Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 92 - Mai 2003


Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

C’est sur une note endeuillée que paraît ce bulletin, notre dernier avant la rentrée d’automne, puisque nous déplorons le décès d’Yvon Larrivée, organiste respecté et apprécié de notre communauté musicale, et dont le dernier grand concert eut lieu aux Amis de l’orgue en novembre 2000. Simon Couture a bien voulu nous faire parvenir l’hommage qu’il lui a rendu le 21 avril dernier aux Saints-Martyrs-Canadiens. Un concert sera dédié au disparu le 24 août prochain à Chalmers-Wesley, comme vous pourrez le constater en parcourant le calendrier des concerts d’été de la région.

Nous ferons exceptionnellement une petite incursion du côté de Montréal dans la jolie chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours dont le vieil orgue Casavant vient d’être restauré et inauguré le 27 avril dernier. L’organiste-titulaire Benoît Marineau, un ancien élève de Claude Lavoie, nous communique quelques renseignements sur cet instrument situé au cœur du Vieux-Montréal.

Le manque d’espace nous oblige à reporter à l’automne l’article de Claude Girard, annoncé en février dernier, sur les organistes de Rivière-du-Loup. Des suggestions de disques et de lecture complètent ce bulletin.

Au plaisir de partager avec vous l’excursion culturelle à Montréal et de vous rencontrer au concert de Josée April et de Richard Lapointe dans la chaleureuse église Saint-Félix de Cap-Rouge.

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Échos de notre dernière activité

Le 26 avril dernier a eu lieu le concert d’Édith Beaulieu aux Saints-Martyrs-Canadiens, présenté sur écran géant : un Salve Regina de Pieter Cornet magnifiquement ciselé, une sobre Tierce en taille de Nicolas de Grigny et la Toccata et fugue en fa majeur de Bach très articulée précédaient la très attendue Symphonie no. 1 (op. 3 no. 1) d’Édith Beaulieu, une œuvre en cinq mouvements renouant avec le souffle grandiose de Widor et de Vierne, et dans un langage délibérément postromantique français, avec des touches d’impressionnisme et des réminiscences wagnériennes.

L’auteure possède un sens très assuré de l’écriture et du développement thématique, une prodigieuse virtuosité qui se combine à un lyrisme généreux. Impressionnant de voir cette organiste si frêle et si discrète au quotidien se déchaîner avec tant de passion et d’autorité dans sa musique!

En rappel, elle nous a offert deux autres de ses compositions : un petit bijou de Berceuse et une brillante Toccata-improvisation sur le Psaume 17. Heureux paroissiens de Notre-Dame-de-Jacques-Cartier de pouvoir compter, chaque dimanche, sur pareille musicienne! Un enregistrement non commercialisé de la Symphonie est disponible chez l’auteure, aux Éditions La Dulciane (ladulciane@videotron.ca).


Festival d'orgue de Sainte-Marie
par Esther Clément

Comme c’est maintenant la tradition, le Festival d’orgue de Sainte-Marie aura lieu encore cette année au mois de juin. L'orgue de Sainte-Marie, un Casavant 1916 restauré et transformé en 1990, possède 34 jeux répartis sur 3 claviers et un pédalier.

En guise de concert inaugural, nous recevrons le 1er juin l'organiste Jean-Guy Proulx, qui n’a plus besoin de présentation, ainsi que l’Ensemble Polyphonia de Québec dirigé par Claude Léveillé. Fondé en 2001, ce chœur à voix mixtes se consacre principalement au chant sacré a capella. Pour ce premier concert, nous aurons l’occasion d’entendre des œuvres pour orgue, pour chœur seul ainsi que pour chœur et orgue, notamment dans l’Hymne à la Trinité de Jeanne Landry.

Pour le deuxième concert, soit le 8 juin, Jonathan Oldengarm a accepté notre invitation et son programme nous promet de belles surprises. Entres autres, une fantaisie sur Carmen de Bizet!

Enfin, le 15 juin, le concert de clôture sera donné par l'organiste-titulaire Dominique Gagnon ainsi que par Esther Clément, organiste-titulaire de l’église St-Roch. La moitié du concert sera consacrée à des œuvres pour orgue quatre mains. À l’occasion de ce concert, il y aura la création de deux œuvres du compositeur Jean-Philippe Soucy, qui est étudiant en composition au Conservatoire de musique de Québec et organiste-titulaire de l’église Saint-Yves de Sainte-Foy.

Tous les concerts ont lieu à 15 heures (une heure sans pause) les dimanches après-midi et sont présentés sur écran géant. L'entrée est libre. Pourquoi ne pas profiter du début de la saison estivale pour venir faire un tour à Sainte-Marie, à seulement 20 minutes des ponts? C’est un rendez-vous à ne pas manquer!


In Memoriam Yvon Larrivée (1939-2003)
par Simon Couture

Chargé de projets et historien chez Casavant Frères

Le dimanche 13 avril dernier s'éteignait entouré des siens notre collègue et ami Yvon Larrivée, après une courageuse bataille contre le cancer.

Originaire de Sainte-Flavie, à l'est de Rimouski, Yvon entreprit sa formation musicale avec l'abbé Léon Destroismaisons au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. En 1971, il obtint une licence de concert à l'École de musique de l'Université Laval, où il étudia auprès d'Antoine Bouchard (orgue), de Bruno Biot (piano), de Kenneth Gilbert (clavecin) et d'Antoine Reboulot (improvisation). Yvon a ensuite poursuivi des recherches sur les instruments de concert mécaniques des XVIIe et XVIIIe siècles en rapport avec les traités de la même époque, et sur le rythme des danses baroques en comparaison avec celui des danses de la musique traditionnelle.

Yvon a connu une longue et féconde carrière de professeur d'orgue et de clavecin, d'abord à l'École de musique de l'Université Laval, et ensuite au Département de musique du Collège de Sainte-Foy. Organiste de la paroisse Sacré-Cœur de Québec pendant de nombreuses années, Yvon a donné plusieurs concerts au Québec et il a participé à de nombreux enregistrements pour les émissions Récitals d'orgue et Tribune de l'orgue de la Société Radio-Canada. On se souviendra de ses prestations remarquées aux concerts des Amis de l'orgue de Québec, notamment un récital Bach le 11 novembre 2000, qui aura été son dernier concert public. Yvon a participé à l'anthologie Les orgues anciens du Québec, en jouant des pages de Böhm, Cornet, Sweelinck, Froberger, Mendelssohn et Messiaen à l'orgue Déry de l'église paroissiale de Saint-Michel-de-Bellechasse.

J'ai fait la connaissance d'Yvon à l'automne 1982, et j'ai été son élève pendant deux ans. Yvon n'a pas été mon professeur d'orgue et de clavecin. Non. Yvon a été mon professeur de musique. En ce sens, j'ai été privilégié, car Yvon était habité par la musique comme aucune autre personne que j'aie connue à ce jour.

En véritable artiste, Yvon avait les mots « méthode » et « système » en horreur. Pour ceux et celles qui ont accepté sa manière particulière, son enseignement a été éminemment formateur et extrêmement nourrissant. Mais cela n'était pas toujours facile. On se rappellera des sautes d'humeur épiques, mais également des élans d'encouragement débordants. Qui, de ses élèves, n'a pas entendu au moins une fois: « C'est ça, tu l'as, t'as compris ! » Nous ne savions pas toujours ce que nous venions de comprendre mais l'excitation d'Yvon à ce moment était telle que nous avions vraiment l'impression de mieux jouer !

Je sais que je ne suis pas le seul qui ait eu des leçons où je n'ai pas joué une seule note de musique. Ce furent, sans contredit, les leçons où j'ai le plus appris. Yvon me parlait alors des derniers enregistrements « extraordinaires » et « formidables » - c'était ses mots - qu'il avait entendus. J'ai ainsi pris contact avec les grands interprètes du passé, surtout des pianistes et des chefs d'orchestre. Entre autres noms qui revenaient dans ces conversations, les pianistes Marcelle Meyer, Clara Haskil, Myra Hess, Yvonne Lefébure, Yves Nat et Maria Yudina, ainsi que les chefs d'orchestre Guido Cantelli, Sergiu Celibidache, Wilhelm Furtwängler, Fritz Reiner et Hans Rosbaud. Les élèves de Liszt l'intéressaient spécialement, et il écoutait avec une fascination particulière les compositeurs comme Rachmaninov et Bartók qui jouaient leurs propres œuvres.

Pendant ces leçons de musique inoubliables, Yvon me parlait également des livres qu'il lisait, et dont il annotait les marges là où un passage retenait son attention. Combien de ces citations m'a-t-il lues ? Des centaines, sans doute.

Je peux affirmer que l'enseignement d'Yvon a exercé une influence indélébile sur moi, car aujourd'hui, je parle un peu comme lui et j'écoute la même musique qu'il écoutait. Notre rapport maître-élève s'est rapidement transformé en une relation d'amitié sincère et solide, remplie de fou rire, de belles découvertes et de respect. J'ai côtoyé Yvon régulièrement pendant plus de vingt ans. À chaque visite chez lui, Yvon avait immanquablement quelques nouveaux enregistrements à me faire écouter, avant de faire bonne chère et de partager une bonne bouteille, car il était également un épicurien averti.

Yvon était un homme extrêmement attachant. Son regard vif et intelligent, son rire franc et sa conversation toujours animée et captivante en faisaient un être d'exception à mes yeux. Je conserverai un souvenir impérissable de mon mentor et ami.


Inauguration à Notre-Dame-de-Bon-Secours
par Benoît Marineau

Le 27 avril dernier a eu lieu l’inauguration de l’orgue restauré de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours dans le Vieux-Montréal. La prise de possession des claviers a été faite par l’organiste-titulaire, Benoît Marineau tandis que Pierre-Yves Asselin était l’organiste invité. Au programme, le Magnificat en ré majeur qui ouvre le Livre d’orgue de Montréal, joué par le titulaire, avec alternance de plain-chant interprété par la soprano Monique Beloin C.N.D.; le canon de Pachelbel, arrangé pour deux orgues par Pierre-Yves Asselin et des œuvres de Bach, de Gigout et de Franck.

Il est réjouissant de constater le succès d’une telle inauguration : pour l’organiste-titulaire, « c’est un franc succès. Chapelle emplie à pleine capacité. À un tel point, qu'il s'est formé un attroupement à la porte et, comme la musique était diffusée à l'extérieur, les gens restaient pour écouter... Il a fallu faire venir la police pour permettre la circulation automobile sur St-Paul! Lieu patrimonial entre tous, les Montréalais avaient repris possession de leur chapelle ».

Deux orgues ont précédé l’instrument actuel : un premier de 1795 qui était celui de Jean Girard (possesseur du Livre d’orgue de Montréal) dans la première église Notre-Dame de Montréal : « encore plus émouvant que de jouer du Livre d'orgue de Montréal à Bon-Secours! ». En 1850, lui succéda un orgue Warren d’une douzaine de jeux, qui ne semble pas avoir fait l’unanimité.

L’orgue actuel a été construit par la maison Casavant Frères en 1910 (op.401) et a été restauré entre 1999 et 2002 par l’entreprise Guilbault-Thérien. Il a été entièrement démonté et nettoyé, on a remplacé le système tubulaire par un système électrique, on a réharmonisé les jeux existants et procédé à quelques ajouts : un Cornet II au récit, une Fourniture III et un Bourdon à cheminée 8' au grand-orgue, et un Bourdon 8' à la pédale. Les 15 jeux (17 rangs, 817 tuyaux) sont répartis sur deux claviers et un pédalier. L’orgue a conservé ses six combinaisons générales d’origine qui sont maintenant reliées à un combinateur électronique à huit niveaux de mémoire. Il est aussi doté des pédales de tutti, de plein jeu, de crescendo et de boîte expressive. Le buffet est en chêne, les tuyaux de façade sont en métal peint.

D'un orgue bien peu intéressant, ils ont fait un orgue qui sonne comme un grand instrument : baroque allemand un peu poussif quand il se doit, classique français à d'autres moments et gigantesque (!) Cavaillé-Coll dans Franck ou Widor. Cette restauration de 65 000 $ a été rendue possible notamment grâce à un don anonyme de 58 000 $.

La chapelle de Bon-Secours est également dotée d’un orgue coffre ou continuo (positif 8’,4’,2’) signé Juget-Sinclair (op.13), que je qualifie de « pure merveille » pour l'avoir touché lors du concert inaugural.

Un disque intitulé Magnificat à Bon-Secours (BM0304), enregistré par Benoît Marineau et Monique Beloin permet d’apprécier les qualités des deux orgues, dans le Magnificat en D et dans des œuvres allant de la Renaissance (très jolie Romanesca de l’organiste vénitien de la Renaissance Antonio Valente) à Guilmant et Langlais.


Suggestions de lecture et d'écoute

Lu pour vous
  • L’Orgue, dans son numéro 260 (hiver 2002) consacre (pages 3 à 23) un intéressant article aux maîtres de chapelle et organistes de chœur de l’église Saint-Sulpice à Paris. L’auteur en est Denis Havard de la Montagne, auquel nous devons le très documenté site Internet sur la musique française, Musica et memoria : http://www.musimem.com.

    Après une introduction consacrée aux affres de la Révolution, l’auteur nous entraîne dans le cortège des organistes qui se succèdent depuis 1844 au premier orgue de chœur de Saint-Sulpice, qui sera remplacé en 1858 par un Cavaillé-Coll. Aux côtés d’illustres inconnus, se trouvent Antoine-Louis Dessane (frère d’Antoine Dessane qui s’installa à Québec en 1849 et qui fut organiste à la Basilique et à Saint-Roch), Gabriel Fauré, qui donnait la réplique à Widor, alors perché au grand-orgue, André Messager (le créateur en 1902 de Pelléas et Mélisande de Debussy et le compositeur de Véronique!). L’article comprend également un tableau des organistes du grand-orgue, de leurs suppléants, des organistes de chœur et des maîtres de chapelle. Une belle page d’histoire parisienne de la musique sacrée!

    Dans le même numéro, Denis Havard de la Montagne et Loïc Métrope signent (pages 27 à 58) un article très fouillé consacré à la famille Séjan (ou Séjean) dont le plus illustre représentant est Nicolas (1745-1819), neveu de Nicolas Forqueray, et qui fut non seulement organiste à Saint-Sulpice entre autres tribunes, mais également le premier professeur d’orgue au Conservatoire de Paris fondé en 1795, dans la foulée de la Révolution. Des tableaux généalogiques permettent au lecteur curieux de suivre durant deux cents ans cette famille qui compte quelques autres musiciens moins connus.

Vu chez le libraire
  • Il était attendu avec impatience depuis des années! Il est enfin paru, l’imposant ouvrage d’Élisabeth Gallat-Morin et de Jean-Pierre Pinson, intitulé La vie musicale en Nouvelle-France (Cahiers de Amériques, Septentrion). 570 pages sobrement mais abondamment illustrées, comprenant douze chapitres en 446 pages, suivis d’annexes, de notes de références (une cinquantaine de pages!), d’une bibliographie sélective, d’un index par sujets. S’il est essentiellement question de musique d’église et de société, la musique amérindienne n’a pas été oubliée, comme en témoigne un chapitre signé Paul-André Dubois, pas plus que la chanson de tradition orale, présentée par Conrad Laforte.

    Nous nous proposons d’approfondir cet ouvrage essentiel dans un prochain bulletin. Rappelons qu’après Jean-Pierre Pinson, invité par les Amis de l’orgue en février dernier, Élisabeth Gallat-Morin sera des nôtres le 2 novembre prochain.

Écouté pour vous
  • Les douze œuvres pour grand orgue de Franck par Éric Lebrun, à l’orgue Cavaillé-Coll de l’église Saint-Antoine des Quinze-Vingts à Paris (12e arrondissement). Deux disques (Naxos 8.554697/8) remarquables tant par la beauté de l’instrument que par l’intelligence de l’interprétation du titulaire, Éric Lebrun.

Vu chez le disquaire
  • Patrick Wedd et Peter Butler : 20e anniversaire de l’orgue Karl Wilhelm de la Christ Church Cathedral de Montréal. Alternance de pages brillantes et raffinées de Sweelinck, Pieter Cornet, Scheidt, Louis Couperin, Daquin, Mendelssohn, et plus près de nous, Dudley Buck (1839-1900), Joseph Ahrens (1904-1997), Petr Eben (né en 1929) et Jean-Pierre Leguay (né en 1939). Disque MDL CDA 1001. On se rappellera la participation de Peter Butler au dernier Concours d’orgue de Québec.
  • Michael Murray joue six œuvres de son maître Dupré, la Grande pièce symphonique de Franck et le Finale de la 6e symphonie de Widor au grand orgue de Saint-Sulpice. Telarc CD 80516.


Mot de la fin

Merci à Simon Couture et à Benoît Marineau, ainsi qu’à nos informateurs Alain LeBlond, Robert Patrick Girard et Esther Clément. Et que dire à Claude Beaudry, toujours exemplaire à la mise en page!

Le prochain bulletin paraîtra en septembre. Date de tombée : 10 août.