Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 91 - Avril 2003


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

C’est décidément en train de devenir une tradition chez nous que de publier plus de bulletins que prévu! Il faut avouer que le modeste format qu’est le nôtre ne suffit pas toujours à vous communiquer les activités reliées à l’orgue dans notre région. C’est somme toute réconfortant, puisque cela témoigne à la fois de la vitalité de notre association et du feu sacré qui anime nos organistes, malgré leur situation souvent précaire, en pleine période de regroupement d’églises ou de coupures de salaires. C’est ce feu sacré qui brille dans les yeux d’Édith Beaulieu et qu’a voulu nous faire partager le journaliste Jean-Claude Rivard, avec tendresse et une touche d’humour, à quelques jours du concert au cours duquel la titulaire de l’orgue de « l’église au clocher penché » (Notre-Dame-de-Jacques-Cartier) jouera aux Saints-Martyrs sa grande Symphonie #1.

Des nouvelles brèves complètent comme d’habitude ce bulletin printanier qui, nous l’espérons, saura vous plaire.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Échos de nos dernières activités

Le 9 février eut lieu la conférence du musicologue Jean-Pierre Pinson sur la musique à la cathédrale de Québec sous le régime français. Voici le bref compte rendu que nous en fait l’organiste Benjamin Waterhouse :

« Même s'il est difficile pour nous, à quelques quatre siècles de distance, de connaître tous les détails de la vie en Nouvelle France, il subsiste assez de témoignages pour révéler une intense activité musicale centrée sur la cathédrale de Québec. Ces témoignages, Jean-Pierre Pinson les a passés en revue dans son magistral exposé, faisant remarquer les différences entre plain-chant et musique, soulignant à quel point la capitale de la Nouvelle-France se devait de refléter, à sa manière, les fastes de la cour royale, et plaçant la pratique musicale dans le contexte de l'époque. Jean-Pierre Pinson vient de signer un livre sur la vie musicale en Nouvelle France avec Élisabeth Gallat-Morin, qui viendra à son tour le 2 novembre prochain nous entretenir de l'histoire de l'orgue dans la colonie. »

Le 2 mars, c’était le concert très attendu de Dany Wiseman, à la basilique Notre-Dame de Québec, dont il est l’assistant-organiste depuis plus de dix ans : une bonne connaissance de cet instrument lui a permis de judicieuses registrations, notamment dans la Fantaisie en fa mineur K. 608 de Mozart, dont il a su respecter la délicatesse du coloris original, celui d’une horloge à musique. Passant sans heurts de Vincent Lübeck et de Bach (Fantaisie et fugue en sol mineur) à Denis Bédard dont il a joué avec classe sa lumineuse Suite du premier ton, Dany Wiseman a vaillamment défendu une œuvre qui lui est dédiée, la suite Jazz ecclésiastique d’Alain LeBlond. Ce triptyque très exigeant pour l’organiste, car il ne lui laisse aucun répit et est d’une grande complexité rythmique, est une vaste fresque dramatique de près d’une demi-heure, reposant sur un langage harmonique très personnel et dans laquelle le compositeur va au bout de ses idées, même au prix d’une certaine austérité : un imposant Prélude aux allures de cortège solennel, une Fugue assez rigoureuse mais insolite en raison d’une forte tendance harmonique, et un Délire à ne pas prendre au pied de la lettre, son thème en passacaille me faisant penser à une cathédrale gothique dont chaque pilier monumental chercherait à atteindre le ciel. Dany Wiseman créera cette œuvre à Paris le 5 avril sur l’orgue de Saint-Étienne-du-Mont, qui fut celui de Maurice Duruflé.


Édith Beaulieu, une méconnue
par Jean-Claude Rivard

Une véritable boîte à surprises que cette Édith Beaulieu que le journaliste montréalais Claude Gingras a découverte, en août 2001, pour la porter aux nues, après l'exécution, à l'Oratoire Saint-Joseph, de « sa » fameuse Symphonie pour orgue # 1 qu'elle doit présenter à Québec, sous les auspices des Amis de l'Orgue, le 26 avril.

Petit bout de femme sans prétention, avec de grands yeux perçants et interrogateurs sertis dans une tête abondamment chevelue, petit nez retroussé et superbe sourire d'ange qu'il faut savoir gagner, Édith se fond généralement dans la foule. Pour la trouver, il faut la chercher, au risque de la confondre avec sa jumelle, Solange, avec qui elle a, en commun, un passé de pianiste duettiste et un présent de professeure de musique chez les Ursulines.

Derrière son apparente méfiance, Édith cache une femme hypersensible qu'un rien, une prévenance ou la moindre attention comblent de joie. Par contre, un manque d'égard ou une critique malveillante lui font horriblement mal.

Discrète et effacée, avec un brin d'apparente tristesse, Édith devient toute autre quand elle monte au jubé de « l'église au clocher penché », Notre-Dame-de-Jacques-Cartier, pour commander les quatre claviers et le pédalier de son historique Casavant 1913 opus 519 de 52 jeux. Elle y révèle alors son talent fou, un talent méconnu de la majorité, y compris d'elle-même!

Mystique à ses heures, elle veut aider à conduire les gens aux frontières du beau, du grand et du sacré. C'est ainsi que, pendant que s'envolent au grand orgue, en toccatas, en fugues et en canons, des volutes de notes et d'arpèges, Édith initie les fidèles des messes du samedi après-midi et du dimanche matin à la beauté des œuvres de grands maîtres : Bach, Buxtehude, D'Aquin, Dandrieu, Balbastre, Schumann, Frank, Gigout, Boëllmann, Widor, Vierne, etc. Des auteurs contemporains comme Arthur Letondal, Gaston Litaize, Jean Langlais ainsi que Denis Bédard, un ancien maître, ont aussi leur place dans son répertoire. Elle éprouve cependant de la réserve pour les œuvres d'auteurs dits « modernes » dont certains, d'après leur « fourre-tout musical », semblent mal maîtriser les principes fondamentaux de la composition. Édith Beaulieu a toujours eu un penchant pour la composition. Elle a commencé à écrire des œuvres pour piano, dès son enfance, puis elle a continué. A l'approche de la vingtaine, la passion pour la musique d'orgue l'a gagnée. Elle étudia alors avec Noëlla Genest, ayant fait le choix définitif de vivre de l’orgue. Parmi ses multiples passions, allant de la médecine à l’histoire de l’art en passant par la biologie, la musique l’a emporté!

Dans ses œuvres de plus en plus nombreuses pour orgue, elle manifeste un attachement particulier pour le classicisme. Sa Symphonie # 1 est de cet acabit et on y sent clairement l'influence de Widor, de Franck, de Gigout et de Vierne, notamment dans la Toccata. « Quand j'écris de la musique, je cherche d'abord à toucher, à émouvoir et à surprendre » explique-t-elle. « En musique, c'est comme en rhétorique ou en littérature. Une œuvre doit avoir une structure bien définie avec un préambule présentant un thème, un noeud où tout s'enchaîne et enfin une conclusion porteuse d'impression et de message. »

À cet égard, elle dit apprécier l'écriture de l'organiste de Saint-Isidore, Jean-François Gariépy, maintenant domicilié dans l'Outaouais, qui lui a confié plusieurs de ses œuvres musicales.

Bien entendu, jouer et écrire de la musique d'orgue, c'est beaucoup de travail, surtout quand les orgues « enrhumés » de nos hivers ne chantent pas au goût des organistes, à cause de la sécheresse de l'air dans les églises. C'est pourquoi Édith a presque toujours à portée de la main, l'accordoir reçu en cadeau du facteur allemand Karl Wilhelm. Gare, si jamais un tuyau délinquant lui irrite l'oreille. Sans hésiter, elle soulève la trappe du plancher, rampe comme un chat sous la charpente du buffet et grimpe comme un écureuil dans les échafaudages pour atteindre le sommier où se trouve le tuyau fautif. Et toc, toc, toc, à coups d'accordoir sur la clé d'ajustement!

« Mi bémol central, second clavier! » lance-t-elle à son « René Angelil » de Paul Saccà qui n'est jamais bien loin. Et toc, toc, une autre fois. Toc, toc, toc encore. « Bon, ça devrait aller », soupire-t-elle en surgissant dans le carreau, précédée d'un jet d'air frais. « Va falloir en parler au curé : il y a une fuite dans le réservoir d'air comprimé! »

L'arrivée relativement récente de Paul dans la vie d'Édith est en train de relancer une carrière musicale qui risquait de devoir stagner. Mélomane averti, Paul a pressenti le potentiel méconnu de l'artiste, en se rendant, un jour, tout bonnement, assister à une messe du dimanche matin. Puis, d'une banale conversation à bâtons rompus avec la musicienne est née une histoire de vie à deux.

Paul sait maîtriser les techniques de la publicité, de l'électronique et de l'informatique. Édith a donc maintenant sa maison d'édition musicale La Dulciane et un site Internet qui la fait connaître à travers le monde, notamment en Angleterre et en France. Vouant un véritable culte aux prouesses de sa compagne (v. g. jeu époustouflant de pédalier et accords dévastateurs), Paul enregistre presque tout sur magnétophone, surtout les improvisations. Il insiste pour que des manuscrits soient dressés et conservés, comme ce fut récemment le cas pour une simple mélodie de messe dominicale (Le Seigneur est tendresse et pitié, psaume 102, P. Vallée, Alpec) qui s'est merveilleusement transformée en partition d’un canon à deux voix. Édith s'est elle-même familiarisée avec l'informatique; un logiciel approprié et un clavier électronique MIDI facilitent maintenant la mise en forme finale et l'édition.

« J'aimerais bien faire de l'improvisation à l'orgue. Ça me tente » avoue-t-elle, en parlant de l'admiration qu'elle porte aux performances dans le domaine de Marc D'Anjou et de Dany Wiseman.

« Il y a longtemps que je n'en ai pas fait. J'aurai sûrement besoin de pratique ». Au sujet de la « pratique », à priori, pas de problème. L'orgue de « l'église au clocher penché » lui est accessible en soirée. Édith possède, au surplus, depuis l'été dernier, dans une chambrette de son logis du quartier Saint-Roch (chut! ne le dites pas aux journalistes!), un authentique Casavant de 1939, opus 1610, d'environ 300 tuyaux, provenant du monastère des Augustines de l'Hôtel-Dieu. Un orgue qui a originellement appartenu à l'École de musique de l'Université Laval, à la belle époque du Quartier latin et de la vie d'étudiant en musique du président des Amis de l’orgue de Québec, Claude Beaudry. Le collègue Paul Grimard (organiste à Notre-Dame-de-la-Garde) a personnellement aidé au déménagement, au remontage et à l'accordement de l'instrument, pièce par pièce, tuyau par tuyau!

Au fait, s'il est pratique pour Édith Beaulieu d'avoir cet orgue de trois jeux continuellement à portée de la main, vaut-il mieux que celui de l'église? Pas nécessairement. Notamment parce qu'Édith a le malheureux défaut de faire parfois « sauter » les fusibles du système électrique qui, un jour, n’a pas résisté au démentiel accord de 14 notes avec dix doigts à la mesure 207 de la Toccata de sa Symphonie.


Nouvelles brèves

  • Félicitations à Serge Laliberté qui, depuis le 1er février est le titulaire de l’orgue de l’église de Cap-Santé. L’orgue, un Déry de 20 jeux, a été restauré avec bonheur par Jean-François Mailhot en 2000, et le nouveau titulaire projette d’organiser des activités destiné à le mettre en valeur, ainsi que la belle église qui date de 1755. Serge Laliberté conserve en plus son poste à Trinity Church à Sainte-Foy.
  • Dominique Gagnon et Esther Clément sont depuis décembre dernier les heureux parents de Pierre-Olivier. Toutes nos félicitations et nos vœux de bonheur!
  • Forte du succès remporté l’an dernier, la Ligue d’improvisation à l’orgue (L. I. O.), qui vient de remporter le Prix Initiative de la Bourse Rideau 2003 qui s’est tenue à Québec en février dernier, est revenue à Québec et à Lévis. À la basilique de Québec, le 21 février dernier, ce fut un match nul (égalité) entre Québec-Lévis et McGill. Une prolongation a permis à Québec-Lévis de remporter le match (19 contre 17). À Lévis, le 21 mars , Québec-Lévis a remporté le match haut la main, par 24 à 10 ! « Un bon match, avec quelques moments drôles », selon Robert Poliquin.

    Pour contrebalancer les excès de « chauvinisme » de l’assistance en faveur des équipes locales, il a été décidé cette année d'ajouter un juge « objectif » dont le vote a le même poids que celui de l'assistance. Le président des Amis de l’orgue Claude Beaudry a agi comme juge à la basilique et le compositeur Denis Dion a joué ce rôle à Lévis.

    Signalons que les éliminatoires auront lieu à Saint-Frédéric de Drummondville les 9 et 16 mai, tandis que le match final aura lieu au Très-Saint-Nom-de-Jésus à Montréal le 15 juin. Le calendrier détaillé des matchs peut être consulté sur Internet à l’adresse suivante :

    http://www.orgueetcouleurs.com/

    La popularité de la L. I. O. est telle, qu’elle envoie du 27 au 31 mars au très coté Salon de la musique de Paris (Musicora) huit participants : Mélanie Barney, Éric Beaudoin, Philippe Bournival, Justin Desmarais, Dominique Lupien et Dany Wiseman, avec Raymond Perrin pour arbitre et le maître de cérémonies très apprécié Patrick Bélanger. Le concept aura-t-il chez nos « cousins » le même succès que l’improvisation théâtrale? À suivre!


Nécrologie

Le 20 mars est décédée, à l’âge de 93 ans, Blandine Naud Paré. Elle fut pendant 67 ans (!) organiste à l'église Saint-Joseph de Deschambault. Elle était la mère d’Élise Paré-Tousignant (présidente de la Fondation Claude Lavoie) et de l’organiste et cantatrice Marie-Andrée Paré, auxquelles les Amis de l’orgue de Québec présentent leurs condoléances.


Concerts printaniers à Québec

  • En avril, quatre concerts auront lieu à 12h15 en l'église Saint-Roch, les mercredis 2 (Réal Gauthier), 9 (Vincent Brauer, l’actuel rédacteur des notes de programmes de nos concerts), 16 (Michelle Quintal, une de nos fidèles collaboratrices) et 23 avril (Dominique Gagnon et Esther Clément, organiste titulaire).
  • En mai, Le Printemps de Saint-Sacrement prendra la relève tous les dimanches à 15 h 30 (les interprètes seront annoncés à une date ultérieure).
  • Dans les deux cas, l’entrée est libre et une offrande volontaire est suggérée.


Mot de la fin

Les Amis de l’orgue de Québec sont fiers d’apprendre que leur président Claude Beaudry a été nommé en novembre 2002 membre honoraire de la SQRM (Société québécoise de recherche en musique), un hommage bien mérité!

Remerciements à Benjamin Waterhouse et à Jean-Claude Rivard pour leurs articles, et à mes informateurs Antoine Bouchard, Noëlla Genest et Robert Poliquin, sans oublier Claude Beaudry, qui ont tous rendu possible ce bulletin.

Le prochain bulletin paraîtra en mai et comprendra notamment le calendrier estival. Date de tombée pour vos communiqués : 1er mai.