Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 86 - Juin 2002


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Notre 35e saison tire à sa fin, déjà! Pour en prolonger le plaisir, vous trouverez dans ces colonnes le calendrier de deux incontournables séries estivales de Québec (Saint-Dominique et Chalmers-Wesley) et, comme prévu, le dernier des quatre articles de Claude Girard sur Marcel Dupré. La liste de membres en règle de notre association et quelques nouvelles brèves complètent ce bulletin.

Au plaisir de vous voir au concert de Richard Paré et de Philippe Magnan le samedi 1er juin prochain.

Bonnes vacances!

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Nos dernières activités, en bref

Un programme de qualité, allant de Sweelinck à Franck, que celui offert par Erik Reinart le 28 avril dernier aux Saints-Martyrs-Canadiens, avec des registrations parfois très originales et un beau sens de la couleur, comme les quatre Duetti de la Clavierübung de Bach ou le concerto en do majeur de Vivaldi transcrit par Bach, interprété avec brio et beaucoup de caractère par le lauréat du dernier Concours d’orgue de Québec. Cependant l’ensemble du concert m’a paru quelque peu cérébral, pour ne pas dire froid et je n’ai pas retrouvé la plénitude et la musicalité qui nous avaient séduits chez Reinart l’an dernier sur ce même instrument.

Le voyage culturel à Ottawa (10 et 11 mai) a été une totale réussite, tant par la qualité des concerts et des présentations d’instruments que par l’ambiance chaleureuse qui a uni durant ces deux jours tous les participants. Bravo à Gilles Carignan pour cette organisation impeccable! Dans un prochain bulletin, Gilles Lesage nous promet un compte-rendu, tandis que Jean-Claude Rivard nous livrera ses impressions sur l’impact de la présence des jeunes organistes qui participent à ces voyages.


Marcel Dupré (1886-1971)
par Claude Girard

Dans ce quatrième et dernier texte sur l’œuvre pour orgue de Marcel Dupré, je ferai une présentation de l’opus 43 à l’opus 65 avec une brève allusion à ses réalisations en musique de chambre, à sa musique vocale, à ses transcriptions diverses et à divers ouvrages didactiques.

2) Les œuvres de maturité (1922 à 1950) /la suite...

Comme pour les op. 39, 41 et 44, la Paraphrase sur le Te Deum op. 43 (1946) a été écrite après la guerre et renferme des passages tourmentés et troublants. Cependant, le style est toujours personnel, l’harmonie riche, la grandeur profonde et expressive.

Les Huit petits préludes sur des thèmes grégoriens op. 45 sont une commande d’un éditeur américain dans laquelle Dupré devait rendre l’œuvre plus accessible dans un langage modal et très simple.

Le Miserere mei op. 46 (1948/Cathédrale de Montréal/) fut composé lors de sa neuvième et dernière tournée en Amérique. Entre deux séries de concerts, les Dupré séjournèrent chez des amis à l’Île-Perrot, près de Montréal. Dupré travaillait alors à son édition Franck et s’exerçait régulièrement à l’orgue de l’Île-Perrot-Nord où il se rendait à bicyclette! Il fut si ému par la beauté du fleuve et des montagnes qu’il se remit à son ancien violon d’Ingres : la peinture à l’aquarelle.

Le Psaume XVIII op. 47 (1950/Saint-Sulpice, Paris) fut dédié à la mémoire de la mère du compositeur, Marie-Alice Chauvière. Il s’agit d’un grand poème symphonique en trois mouvements basé sur le texte du « Cœli enarrant gloriam » qui révèle une confiance indéfectible en Dieu et dans le triomphe face à l’adversité.

3) Les pages tardives (1951 à 1971)

« Au fil des années, le style personnel de Marcel Dupré dont le langage harmonique se fonde sur l’emploi d’un chromatisme linéaire assez sinueux, articulé sur des points forts diatoniques, s’y oriente vers un atonalisme mouvant, se raccrochant passagèrement à une tonalité. Le tout est noyé dans une polyphonie complexe, à la rythmique plus fluide »
(Xavier Darasse).

Les Six antiennes pour le temps de Noël op. 48 (1952) sont la suite logique de l’opus 18. Il s’agit de brèves pages écrites sur des thèmes grégoriens choisis dans le répertoire traditionnel des antiennes des vêpres couvrant la période allant de l’Avent à la fête de la Purification.

Les Vingt-quatre inventions op. 50 (1954) ont été conçues « à la manière de J. S. Bach » et renferment des motifs et des rythmes à la fois très particuliers et inhabituels. Comme pour le Clavier bien tempéré, les 24 tonalités majeures et mineures sont progressives dans une écriture à trois voix distinctes. De même que pour l’opus 28, leur emploi est strictement pédagogique.

Le Triptyque op. 51 (1957/Auditorium Henry Edsel Ford, Détroit) est une des œuvres les plus redoutables et les plus spectaculaires que Dupré ait écrites, où la virtuosité et la rigueur intellectuelle règnent d’un bout à l’autre.

Les Nymphéas op. 54 (1959) est une œuvre impressionniste qui fut composée en étroite relation avec la célèbre série de tableaux des dernières années de Claude Monet exposée au musée de l’Orangerie à Paris. Son exécution était strictement réservée à son « laboratoire de Meudon », un orgue futuriste qui comportait une foule de gadgets comme des sustainers (des systèmes installés dans les orgues de cinéma et qui permettaient de prolonger les notes sans avoir à les tenir avec les doigts), des coupures de claviers et un registrateur de combinaisons qui était ni plus ni moins l’ancêtre du « séquenceur » moderne!

L’Annonciation op. 56 (1960) consiste en deux brèves méditations qui font référence à l’Annonciation de l’Ange Gabriel à la Vierge Marie.

Choral et fugue op. 57 (1962/St-Sulpice, Paris) est une improvisation reconstituée qui fut composée en l’honneur du centenaire du grand orgue Cavaillé-Coll de l’église Saint-Sulpice. Le choral est une paraphrase grégorienne sur l’hymne Salve Regina et la fugue est traitée en double fugue sur les thèmes de l’Ite missa est de Pâques et du Salve Regina en reprise.

Les Deux Chorals op. 59 (1963) sont par contre composés dans l’esprit de l’Orgelbüchlein de Bach.

In Memoriam op. 61 (1965) est la plus importante des dernières œuvres du compositeur. C'est une fresque de six mouvements dédiée à la mémoire de sa fille Marguerite, une pianiste accomplie qui mourut prématurément en 1963 à l’âge de 52 ans.

Entrée, Canzona et Sortie op. 62 (1967) est un exemple frappant de la manière dont Dupré pouvait improviser lors des célébrations liturgiques à Saint-Sulpice.

Les Quatre fugues modales op. 63 (1968) sont écrites à partir d’anciens modes grecs et nous montrent l’aisance et l’habileté qu’avait le compositeur dans le contrepoint strict.

Regina Cœli op. 64, une pièce méditative d'une grande beauté, exploite une des plus connues des antiennes traditionnelles dédiées à la Vierge Marie.

Vitrail op. 65 (1969) est la dernière œuvre de son catalogue pour orgue. Il s’agit encore d’une œuvre improvisée réécrite en six sections qui puise son inspiration dans le vitrail-est de l’église Saint-Patrice de Rouen. Le thème principal en est la Résurrection.

Marcel Dupré a composé un grand nombre d'œuvres de musique de chambre (piano, orgue et cordes) qu’il m’apparaît fastidieux d’énumérer en détail. Je me contenterai de nommer celles que nous retrouvons sur les deux disques compacts de l’intégrale Naxos :

  • Ballade pour piano et orgue op. 30 (1932) dédiée à sa fille Marguerite qui était pianiste de concert, Variations sur deux thèmes op. 35 (1937) et Sinfonia op. 42 (1946) dédiée également à Marguerite (Naxos 8.554210 vol.6);
  • Quatuor pour violon, alto, violoncelle et orgue op. 52 (1958); Trio pour violon, violoncelle et orgue op. 55 (1960), Sonate en la mineur pour violoncelle et orgue op. 60 (1964) Naxos 8.554378/Vol. 9).

Son catalogue renferme 13 recueils d’œuvres vocales dont les plus connues sont les Quatre Motets op. 9 (Hyperion CDA66898) et La France au Calvaire op. 49 pour solistes, chœur, orgue et orchestre. Il a aussi transcrit plusieurs œuvres d’auteurs connus pour orgue (13), entre autres « In Paradisum » du Requiem de Fauré; pour orgue et orchestre (6), Ad nos, ad salutarem undam, les Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Liszt; pour orgue et piano (5), les Variations symphoniques de Franck.

Nous savons que Dupré avait un esprit rationnel et qu’il voulut laisser aux générations subséquentes des outils de travail de qualité à caractère didactique, touchant l’enseignement de l’orgue, l’exécution (édition de répertoire chez Bornemann), l’improvisation, la composition et l’organologie.

La Philosophie de la musique (1948) est une profonde réflexion en deux volumes où Dupré exprime ses idées personnelles concernant l’art musical face à la nature humaine (psychologie, sociologie, morale, esthétique, éthique et symbolisme). Le plan de l’œuvre fut sans doute terminé au Canada, dans les Laurentides où les Dupré passèrent quelques jours de vacances en été 1946, entre une série de concerts à Chicago et une huitième tournée en Amérique du Nord. Dans ses ouvrages, Dupré écrit entre autres :

« Un vrai musicien comme un vrai savant ne connaît pas d’heures de repos ni de distraction. Il doit imiter certaines vertus de l’homme d’affaires comme la ponctualité de présence, de courrier et de promesses faites. Le temps de vie est limité. Les heures sont faciles à perdre, difficiles à sauver. Combien d’artistes ont été frappés par la mort avant d’avoir, sinon achevé leur œuvre, du moins accompli leur mission ».

Vers la fin de sa vie, il se disait peiné et inquiet face au déluge continuel de musique populaire et de rock à la radio qui avaient une influence corruptrice et destructive. Il voyait dans la décadence de tous les arts (surtout la peinture) les signes de la fin d’une civilisation. Dans le domaine de la musique liturgique, l’abandon du grégorien au profit du français lors de Vatican II créait en lui la plus profonde désolation.

En conclusion, que l’on soit pro-Dupré ou anti-Dupré, une chose demeure : on ne peut rester indifférent face à toutes les réalisations de cet homme remarquable. Ayant vécu littéralement deux vies dans une, il a réalisé sa mission artistique première, celle de faire connaître et aimer l’orgue et ceci tout en menant une existence saine et équilibrée.


Concerts d'orgue - Séries estivales

À Saint-Dominique aura lieu, chaque dimanche à 10h 30, la traditionnelle messe estivale en musique (16 juin au 1er septembre).

À Chalmers-Wesley, entre le 30 juin et le 25 août , neuf concerts mettant en valeur des organistes et des instrumentistes et chanteurs du Canada et de l'étranger seront présentés le dimanche à 18 heures.


Nouvelles brèves

  • Toutes nos félicitations à Frédéric Roberge, élève de Noëlla Genest au Conservatoire de Québec, qui vient de remporter le Prix du Conservatoire et qui est accepté au doctorat en orgue chez Réjean Poirier à l’Université de Montréal.
  • C'est l'équipe de McGill (Philippe Bélanger, Ryan Enright et Julian Wachner) qui a remporté le 12 avril dernier à Montréal la finale de la Ligue d'improvisation de l'orgue contre celle de Québec-Lévis (Danny Wiseman, Martin Gravel et Justin Desmarais).
  • Une petite erreur s’est glissée dans le bulletin précédent : Jean-François Gariépy est organiste à Saint-Isidore de Dorchester (et non à Saint-Henri de Lévis).
  • Le dimanche 23 juin, Irène Brisson et Paul Grimard vous invitent à leur concert d’orgue, qui aura lieu à 20 heures à Notre-Dame-de-la-Garde (boulevard Champlain, Québec) dans le cadre des festivités du 125e anniversaire de l’église. Au programme : des chorals et des courtes pages de Bach, Buxtehude, Pachelbel, Buttstedt, Walther, et des œuvres de Boyvin et Dandrieu. Entrée libre. La messe de la Saint-Jean-Baptiste suivra à 22 heures.

  • Mot de la fin

    Merci à Claude Girard de nous avoir fait redécouvrir Marcel Dupré, et à Claude Beaudry, pour sa mise en page toujours exemplaire.

    Le prochain bulletin paraîtra en septembre. Date de tombée : 10 août.