 8.553922, Intégrale, vol. 3
  • Trois Préludes et fugues, op. 7 - Paraphrase sur le Te Deum, op. 43
    Janette Fishell
    Naxos 8.553919, Intégrale, vol. 4
  • Variations sur un Noël, op. 20 - Trois Préludes et fugues, op. 36
    Stefan Engels
    Naxos 8.553920, Intégrale, vol. 8
  • Scherzo, op. 16 - Tombeau de Titelouze, op. 38
    Michael Keeley
    Naxos 8.553921, Intégrale, vol. 10
  • Suite bretonne, op. 21
    Robert Delcamp
    Naxos 8.554209, Intégrale, vol. 12


Un cadeau du diocèse de Québec

Cela mérite d'être signalé: le diocèse de Québec a offert à la paroisse Saint-Bernard de Beauce l'orgue Casavant (opus 1627) de la chapelle des Frères des écoles chrétiennes du Campus de Cap-Rouge.

L'instrument à traction électro-pneumatique, fabriqué en 1939, a d'abord servi à la chapelle des Frères des écoles chrétiennes d'Arthabaska, avant d'être installé à Cap-Rouge en 1965.

Cet orgue qui comprend deux claviers et pédalier est un instrument "unifié" de quatre jeux réels offrant 25 possibilités de timbres.


Mot de la fin

Remerciements à Claude Girard, à Jean-Guy Gauvin (diocèse de Québec), à Marcel Cloutier, sans oublier le toujours dévoué Claude Beaudry qui fait des miracles pour caser toute cette documentation dans le format habituel!

Le prochain bulletin paraîtra en septembre. Vos textes et annonces de concerts sont toujours les bienvenus. Date de tombée : 10 août.