Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 89 - Novembre 2002


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

Eh oui! Il y avait tant de choses à vous raconter qu'un seul bulletin n'a pas suffi. Par conséquent, voici un bulletin un peu plus traditionnel, qui complétera le précédent qui était consacré presque exclusivement à l'excursion culturelle à Ottawa de mai dernier.

Vous lirez dans nos colonnes un témoignage de Danny Belisle, qui nous a offert un magnifique concert «portes ouvertes» en septembre dernier, sur son maître disparu, Antoine Reboulot, témoignage qui s'ajoute à ceux parus dans le bulletin de septembre. L'ancien journaliste du Soleil, Jean-Claude Rivard, qui a durant deux jours suivi à la trace les trois jeunes organistes qui nous accompagnaient à Ottawa en mai dernier, nous en fait un portrait savoureux et plein de vie, à l'image de cette relève de l'orgue. Comme à l'accoutumée, quelques nouvelles brèves complètent ce bulletin.

Bonne lecture,

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Échos de nos derniers concerts

Remarquable concert «Portes ouvertes» le 7 septembre dernier aux Saints-Martyrs-Canadiens : Danny Belisle a su combiner les grandes pages de l'orgue (Toccata, adagio et fugue de Bach, 6e symphonie de Widor) aux œuvres moins connues de Fricker, de Nibelle, du Livre d'orgue de Montréal ou même de Litaize (Lied) ou faire revivre la Fantaisie pastorale de Lefébure-Wély, avec son caractère bucolique et son orage dans la plus pure tradition du XIXe siècle parisien. Et que dire du Vol du bourdon de Rimski-Korsakov, plus vrai que nature! Virtuosité impressionnante, clarté, intelligence du texte, registrations originales et toujours intéressantes : on ne peut que souhaiter à Danny Belisle une carrière à la mesure de son talent...

Belle présence de Dominique Joubert, à Saint-Sacrement, le 27 octobre, dans un programme entièrement consacré aux organistes de Notre-Dame de Paris, de Charles Racquet (XVIIe siècle) à Pierre Cochereau avec, notamment, son très ravélien Boléro agrémenté de percussion. Alternance de pages flamboyantes ou très intérieures, que l'interprète semble d'ailleurs affectionner, avec quelques redécouvertes (Léonce de Saint-Martin et la magnifique fantaisie de Racquet sur le Regina cœli, qui n'a pas grand chose à envier à ses contemporains Frescobaldi et Titelouze) et une savante improvisation sur trois thèmes grégoriens donnés. Le tout rendant pleinement justice à l'orgue de Saint-Sacrement, qui convient fort bien à ce genre de répertoire de type symphonique.


Souvenir d'Antoine Reboulot, interprète inspiré
par Danny Belisle

À la suite du décès du grand maître, l'été dernier, de nombreux souvenirs pouvaient nous revenir à l'esprit. Pour ma part, le plus ancien d'entre eux remonte à l'époque de mon adolescence, alors que Monsieur Antoine Reboulot donnait un concert à Saint-Pie X de Rimouski. Quelques années plus tard, il inaugurait le grand orgue de la cathédrale Saint-Germain. C'était si impressionnant de penser que cet organiste aveugle avait entendu jouer Louis Vierne, en personne!

Par la suite, j'eus l'immense privilège de suivre divers cours à l'Université Laval avec ce musicien français établi au Québec depuis 1967 : orgue, harmonie au clavier et histoire de la musique pour piano. C'était un professeur d'une exigence absolue. Nous n'avions pas le choix que de donner le meilleur de nous-mêmes et de nous surpasser constamment. Il avait le don aussi d'encourager en mentionnant ce qui lui plaisait dans le jeu d'un élève.

Mais le souvenir le plus vif que je garde de lui se rapporte à un cours d'histoire de la musique pour piano. En abordant le répertoire de Franz Liszt, notre professeur avait eu l'idée de nous présenter sa propre interprétation à l'orgue du Prélude et fugue sur BACH, sur disque, dans un enregistrement qu'il avait réalisé dans les années 1950 à Versailles, je crois. Son jeu me fit alors une impression profonde, qui restera pour moi l'une des expériences musicales les plus importantes. Ce que j'entendais était animé par un souffle si puissant et une sensibilité si vive, qu'on en oubliait l'instrument, pour entendre une musique qui semblait chantée par des poumons humains. C'était sublime! Seul un grand maître pouvait atteindre un tel degré d'expression.

Merci, Monsieur Reboulot, pour tout ce que vous avez apporté à la vie de l'orgue chez nous!


Une relève de belle qualité chez les virtuoses de l'orgue
par Jean-Claude Rivard

Qu'on se rassure! Les virtuoses actuels de l'orgue auront de la relève. Elle s'annonce même de belle qualité en la personne de jeunes musiciens qui n'ont pas encore trente ans. On a pu le constater, en mai, lors de la 18e excursion annuelle des Amis de l'orgue de Québec, dans la région d'Ottawa et d'Oka où Dany Wiseman, Frédéric Roberge et Roch Grenier se sont particulièrement fait remarquer.

Quand on a créé ces excursions, maintenant devenues tradition, les Amis de l'orgue de Québec voulaient certes faire découvrir aux mélomanes les divers types d'orgues que l'on trouve dans nos régions, tout autant que familiariser le public avec les trésors du répertoire. Mais on entendait aussi mettre les jeunes organistes dans le coup en leur donnant la chance de voir et d'expérimenter différents types d'instruments, d'établir des contacts et d'avoir des échanges privilégiés avec des titulaires en poste ainsi qu'avec les professeurs d'orgue du Conservatoire et des Facultés de musique.

On peut dire que ce but a été atteint, à Ottawa, en 2002, dans un climat informel de voyage et de détente.

Dany Wiseman

À 24 ans, l'organiste titulaire de Notre-Dame de Lévis, Dany Wiseman, est déjà un grand nom. Celui qui a raflé, en début d'année, presque tous les honneurs de la première compétition pan-québécoise d'improvisation à l'orgue (la LIO) est déjà décrit comme « un jeune virtuose de la région de Québec ». Du moins par la presse rimouskoise, dans le cadre d'un symposium au cours duquel il a présenté, à Saint-Pie X, le 17 mai, des œuvres de Bach, de Buxtehude, de Brahms, ainsi que de l'improvisation dans le style baroque.

Son agenda d'organiste est chargé : on le réclame partout. Après avoir été l'un des artistes invités de «l'excursion culturelle» dans l'Outaouais, on le retrouvait, une semaine plus tard, au symposium d'orgue de Rimouski. Puis, on l'a vu, le 2 juin, au Festival d'orgue de Sainte-Marie-de Beauce, accompagnant le trompettiste Louis Larouche. Pour 2002-2003, son nom figure notamment dans la programmation des Amis de l'Orgue de Québec, en rapport avec le concert du 2 mars (Notre-Dame-de-Québec, 14 h) où il jouera des œuvres de Lübeck, de Bach, de Mozart, de Vierne. Plus spécialement, il y présentera en première publique « Jazz ecclésiastique », œuvre que vient de lui dédier Alain LeBlond.

L'excursion culturelle de mai l'a emballé, bien sûr. Principalement en ce qui concerne l'expérimentation de différents types d'instruments et la création de contacts personnels avec d'autres titulaires et virtuoses.

Visiblement avant-gardiste, Dany Wiseman a des idées personnelles, sinon explosives, sur une foule de sujets. Notamment en ce qui concerne les orgues électroniques qu'on a longtemps jugés indignes d'entrer dans les églises et d'être comparés aux traditionnels orgues à tuyaux. « J'aurais pas honte d'être le titulaire de certains nouveaux types d'orgues électroniques qui sonnent avec autant de résonance, sinon mieux, que beaucoup d'orgues à tuyaux », commente-t-il, par exemple.

Frédéric Roberge

Agé de 23 ans, Frédéric Roberge partage le point de vue de son collègue, quant au profit personnel tiré de l'excursion culturelle de mai dernier. À Saint-Pie-X et à Saint-Pascal où il a été organiste titulaire jusqu'en juin dernier, il était admiré de tous : les paroissiens l'adulaient, les choristes le portaient aux nues.

Prix du Conservatoire de Québec (équivalent de la maîtrise universitaire), auprès de Noëlla Genest, il vient d'être admis au programme de doctorat de l'Université de Montréal sous la direction de Réjean Poirier, et s'apprête à aborder un programme de trois à cinq ans d'études portant sur « la liberté dans la musique baroque italienne ».

Musicien talentueux, posé et réfléchi, effacé et un brin timide, Frédéric Roberge est probablement de la relève des maîtres actuels de l'heure dans les conservatoires et dans les facultés de musique universitaires. Il n'est pas issu d'une famille de musiciens. Son goût pour l'orgue lui est venu comme ça, spontanément, et il n'a pas de projet précis pour l'avenir. Ses études de doctorat, il les entreprend par « simple souci de satisfaction personnelle », affirme-t-il. « Le baroque italien m'intéresse et je me pose beaucoup de questions sur la liberté, au sens de l'expression musicale... ».

Le 4 octobre 2002, Frédéric Roberge a été chaudement applaudi à l'église du Très-Saint-Rédempteur de Montréal, lors d'un concert présenté dans le cadre du Festival Orgues et Couleurs.

Roch Grenier

Casquette de couleur à large visière et ample chandail de sportif lui retombant à mi-cuisses, fièrement exhibés jusqu'au buffet de la chapelle du bon père-abbé, à la Trappe, - vous voyez le genre - c'est Roch Grenier, 21 ans, organiste à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours de Charny et «enfant terrible» du voyage! Au risque de «scandaliser» nonnes et nonnettes, moines et moinillons!

Étudiant en philosophie à l'université Laval, Roch interroge et pose des questions, beaucoup de questions. Il a horreur des faux-fuyants et exige des réponses claires et satisfaisantes. Sur certains points, ses réactions sont spontanées, parfois cinglantes. Il est à la recherche du vrai et de l'authentique. Pour lui, par exemple, le port de la chemise blanche, de la cravate et du veston sonnent faux sauf pour ceux qui les utilisent comme habits de travail ou de fonctions.

Musicien au talent réel et certain, il étonne, surprend et désoriente en vous jouant par cœur (son éternelle casquette toujours sur la tête!) le Prélude et fugue en fa mineur de Bach, aussi bien que le premier mouvement de la sixième sonate de Mendelssohn. Des bottes forestières aux pieds? Que diable! Roch sait très bien maîtriser le pédalier en semelles de bas!

Il a appris à jouer le piano à l'âge de neuf ans et, après huit ans de piano au Conservatoire, le goût de l'orgue lui est venu. Depuis deux ans, son mentor - sinon son ange gardien - se nomme Noëlla Genest! Roch Grenier rêve évidemment de pouvoir devenir un jour titulaire d'un grand orgue. Foncièrement anticonformiste, il n'a cependant pas le goût de devenir un organiste conventionnel. Il aimerait plutôt innover et contribuer à «dépoussiérer» le répertoire, sinon le révolutionner, dans un style se situant quelque part entre le «baroqueux» et le «rappeux»... « Si je n'y parviens pas, je ne sais pas ce que je ferai », dit-il, un brin songeur... Mais en tous cas, pour le moment, il n'a pas du tout l'intention d'abandonner son souci de la recherche du spontané et de l'authentique. « Si un curé ne veut pas de moi, avec mon chandail et avec ma casquette, il devra se passer de moi! ».


Lu et écouté pour vous

  • Le dernier numéro de la revue française L'Orgue (no 259) est entièrement consacré à la musique d'orgue contemporaine en France, avec notamment une entrevue de Naji Hakim. Cet article fait une rétrospective des compositions de ce remarquable successeur de Messiaen. À signaler, la revue comprend également un disque compact soulignant les 35 ans de la manufacture d'orgues néerlandaise Van den Heuvel, à laquelle on doit notamment l'imposant orgue de Saint-Eustache (Paris). À l'orgue Van den Heuvel de Sainte-Catherine de Stockholm, Anton Doornhein interprète des œuvres d'Eugène Reuschel, de Marcel Dupré et de Pierre Cochereau. Bel instrument, beau répertoire et bon organiste!
  • Le premier volume des œuvres pour orgue de Georg Böhm vient de paraître chez Naxos (8.555857). L'ontarien Christian Teeuwsen touche l'orgue Reil (1999) de Bovenkerk (Pays-Bas) dans une alternance de préludes et fugues (dont l'incontournable do majeur) et de partitas sur des thèmes de chorals. J'aurais aimé un peu plus de chaleur dans cette interprétation qui se situe à mi-chemin entre les articulations vigoureuses de la jeune garde, et le phrasé de l'école plus traditionnelle.
  • Un coup de cœur : en cette année anniversaire, la réédition économique de l'Art de la fugue, moitié orgue et moitié piano par ... Glenn Gould (1932-1982)! (Columbia, SK 87759).

    Génial dans les œuvres de Bach lorsqu'il les jouait au piano, Gould se révèle être un étonnant organiste, lui qui donna son premier concert à l'âge de 12 ans, sur un orgue : ce jeu si incisif et clair qu'il adopte dans les suites ou dans les Variations Goldberg, il le restitue superbement à l'orgue, en 1962, créant alors une véritable commotion dans les milieux musicaux, mais traçant pourtant le chemin à la génération baroque montante! Fascinant, même si on a entendu nettement mieux que les instruments utilisés à Toronto et à New York.


Quelques concerts d'orgue

  • Vendredi 6 décembre, 19h30, studio 29 du Conservatoire de musique de Québec, classe de Noëlla Genest. Entrée libre.
  • Jeudi 30 janvier 2003, 20 h, Saints-Martyrs-Canadiens, concert des professeurs du Conservatoire : Noëlla Genest, Irène Brisson, Jean-Guy Proulx et Robert Patrick Girard. Entrée libre.


Mot de la fin

L'espace nous manque pour publier la liste demandée des vidéos et des disques entendus lors du voyage à Ottawa. Elle figurera donc dans le prochain bulletin.

Remerciements à nos collaborateurs Danny Belisle et Jean-Claude Rivard, ainsi qu'à Claude Beaudry, toujours fidèle à la mise en page.

Le prochain bulletin paraîtra en février. Date de tombée pour vos articles et communiqués : 10 janvier 2003.

En attendant, Joyeux Noël!